Littérature

Emois et mots, au temps des Teen Spirit

Aux animaux la guerre, paru en 2014, témoignait déjà du regard incisif de Nicolas Mathieu, qui sait frapper là où ça fait mal. Leurs enfants après eux confirme le talent du romancier : le regard est sans pitié sur la société des années 1990, sur la jeunesse, sur le sens du politique. Pas de répit pour le lecteur. Et pourtant, ça fait du bien.

Gabrielle Napoli (En attendant Nadeau)

3 novembre 2018 à 10h06

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Mais qu’est-ce qui fait du bien, après tout, dans le tableau désespérant que dresse Nicolas Mathieu de cette jeunesse désabusée des années quatre-vingt-dix dans une région déshéritée, à l’heure de la post-industrialisation, et de ces parents, plus ou moins à la dérive, dans un monde qui, il faut bien le reconnaître, n’a plus grand-chose à promettre ? Serait-ce la simple connivence d’une lecture générationnelle ? Suffit-il d’avoir écouté en boucle, à quatorze ans, Smells Like Teen Spirit, dans une ZUP, en buvant des bières tièdes, pour aimer Leurs enfants après eux ? De s’être trouvé pris au piège des barricades sociales, mais aussi raciales, et sexuelles, dans une adolescence sans futur, avec comme seule possibilité de communion la victoire de la France en finale de Coupe du monde de football en 1998 ? Certainement pas. Si Leurs enfants après eux fait appel, indéniablement, aux souvenirs communs que peuvent avoir les quadragénaires de 2018, il va bien au-delà.

Nicolas Mathieu © Actes Sud

C’est avant tout un roman politique que Nicolas Mathieu écrit. Où il est question, c’est vrai, de désirs amoureux, de déconvenues, de ces périodes adolescentes où l’on ne sait plus très bien pourquoi on est là. Le romancier sait en effet parler de ces moments de bascule de l’adolescence, de leurs émois, plus ou moins tendres, plus ou moins décents, il parvient à rendre palpables les émotions et les angoisses, à peindre avec sincérité les désirs et ses désillusions. Mais tout cela n’aurait évidemment ni le même sens ni la même intensité sans la toile de fond : Heillange, ville de l’est de la France, dans laquelle les hauts-fourneaux qui ont brûlé pendant plus de cent ans sont désormais éteints et laissés à l’abandon, quatre étés successifs, quatre sections, entre 1992 et 1998, de Smells Like Teen Spirit à I Will Survive.

Les habitants n’intéressent personne et sont condamnés à un oubli bien mérité, inévitable si l’on en croit ces versets tirés du Siracide qui ouvrent le roman : « Il en est dont il n’y a plus de souvenir, / Ils ont péri comme s’ils n’avaient jamais existé ; / Ils sont devenus comme s’ils n’étaient jamais nés, / Et, de même, leurs enfants après eux. » C’est bien ce contre quoi lutte le romancier, l’oubli inéluctable dans lequel toutes ces existences anonymes vont s’engloutir, discrètement, à l’image d’un père si las qu’il est parti nager dans le lac pour ne plus revenir, s’enfonçant dans l’eau dans l’indifférence générale.

Il ne s’agit pas seulement de donner corps et voix à ceux dont l’existence n’a aucun prix, il s’agit aussi de désigner des responsables, de dénoncer l’atomisation d’un monde dans lequel les groupes ne parviennent plus à faire corps, d’accuser le libéralisme outrancier. Lire la colère de Nicolas Mathieu, c’est déjà une manière d’aller un peu mieux. Parce que nommer, c’est déjà sortir de l’inertie à laquelle on croit trop souvent être condamné. Et la marge de manœuvre, si étroite soit-elle, commence ici. On a beau pleurer sur le constat totalement désenchanté que fait le romancier sur un monde dans lequel les luttes semblent ne plus avoir aucun sens, sur la fin de la société ouvrière, sur la fin des solidarités, y compris syndicales – thème que le romancier abordait déjà dans Aux animaux la guerre –, on est aussi porté par une étrange énergie, indispensable vingt-cinq ans plus tard.

Les portraits que fait Nicolas Mathieu de parents des adolescents sont aussi bouleversants. Ils sont dépassés par un monde qu’ils ne comprennent plus, qui ne veut plus d’eux, désillusions sentimentales et désillusions sociales se mêlent au point de faire de certains d’entre eux des figures spectrales, et on notera combien cette dissolution est celle des pères, condamnés à l’effacement, plus ou moins brutal. Laissant ces mères tenir, à bout de bras, parfois dans l’épuisement, ce qui ne peut plus être tenu ou à peine, ces fils et ces filles qui échappent comme le reste.

La violence sociale décrite par Nicolas Mathieu est le cœur du roman, elle noyaute toutes les relations intimes, s’immisce au cœur du désir, tyrannise l’individu. Elle est indépassable parce que les personnages l’éprouvent au plus profond d’eux-mêmes sans pouvoir la nommer et, partant, la conjurer. On ne peut que se réjouir qu’un écrivain parvienne à donner avec autant de justesse, mais aussi de justice, vie et voix à ceux qui, il faut bien le reconnaître, ne sont personne.

Nicolas Mathieu réussit ce tour de force d’une voix qui ne juge jamais, et qui dénonce sans relâche. De là vient, sans aucun doute, l’énergie du roman. Parce que Leurs enfants après eux, c’est nous aussi, qui occupons la place et nous débrouillons comme nous pouvons d’un monde dans lequel il nous faut faire grandir nos enfants, après nous. Ce à quoi la littérature peut et doit nous aider.

***

Nicolas Mathieu
Leurs enfants après eux
Actes Sud,
425 pages, 21,80 euros

Gabrielle Napoli (En attendant Nadeau)


10 commentaires

Aujourd’hui sur Mediapart

Migrations — Enquête
par Sarah Brethes (avec Sheerazad Chekaik-Chaila)
À l’air libre
par à l’air libre
Voir la Une du Journal

Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
À l'air libre
par à l’air libre
Grand entretien
par Justine Brabant
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne