Découvrir la voix de Mario Rigoni Stern, survivant des carnages du XXe siècle

Un recueil d’entretiens, Le Courage de dire non, donne à entendre la voix singulière de l’écrivain italien Mario Rigoni Stern, survivant des camps de travail nazis, chantre de la montagne et de ses habitants. « Je suis resté pour raconter ce dont j’ai hérité, ce que j’ai écouté et ce que j’ai vu, ce que je vois et ce que j’éprouve », expliquait-il.

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En 1953, paraît chez Einaudi, prestigieuse maison d’édition turinoise, Le Sergent dans la neige, premier livre d’un obscur employé du cadastre d’Asiago, bourgade d’un plateau d’altitude de Vénétie.

Mario Rigoni Stern y raconte ce qu’il a vécu une décennie plus tôt quand, tout jeune sergent de 21 ans, il parvint à ramener à bon port à travers les neiges de la steppe russe quelques dizaines de soldats italiens abandonnés par leurs officiers, après l’encerclement des forces de l’Axe autour de Stalingrad.

Le succès est immédiat. Un écrivain est né, qui nous a laissé une quinzaine de romans, presque tous disponibles en français chez la maison lyonnaise La Fosse aux ours (les titres les plus connus sont aussi sortis en poche chez 10/18). Pour le dixième anniversaire du décès de l’écrivain, disparu en 2008, Les Belles Lettres nous donnent l’occasion de découvrir la voix de celui dont on ne connaissait que la plume, en publiant Le Courage de dire non, recueil d’entretiens et de conférences donnés par Rigoni Stern entre 1963 et 2007.

À sa parution, Le Sergent dans la neige est salué par la critique, en particulier par Italo Calvino et Elio Vittorini, qui rédige personnellement la quatrième de couverture. Mais on entend aussi une interrogation, un doute. Et si Rigoni Stern était l’homme d’un seul livre ? Et s’il avait, dans le récit aussi factuel qu’émouvant de son anabase par – 40° C, dit tout ce qu’il avait à dire ? L’incertitude dure dix ans, jusqu’à ce que Rigoni Stern publie, en 1963, son second livre, La Chasse au coq de bruyère, recueil de nouvelles composé selon le rythme des saisons et évoquant la nature sauvage du plateau d’Asiago, les hommes qui vivent à son contact et ces bois « où l’on se promène comme on feuillette un livre ».

L’œuvre de Rigoni Stern est comme une symphonie aux deux thèmes dissemblables, exposés dès ses deux premiers livres : l’un en mineur, tragique, violent, qui évoque le souvenir des deux guerres mondiales ; le second en majeur, plus enjoué, apaisé, qui chante la nature montagnarde. Rigoni Stern ou l’improbable fusion de la Pathétique et de la Pastorale.

Le fil conducteur de l’œuvre, tel qu’il apparaît dans ce recueil d’entretiens, est l’obsession de dire, de témoigner, de faire savoir ce qui ne doit s’oublier. Rigoni Stern ne parle que de ce qu’il a vécu. Il se définit ainsi comme « conteur », non comme romancier. Le Sergent dans la neige naît par exemple durant l’année 1944, dans un des camps de travail du Reich où les nazis ont interné les débris de l’armée mussolinienne après le changement d’alliance italien du 8 mars 1943.

Pendant sa captivité, Rigoni Stern note ses souvenirs de la terrible retraite de Russie (seule période de sa vie militaire où il n’a pu tenir son journal), que le régime fasciste a tout fait pour cacher à la population, avec un sentiment d’urgence, avant que sa mémoire ne s’efface. C’est à partir de ces notes qu’il écrira, après la Libération, Le Sergent dans la neige, un livre de guerre étonnant car il ne parle ni de héros, ni d’ennemis, ni même des raisons de cette guerre, mais de la seule lutte obstinée pour leur survie d’une poignée hommes restant unis dans la débâcle.

La dénonciation du fascisme, qui ne venait « que des faits tels qu[’il] les racontai[t] », n’en est que plus forte. Dans ses interventions d’après-guerre, Rigoni Stern cite souvent la devise martelée durant toute sa scolarité (il est né en 1921 et Mussolini est arrivé au pouvoir l’année suivante) : « Croire, obéir, combattre. » « L’obéissance devait être immédiate, aveugle et absolue, nous devions exécuter tout ce qu’on nous disait sans en demander la raison. C’était une grande escroquerie […]. Jamais on ne nous avait appris à dire non. »

L’enfant qui rêvait d’être alpiniste est devenu chasseur alpin, car son enfance n’a connu que l’idéologie d’exaltation de la guerre du fascisme. Trois années de campagne militaire et deux années de camps nazis l’ont rendu pacifiste, sans pour autant que le taraude cette Schuldfrage (« question de la culpabilité ») si typique de l’Allemagne d’après-guerre.

La seule guerre juste, dit-il, est celle que l’on mène pour défendre son territoire. L’armée italienne envahissant l’Albanie, la Grèce ou la Russie était du côté de l’injustice. Rigoni Stern y a participé, mais n’en éprouve aucun remord : il a fait la guerre sans l’aimer, s’efforçant surtout d’y survivre. La seule culpabilité qu’il connaisse, qu’il partageait avec son ami Primo Levi, est celle d’avoir survécu alors que tant de compagnons ne sont pas revenus.

Cette même volonté de témoigner pour la postérité, de garder trace de ce qui a été, se trouve dans le Rigoni Stern des forêts et des montagnes du plateau d’Asiago, où il a vécu toute sa vie et qu’il a tant vu changer. « Les montagnes abandonnées, les collines, les prés, les pâturages livrés à eux-mêmes deviennent sauvages au point de se transformer en repaires de serpents. » Cette évolution du paysage l’attriste parce qu’elle est le signe de la disparition de la culture montagnarde de ces paysans autosuffisants, qui étaient tout à la fois agriculteurs, éleveurs, maçons, charpentiers – et aussi un peu contrebandiers tant l’Autriche est proche –, laquelle s’est éteinte avec l’exode rural.

La nature qu’aime Rigoni Stern, en enfant de cette culture montagnarde, est celle que l’on exploite avec sagesse. La chasse, qu’il pratique avec passion, ne doit surtout pas, explique-t-il, être plus que le prélèvement des intérêts d’un capital. « La nature sauvage n’est utile à personne, la nature utile à l’homme est celle des bois, des diverses espèces d’arbres dans leur environnement et à leurs différents âges ; une harmonie que seul l’homme peut conduire et accompagner. Mais il faut du respect, de l’intelligence et de l’attention. »

Lors d’un entretien, en 1991, un journaliste interroge Rigoni Stern sur les raisons pour lesquelles il est resté vivre sur le plateau d’Asiago, alors que celui-ci se vidait de sa population. L’écrivain répond qu’il a l’impression « d’avoir reçu l’ordre de [s]es aïeux de [s]e tenir à l’arrière-garde, comme pendant la retraite, pour que le détachement de soldats reste soudé. Ou bien d’être resté sur place pour témoigner des signes d’une civilisation que des intérêts exclusivement vénaux et la vulgarité voudraient faire disparaître pour le confort de quelques-uns ». Et de conclure : « Je suis resté pour raconter ce dont j’ai hérité, ce que j’ai écouté et ce que j’ai vu, ce que je vois et ce que j’éprouve. »

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Mario Rigoni Stern, Le Courage de dire non. Conversations et entretiens, 1963-2007, Les Belles Lettres, 320 pages, 15 euros

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