«L’Alphabet des oubliés» du poète Patrick Laupin

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Patrick Laupin vient de réunir en un coffret de quatre livres l’expérience de toute une vie menée avec des enfants en ateliers d’écriture. L’Alphabet des oubliés, c’est le sort jeté par les enfants au poète, leur conjuration contre l’oubli du Livre (au sens de Mallarmé) que chacun porte en soi.

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Ce serait s’en déprendre par avance que de prétendre pouvoir se représenter une société tout entière, mais on peut faire de ses explorations autour de soi, plus encore qu’une nécessité de vie partagée, le siège même de ce qui fonde les attentes les plus secrètes. Instituteur de formation, le poète Patrick Laupin s’est ainsi tout d’abord appliqué à recueillir la parole des mineurs cévenols de son enfance : cette parole du fond, il fallait la faire vibrer à la surface de l’humain, et rendre audible sa réalité terrestre.

Mais, après une dizaine d’années d’exercice, même son métier d’instituteur le laissait sur le seuil d’un autre voyage intérieur qu’il pressentait, sur des chemins de l’enfance parallèles à son œuvre. Pour le poète, cette décision prise alors de s’extirper d’un cadre éducatif conventionnel ne relevait donc pas d’une simple mise à disposition pour écrire, à l’écart de la société. Elle témoignait aussi d’un désir conjoint de consacrer plus de temps à des ateliers d’écriture avec des enfants.

C’est cette expérience de toute une vie, librement choisie depuis maintenant près de trente ans, que Patrick Laupin vient de rassembler en un corpus de quatre livres autour du « livre de rencontres dans les écritures » proprement dit, intitulé L’Alphabet des oubliés. Que l’on ne s’y trompe pas : ce ressourcement de l’idée que l’on peut se faire de la poésie, en chacun des enfants rencontrés, est une des aventures poétiques parmi les plus fécondes pour notre aujourd’hui. Car ce qui hante le poète n’est autre que la figure du « Livre », une des plus profondes de la poésie dite « moderne », que l’on doit à Stéphane Mallarmé, dont Laupin n’a cessé d’explorer l’œuvre dans des essais. Cette virtualité vivante d’un livre enfoui en chacun a guidé toutes ses rencontres avec des enfants du primaire et des élèves de collège et de lycée. Il y a aussi convié d’autres enfants qui se trouvaient dans des lieux de soins et dans des maisons d’éducation spécialisées, car tel était le souhait de tous.

Si l’aventure de Patrick Laupin, car c’en est une à l’intérieur même de notre société, revêt une telle nécessité, s’il est donc si important de la découvrir à travers ses livres, c’est bien parce qu’elle tend à conjurer, comme a pu l’écrire Claude Tarnaud, « le fossé que l’on a délibérément creusé entre le “vécu” et l’imaginaire ».

C’est cette conjuration des enfants ainsi réunis contre toutes les formes d’exclusion les touchant de près, de loin, que Patrick Laupin a voulu faire entendre. En l’accompagnant dans les ateliers d’écriture de celles et ceux qu’ils nomment magnifiquement des « lutans » (image forgée à partir du substantif « lutin » et de l’adjectif substantivé « luttants »), on se retrouve soi-même plongé au cœur de ce combat toujours décisif, jamais gagné, entre « l’ange de la peine » et « l’ange de l’éveil » dont est aussi le foyer le langage. Entretien.

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Elle est belle et forte cette image : « l’alphabet des oubliés ». L’alphabet évoque ici un squelette qu’il faudrait habiller de chair, d’émotions, de pensées. De même, la langue ne vit que d’être animée. Elle ne nous est rien si nous ne nous l’approprions pas. Il y a une phrase, suivie d’une repartie, que vous dites beaucoup aux enfants qui peinent à écrire dans vos ateliers : d’abord, en substance, « que ressens-tu en ce moment », et puis aussitôt la réponse obtenue oralement, quelle qu’elle soit, « très bien, écris-le maintenant ».

Patrick Laupin : J’essaye de rendre à chaque enfant l’écoute de sa voix et le mystère de ses trouvailles. L’enfant qui ne trouve rien, lui rendre ce qu’il dit, ça élucide beaucoup de peine. On écrit pour lutter contre l’illisible, le muet, l’indéchiffrable, contre l’informe qui rature tout humain. Face à ça, il y a la vie qui est comme une eau qui court vers la source initiale. « Les pauvres ont parfois un corps utilisable… J’ai envie d’élargir la pauvreté », écrit soudain devant moi un enfant de dix ans qui ne trouvait rien et à qui je redisais ce qu’il me racontait avoir fait la veille.

Patrick Laupin et Yanis lors d'une lecture publique. © Patrick Laupin Patrick Laupin et Yanis lors d'une lecture publique. © Patrick Laupin
Ce n’est pas une idée mais un état et permettre à des gosses de dire et d’écrire l’état dans lequel ils sont quand ils n’y arrivent pas est un coup qui peut rapporter gros, non seulement parce qu’il nous civilise en commun, mais aussi parce que l’intelligence symbolique est étale de la vie à la mort. Je tends en quelque sorte à chaque enfant une main d’âme qui associe et l’ouvre à son imaginaire comme un front d’étoiles qui se lève. Messager des écritures si on veut.

L’enfant enfermé dans le cercle muet s’évade à la moindre intonation qui le concerne. Cela est vrai pour tout enfant, non débordé par l’angoisse, vivant en bonne sécurité, mais c’est vrai aussi pour les enfants qui refusent le langage. C’est quelque chose d’extraordinaire d’être vivant dans ses propres sensations, de les cueillir, de ressentir ce retour à soi et ne pas transiter, transiger, toujours avec et pour ou contre le jugement des autres. C’est un retour chez nous, chez soi, c’est une rencontre avec soi-même. C’est une certaine joie même.

« On minimise trop l’acte créateur chez les enfants »

Les enfants du refus, à l’hôpital, ce sont des gosses qui ont subi de grandes ruptures et pour eux la langue est vécue comme une menace, une mort. Ils se réfugient sur le minimum possible pour avoir moins peur. C’est une grande menace sans visage contre laquelle ils se créent des carapaces, mais luttant contre leurs démons et la terreur qui les isole, en signe désespéré de dernière chance, le langage repousse l’effroi à deux mains. Alors, et c’est terrible, ce qui les menace ils le deviennent. Ils sont sous la menace de construire des trucs aberrants qui les désincarnent. Ils ne croient plus du tout, à cause d’un désespoir initial, que quelqu’un puisse les aider à cet endroit.

Ces enfants, il faut vraiment leur parler en grand vivant de la mort et des carapaces. Ça fait peur aux adultes et à ceux qui n’entendent pas ça en eux-mêmes, mais eux ça les libère. Comme ils disent, « ça sauve les instants ».

Je reviens sur le terme « oubliés ». Ce terme désigne les enfants que vous avez rencontrés, pour certains d’entre eux en grande difficulté ou placés dans des lieux de soins ; mais il est d’une gravité telle que l’on voit bien qu’il s’en prend, en quelque sorte, à la marche même de nos sociétés. Il est donc adressé ce terme et il l’est à nous-mêmes, à l’ensemble de la société constituée. Vous lui opposez, par-delà les réalisations mêmes des enfants, « la chose d’être ensemble ».

Couverture de « L'Alphabet des oubliés », avec un dessin de Yanis Benhissen. Couverture de « L'Alphabet des oubliés », avec un dessin de Yanis Benhissen.
Oui, ça concerne tout humain dans le geste de parole sensible de son humanité. C’est le plus grand mépris et la plus grande violence qu’être dépossédé de ses signes originaires d’appartenance et d’existence. Et ce geste créateur peut être détruit tellement il est la proie des violences et des dérisions. Quand les enfants ont perdu ça, ils disent : « J’ai perdu un trésor. » Le terme « oublié », il est central. Les philosophes disent « garder la mémoire signifie méditer l’oubli ». Mais les enfants ont le sens de la vie immédiate, ils répondent, ils répliquent en acte. « L’oubli il a des trous dans ses poches. » Ils sentent d’instinct, ils sèment, ils pistent les petits cailloux. Ils sont sur le chemin des traces qu’ils trouvent et ils accueillent celles qui viennent à leur rencontre. Faisant ça, ils soignent un peu leur humanité parlante et aussi, je crois, celle des adultes qui entendent. Ils disent : « J’ai tout raté je suis vêtu en hiver comme en été. »

On minimise trop l’acte créateur, on le croit secondaire ou futile, non encore élaboré chez l’enfant, on l’oublie à tort et à travers alors que nous sommes chargés et raturés de souvenirs à plein bord. Alors que nous sommes le geste éternel enfant de l’éclair qui devine.

Renouer avec son émotion, ne pas avoir peur de lutter contre le monstre de l’idée, son absolu, son sens, et passer la porte mystérieuse du petit mot en Autre, retrouver les frissons et la fulgurance intérieure du lien charnel aux mots, c’est ça que visite l’écriture. Les enfants disent : « L’écriture on ne sait pas comment ça se provient. » « Je voudrais laisser quelque chose pour quand je serai pas là. »

De ce coffret de quatre livres que vous publiez, L’Alphabet des oubliés constitue le « livre de rencontres dans les écritures » proprement dit, La Blanche Autarcie des douleurs est le « journal de bord » que vous avez tenu parallèlement. Les deux autres ouvrages ont été réalisés par des enfants en ateliers d’écriture : l’un est ainsi collectif, Qui voudrait m’écouter ?, l’autre individuel, c’est Le Livre de Yanis. Chacun a sa raison d’être, ou d’exister plutôt. Pouvez-vous nous parler, en particulier, de Yanis ?

Il était absolument nécessaire, vital de laisser entendre, de donner à lire, les voix des enfants. D’où ces deux livres. Qui voudrait m’écouter. Le Livre de Yanis. C’est un courage éditorial qui permet d’entendre des phrases comme ça, écrites par des enfants de dix ans. « J’ai passé la porte des mots et les époques anciennes ne sont plus rien. »

Je crois que ce sont aussi des ouvrages de poésie, de création, dont peuvent s’emparer des enseignants, des soignants, pour initier au goût du rythme et pour transmettre l’écriture. Les gosses trouvent des ressources d’inventions inimaginables en entendant ces paroles dites par d’autres enfants.

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Quant au Livre de Yanis, je suis persuadé que c’est un gros coup. Que des gens comme Benveniste, Jakobson, auraient regardé ça de près. Un gosse de huit ans, dit « autiste ». Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Un gosse qui n’a aucun problème de lexique, juste assez loin pour se taire, juste pas en phase avec l’ordinaire, qui scrute son labyrinthe et son mystère, et vous dit, écrit, d’une traite. « Écriture, écriture, mon dieu c’est la grande attaque, l’attaque à la lettre monstrueuse, mon dieu comme il pleut dans ma cahure » ; « Tu veux me féliciter que j’ai fait de bonnes écritures. L’écriture ça me préfère » ; « J’écris moi, pas une écriture qui parle de mots » ; « Tout le large est large calmement. Il y a du blanc même dans mon blanc. Avec tombe de neige au petit jour ».

Il est dans la droite piste du Livre rêvé de Mallarmé. Jusqu’à l’orphisme divinatoire du mystère qui est dans celui qui écoute et du suspens ombilical d’un raid dans l’inarticulé qui sonde l’inertie de la parole et descend les escaliers du mystère. Écrire, c’est se retrouver, aller à la rencontre de soi. Mais ici c’est aussi écrire contre soi-même et contre cette inertie qui plane sur la vie. Tellement nous sommes des créatures orales éparpillées dans le vent froid de l’amertume et de la désillusion. Tellement une joie inouïe nous envahit de reparaître plein cœur et pleine page dans la prière du silence de la voix. Le dix-neuvième siècle a sondé l’écriture dans le corps de la foule. Et c’est énorme. Ces livres écrits par des enfants aident à entrer en contact, à capter les ondes, les antennes, du mystère de l’inspiration et de la création dans le corps natal. L’écriture dès l’enfance.

« Écrire au sens le plus prosaïque du monde, c’est lutter contre l’avilissement des émotions »

Cheminant avec ces petits « lutans » comme vous les appelez, vous avez cette phrase terrible : « Ils se demandent tout le temps si le langage est réellement quelque chose d’humain ? »

Yanis le dit très bien. « Tu vois j’ai mélangé ma langue spécial avec l’humain. » Il sort du labyrinthe du sans voix et du vieux langage oublié qui nous hante. Il ramène l’ange brisé de la peine à la commune mesure. Yanis, tout de même, il invente « la feuille à subitement » pour répliquer à la hantise du labyrinthe. C’est une ressource extraordinaire. Comme cette phrase d’une petite à l’hôpital, phrase mise en exergue de L’Alphabet des oubliés tellement elle dit l’essentiel. « J’avais un ange gardien mais il est incompétent. »

Ici l’écriture se recueille et se cueille. Elle tombe. On la ramasse. Je crois en une certaine joie dans tout ça. Le sans voix, le négatif, c’est ce qui reste en creux, mais je leur dis que « si l’enfant ne trouve pas sa voix c’est peut-être qu’elle est restée dans sa cachette ou que quelqu’un la retient par la main » ; « Que les mots, les lettres, sont nos amis, que si ça boîte c’est peut-être que l’enfant a des peines, du chagrin ». Pour tout enfant, et de façon vitale pour tous ceux dits « dyslexiques, dysphasiques, dyspraxiques, bipolaires », en Clis, en Itep, Segpa, ça prend une vraie valeur de retrouvailles.

Ce lieu créateur en chacun s’il n’est pas habité et ne trouve pas de place dans le monde, c’est un sanctuaire où la terreur nourrit ses proies. Au fond, écrire au sens le plus prosaïque du monde, c’est entrer dans la culture de l’humanité parlante et l’estime de soi. Même si on reste toujours loin du compte. C’est lutter contre le despotisme de l’évanouissement et de l’avilissement du ressenti et des émotions. Selon Baudelaire c’est une corde de rappel, le fil sonore d’un hiéroglyphe intérieur, qui renoue l’accord avec l’infans, son assiduité muette auprès des objets, seul indicateur du geste initial de parole.

Quand on est capable de se dédoubler et de ne plus penser à soi, on peut aider quelqu’un à transcrire, inscrire sur un support, le papier, l’éprouvé d’une inscription qui recrée les rapports et les accords perdus, vaste fil mnémonique, fresque, épopée, territoire archaïque originaire. C’est pourquoi je crois profondément que l’enfant qui hésite devant le papier sauve la démocratie car il humanise dans la petitesse de son geste le parcours futur de sa vie.

Vous écrivez : « Je suis d’une génération qui aura vu disparaître la poésie. J’entends la poésie comme arme chargée de futur. La poésie d’utilité pratique faite par tous. » On comprend, en lisant cette phrase, votre attention aux enfants et aux générations futures. On entend aussi une critique plus qu’implicite d’une poésie qui serait devenue inaccessible.

Je n’ai plus aucun goût pour les exercices formels et pour les rages forcenées de penser plus avant. J’essaye juste de m’améliorer. Je crois que j’ai fini par me rencontrer et que c’est un grand bien. J’ai sondé le haut fond maladif d’une enfance, la mienne. Et puis, la poésie « moderne » qu’est-ce qu’on peut dire, qu’est-ce que c’est ? Ce n’est pas moi qui irai dire ce qui est bien ou pas bien pour les autres. Mais la poésie si c’est une construction mentale ou verbale qui ne plonge pas au cœur et dans la vie des gens, si ça n’existe pas en tout le monde, alors ça ne m’intéresse pas. Dans beaucoup de choses dites modernes, quelquefois, oui, je dois le reconnaître, ça me navre. Ça oscille entre « touche pas à mon dasein » et le penseur poète ou la poésie qui pense. Un coup ils poétisent, un coup ils pensent. Faut faire gaffe, on ne sait pas bien sur quel pied ils dansent.

Mais il y a aussi tellement d’œuvres que j’aime. Des vers qui ont des oreilles, un second tympan pour suivre les nageurs phonématiques du silence. Entre hier et aujourd’hui seulement quelques pas me séparent. J’écris avec eux, avec ceux de ma tribu. Avec l’amertume d’un tribut placentaire.

Le journal de bord de Patrick Laupin ; en couverture, une peinture d'Axel. Le journal de bord de Patrick Laupin ; en couverture, une peinture d'Axel.
Ce qui parle directement dans la langue est donné en corps et en âme par quelqu’un qui parle de l’intérieur à quelqu’un d’autre. Personne ne peut vivre à son compte. Même l’éclair connaît l’octroi d’un autre. Sinon, on mime le fou qui lui sait dans son esseulement natif ce qu’est la terrible maladie mortelle et l’aridité sans nom, le venin, d’être privé de liens.

J’écris pour donner rendez-vous, pour les gens qui passent, pour que le printemps revienne. Pour les volets bleus invincibles de tout un été. Et puis il faut des histoires, le monde aime les histoires. Seuls les mots m’ont fait découvrir un peu du mystère du silence d’où ils viennent. C’est mon bien. Alors souvent je pars les rejoindre. Je m’en vais au pays des écritures, au pays des sept ciels, des cerfs volants à têtes de lune.

« Avec les enfants, on replonge dans les énigmes Nerval, Baudelaire, Mallarmé »

Vous tournant vers les enfants, et vous tournant poétiquement vers eux, vous témoignez d’une ferme volonté de ne pas dissocier la lecture et l’écriture. On peut aussi comprendre que, selon vous, le besoin d’écrire et d’être lu est une seule et même chose. N’est-ce pas là, d’ailleurs, la première condition à une « poésie d’utilité pratique » ?

Entièrement d’accord. J’ai d’ailleurs cité Benveniste en ce sens, et puis ne venons-nous pas d’ailleurs de la première lecture que fait l’enfant du visage de sa mère ? Benveniste écrit : « Tout est là : lire est le critère de l’écriture. Lire et écrire”, c’est le même processus chez l’homme ; l’un ne va jamais sans l’autre… L’écriture est donc un relais de la parole. » Si on se souvenait comment on a appris à lire et à écrire, beaucoup de choses se remettraient naturellement en place. Comment on brise la mer gelée en nous (Kafka)… On tire des fils, on fait des écritures, on renoue les fils fragmentés de la notion. On déloge l’immobile du théâtre de marionnettes des « est-ce que ça existe ? ».

Lire au livre de soi-même, suivre la piste initiale, c’est lire la légende palimpseste d’un rêve et la chimie des actions brutales, leurs immortelles empreintes. Il est troublant de constater que dans l’axe tournant lecture-écriture, ceux qui poursuivent obstinés et farouches la trace et ceux qui la taisent, la refusent, la laissent en plan, qu’en fait les deux sont couverts d’écriture du début jusqu’à la fin. C’est comme si toujours une phrase en retenait une autre. Nous sommes littéralement ensorcelés par nos conceptions et notre entendement, et il faut renouer avec notre jeu primitif de langage. Courir, vivre, aimer, sauter, danser, rêver, naître, partir, venir.

Scruter de long en large le soupçon de n’être pas, c’est peut-être l’initiale leçon d’écriture. Revenir à ça réduit la barrière qui sépare le profane de l’initié. C’est à cet endroit que tout être demande justice.

À un moment où il est de bon ton d’affirmer que la poésie ne se transmet plus qu’en dehors du livre, faute de lecteurs donc, votre expérience avec les enfants opère un véritable ressourcement. Plutôt que de vous satisfaire d’un auditoire, vous remontez en quelque sorte vers le « Livre » que chacun porte en soi.

Je rencontre de plus en plus de gosses qui ne savent rien de leurs grands-parents, d’où ils viennent, qui ne communiquent pas avec les rêves de leur propre génération. Ils s’indiffèrent. Écrire anime la vie humaine en dedans. Crée une distance, une alerte, une conscience critique, un retour à soi ? Mais dès qu’on opacifie l’entente, le lien se rompt. C’est là que peut intervenir la perte des repères prudentiels.

En réalité, en chacun, il s’est toujours passé quelque chose et chaque être est la chance d’un Livre. En réalité, chaque être humain a une identité d’écriture et recrée son miracle, chocs, démons et merveilles, en lisant au Livre intérieur de lui-même.

Il y a pour moi dans ce Livre l’humble versant moderne d’un traité de poétique. La biographie, le bios, l’énergie de la vie et le graphe, la conscience quand elle se penche sur le papier pour lire ce qu’elle a écrit. La dispersion violente énigmatique et phrasée de la pensée et le fait de se fier à l’intuition première, à la version des fragments qui veulent être sauvés.

Il nous faut citer encore (comment résister) quelques phrases que les enfants ont écrites lors de vos ateliers : « Tu m’as déçue car tu t’es servi de l’image floue que possèdent mes yeux quand les larmes coulent » ; « Quand la pluie tombe, l’ami pleure, et quand l’ami pleure, c’est lui qui fait tomber la pluie » ; « Dans le malheur transparent il voit l’oubli de ce qu’il n’a pas dit ». Quand vous les lisez séparément, je suppose que vous vous représentez l’enfant qui a écrit l’une ou l’autre phrase ?

Oui, je les revois tous, chacun, à leur heure et dans leur geste, et j’ai même fini par me dire, que si je leur avais apporté quelque chose, ouvert une voie comme messager des écritures, eux aussi m’avaient donné en retour quelque chose qui m’a fait choisir la voie sincère. Je me demande même si un dieu malin ne les a pas mis sur ma route pour que moi aussi je me rencontre et m’accomplisse selon mon rêve d’art et mon réel d’existence.

Livre de rencontres ; en couverture, un dessin d'Axel. Livre de rencontres ; en couverture, un dessin d'Axel.
L’écoute de la voix va plus vite avec la confiance. Avec les enfants on est au pied du mur du langage tellement certains sont compromis au pied de chaque mot, de chaque son, de chaque lettre. On replonge dans les énigmes Nerval, Baudelaire, Mallarmé, quand on descend avec eux les escaliers du mystère.

Même si nous manquons de courage devant les vraies richesses que nous demandent d’accomplir nos rêves, même si nous restons trop souvent sur le seuil, empilant nos erreurs dans les mêmes tiroirs, dans les vagues parages d’un vent du large, méprisant comme des mendiants transparents les petits gestes essentiels que l’on perd après les chocs, perdant même jusqu’au luxe de frémir, je garde une confiance essentielle dans ces phrases, comme ils disent, des petits apprentis de l’écriture, jeunesses de blé en herbe, petits lutans, telle celle-ci, d’une élève de sixième au collège Bellecombe, à Lyon : « La joie ce n’est pas quelque chose qui arrive c’est la monotonie de la vie qui s’en va. Comme un fleuve coule les navires, comme un arbre pillé de toutes ses feuilles, alors pour un instant, la bonté nous envahit. »

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Patrick Laupin, L’Alphabet des oubliés, 416 p., 20 euros ; La Blanche Autarcie des douleurs, 48 p., 10 euros ; Qui voudrait m’écouter ?, 160 p., 19 euros ; Le Livre de Yanis, 176 p., 19 euros. Tous livres édités par La Rumeur libre.

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