« Les Autres Américains » révèlent la face sombre de l’Amérique

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En explorant l’immigration aux États-Unis, la romancière Laila Lalami parvient, dans « Les Autres Américains », à questionner notre rapport à l’Autre, au racisme et à nos racines. Le mythe du melting-pot est démonté avec brio par l’autrice.

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À première vue, le roman Les Autres Américains n’exsude pas l’originalité. Qu’attendre d’un roman polyphonique dont le sujet est le racisme, l’identité d’une famille d’origine marocaine et les héritages familiaux, le tout sur fond d’enquête policière ? Et pourtant, sous ses abords classiques, ce roman de la Marocaine expatriée aux États-Unis Laila Lalami se révèle être une réflexion subtile – et osons l’adjectif, apaisante – sur l’immigration par ceux qui l’ont expérimentée.

Rien ne distingue la famille Guerraoui des « autres Américains » installés dans une ville de Californie, dans le désert du Mojave. Ou alors tout les en différencie lorsqu’on creuse, le titre pouvant être compris d’une manière ou de l’autre.

Les autres Américains de Laila Lalami © DR Les autres Américains de Laila Lalami © DR
La quiétude de la famille, publicité vivante malgré elle pour le rêve américain, explose lorsque Driss Guerraoui, le père, propriétaire d’un diner, est tué par un chauffard qui s’enfuit sans s’arrêter. Très vite, une question surgit : est-ce un banal accident ou un meurtre motivé par la haine raciste ?

Le seul témoin de cette scène, Efraín Aceves, un père de famille d’origine mexicaine, se contraint à garder le silence. Sans-papiers, il ne peut s’imaginer se rendre dans un commissariat pour raconter ce qu’il a vu par peur d’une expulsion vers son pays d’origine. À un moment de l’intrigue, il peine à se remémorer le nom de famille de Driss, le rebaptisant dans son esprit « Guerrero », l’hispanisant ainsi au passage. Ce clin d'œil est d'autant plus drôle que l’autrice dynamite le cliché du melting-pot à l'américaine. Elle démontre que le pays ressemble davantage à une mosaïque séparée par des rigoles de béton de plus en plus profondes. Cette autopsie des tensions identitaires enfouies se révèle d'une forte richesse.

Par cet entrelacs de destins, Laila Lalami parvient à dessiner une fresque brillante et met en exergue les sentiments contradictoires éprouvés par les immigrés, entre joies et inquiétudes. Tout dans ce roman oblige le lecteur à sortir du confort de ses préjugés.

Neuf personnages, qui n’ont pas grand-chose en commun si ce n’est d’être à la marge d’une manière ou d’une autre, dialoguent et interagissent dans ce chœur intime. Chaque chapitre épouse la voix d’un personnage qui raconte les événements à travers son regard, fatalement subjectif. Et ainsi, chacun devient-il l’autre de l’autre.

Alors qu’il a étudié la philosophie au Maroc et qu’il est engagé politiquement avec des amis, le père de famille, Driss Guerraoui, a décidé de fuir son pays étouffant après les émeutes de 1981 à Casablanca et la répression qui s’est ensuivie. Sa reconversion comme patron de restaurant typiquement américain et cette vie en apparence rangée ne lui conviennent pas autant qu’il y paraît. Croyant trouver la liberté aux États-Unis, il est ravalé à sa condition d’homme arabe et immigré.

L’héroïne, Nora, musicienne soutenue par son père dans ses choix de vie, revient d’Oakland pour partager avec sa mère et sa sœur, Salma, le deuil familial. Mais elle n’a pas grand-chose à partager avec elles. Celle qui était la petite préférée du père a tout envoyé balader. Les deux femmes restent, elles, très attentives à l’image extérieure qu’elles renvoient, soumises au culte des apparences dans une quête effrénée de perfection, toute fragile qu’elle soit. Salma est dentiste, elle a de l’argent, un mari et deux beaux enfants. Elle a succombé à tous les desiderata parentaux et regarde de haut la vie de sa sœur, célibataire, compositrice à la carrière aussi incertaine que ses amours.

De retour dans sa ville d’enfance, la jeune trentenaire est ramenée des années en arrière. Jeremy, son vieil ami du lycée, amoureux d’elle en secret, perdu de vue, vient lui présenter ses condoléances et les deux amis renouent, devenant une béquille l’un pour l’autre. Celui qui était jadis si inoffensif est devenu policier. À la grande surprise de Nora qui sursaute à cette révélation, Jeremy est aussi un vétéran de la deuxième guerre d’Irak. Comme tous les personnages, il est hanté par ses fantômes et héritages. Il travaille avec l’inspectrice Coleman, chargée de l’enquête sur la mort du père Guerraoui, elle aussi rattrapée par sa condition de femme noire qui doit s’imposer face à ses collègues blancs.

Le tableau se complète avec les Anderson. AJ, lui aussi ancien camarade de lycée revenu vivre chez ses parents après différents échecs. Son père, Baker Anderson, 78 ans, tient un bowling figé dans le temps, attenant au restaurant des Guerraoui.

La mort de son père ramène Nora à ses souvenirs et aux injustices subies, notamment lorsque, dans la fièvre consécutive au 11 septembre 2001, les insultes et actes racistes envers les Arabes ou assimilés explosèrent. Ainsi, le magasin de beignets de la famille a-t-il été incendié et détruit. Effrayée, Maryam, la mère, veut rentrer à la maison pour se sentir en sécurité. Driss, son mari, ne sait pas de quoi elle parle et demande à son épouse de préciser sa pensée. Elle répond « Casa ». Driss ne veut pas en entendre parler, « en outre, le Mojave avait grandi en lui, il ne s’imaginait plus vivre de nouveau dans une grande ville comme Casablanca », écrit Laila Lalami. Malgré les embûches, le patriarche s’est enraciné en Californie. Même s’il n’a jamais été considéré comme un Américain à part entière.

Laila Lalami © April Rocha Laila Lalami © April Rocha
L’autrice a aussi le bon goût et le talent de ne pas se complaire dans le folklore maghrébin. Par un joli tour de force, cette famille marocaine ne colle à aucun cliché de la famille arabe tout en se révélant être une famille marocaine lambda. Pléthore de scènes croquent avec justesse le quotidien d'une famille immigrée, avec son lot d'humiliations, à commencer par les hésitations pour prononcer un prénom ou un nom aux sonorités trop étrangères.

Les premières courses au supermarché sont un calvaire pour Maryam qui ne parle pas bien anglais. Une manière de raconter à l’échelle microscopique les difficultés quotidiennes auxquelles font face les immigrés à leur arrivée dans leur pays d’accueil. De quoi rappeler par touches la magnifique œuvre de l’autrice américaine d'origine indienne Jhumpa Lahiri qui a exploré mieux que quiconque ces sentiments ambivalents dans Sur une terre étrangère ou encore dans un Nom pour un autre.

Les racines ne sont jamais loin, elles se rappellent sans crier gare aux personnages, il faut parvenir simplement à composer avec. C’est le cas pour Maryam qui, des décennies après son arrivée, sous le choc d’une annonce, emploie un spontané « Ya latif » arabe en lieu et place du « Oh my God ! » américain.

Tout au long de l’ouvrage Nora se débat à sa manière avec son appartenance, son legs familial et en creux avec ses origines auxquelles elle a été brutalement confrontée par le racisme vécu. L’enquête sur la mort de son père piétine, s’ils avaient été blancs, nul doute que cela serait allé plus vite, pense-t-elle. « En grandissant dans cette ville, j'avais appris depuis longtemps que la sauvagerie d'un homme nommé Mohammed était rarement mise en doute, mais son humanité devait toujours être prouvée. »

Laila Lalami réalise avec ce beau roman un travail littéraire d’orfèvre. Sans jamais être surplombante, avec une écriture fluide et un sens du détail indéniable, l’autrice réussit à faire naviguer ses personnages dans leur passé sans lourdeur ni élans mélodramatiques. Chacun parvient à comprendre comment il a vécu sa vie à l’aune du racisme, en le vivant, comme acteur ou encore comme témoin. Les relations complexes entre les individus et leur rapport au destin sont explorées à différents niveaux, que ce soit à l’échelle d’un pays ou de leurs sentiments intimes.

Les Autres Américains, de Laila Lalami, traduit de l'anglais (États-Unis) par Aurélie Tronchet, Christian Bourgois, août 2020, 512 pages, 22,50 €.

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