Elle est la lumière de Godard, Lanzmann, Carax...

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Elle travaille pour Jean-Luc Godard, Xavier Beauvois, Arnaud Desplechin, Claude Lanzmann, Léos Carax... À l'occasion de la rétrospective que lui consacre la Cinémathèque française, première partie d'un entretien au long cours avec Caroline Champetier, directrice de la photographie. Avec séquences vidéo.

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La Cinémathèque française organise du 5 au 23 février une rétrospective – programme consultable ici – de trente-cinq films photographiés par Caroline Champetier. Trente-cinq, c’est à peu près la moitié de l’œuvre à ce jour de celle qui, en trente ans, a été la partenaire de Jean-Luc Godard, Claude Lanzmann, Léos Carax, Xavier Beauvois, Nobuhiro Suwa, Benoît Jacquot, Philippe Garrel, Jacques Doillon… Caroline Champetier éclaire et, le plus souvent, cadre également. Elle est chef opératrice ou directrice de la photographie – elle préfère cette deuxième appellation –, directrice artistique parfois, cinéaste également, et de plus en plus. Elle a reçu en 2011 le César de la meilleure photo pour Des hommes et des dieux et été lauréate, en 2012, du prestigieux Breimer Film Preis. Mais aucun titre ne saurait dire exactement la place, essentielle, unique, qu’elle occupe dans le cinéma contemporain.

La richesse de sa filmographie, la fidélité des plus grands cinéastes témoignent assez de l’excellence de son art. Il y a plus : Caroline Champetier est l’une des très rares « techniciennes » à avoir, en même temps que la passion du travail, le goût et l'exigence de le décrire. Le souci de le décrire et non pas seulement de le théoriser. De le théoriser à partir de la description seule, afin d'atteindre le point où description et théorie deviennent indiscernables, exactement comme, à chaque nouveau film, elle doit savoir traduire en gestes concrets et en décisions techniques sûres les intuitions parfois abstraites, non nécessairement formulées, des cinéastes.

Comment dire la fabrique du plan, la construction et le trajet de la lumière ? Comment les dire sans tomber dans l’approximation plate ni dans le technicisme froid ? Sans substituer sa voix à celle des cinéastes ? Caroline Champetier est la première consciente de cette difficulté. Ce n'est jamais sans précaution qu'elle prend la parole. C'est pourquoi elle a tenu à ce que cet entretien, à la faveur duquel nous retraversons l'ensemble de son parcours, se concentre particulièrement autour des outils. Qu'est-ce qu'un outil, au cinéma ? Ce peut être une caméra, un zoom, un objectif, la pellicule ou le numérique… L'outil est matériel et il ne l'est pas. Son choix est tantôt concerté, tantôt improvisé. C'est un pari qui oblige, une décision qui, très tôt, détermine ce que sera le film. La figure que celui-ci prendra. Techniquement et esthétiquement. Concrètement et abstraitement. Par là, l'outil définit également – d'abord ? – une certaine qualité d'accord, se passant volontiers de mots, entre le cinéaste et la directrice de la photographie.

Nous avons sélectionné quelques cas privilégiés : sept, plus un. Pour chacun, Caroline Champetier raconte le choix d’un outil, le chemin, la signification et les conséquences de ce choix, les principales étapes de la collaboration… En chemin, elle livre des variations, techniques et poétiques, sur la pellicule et le numérique, la grâce des tournages, les blancs de Tokyo et les noirs de Lynch, les fétichistes de l’outil et ceux qui les acceptent tous… Cette première partie s'arrête sur son travail avec un trio royal, Jean-Luc Godard, Xavier Beauvois, Claude Lanzmann, ainsi que sur la réalisation de son propre film, Berthe Morisot. Dans la seconde il sera question de Léos Carax, de Margarethe Von Trotta et de Nobuhiro Suwa, ainsi que de la découverte d'À l'Ouest des rails de Wang Bing.

Soigne Ta Droite de Jean-Luc Godard (extrait) © Fest La Roche-sur-yon

JEAN-LUC GODARD — Soigne ta droite (1987), Hélas pour moi (1993)

Mediapart. Dans votre itinéraire, la collaboration avec Godard a été décisive. Après avoir été l’assistante d’un grand chef opérateur, William Lubtchansky, c’est avec Godard que vous avez tourné votre premier film en tant que directrice de la photographie. Quel rapport, en général, Godard a-t-il avec le matériel, la technique du cinéma ? A-t-il un fétichisme de l’outil, comme on peut l’imaginer ?

Caroline Champetier. Oui il est fétichiste – fétichiste de ses crayons, de sa table, de l’organisation de sa table, du scotch et des enveloppes rangés derrière son bureau… Il a besoin d’un ordre. Son rapport au matériel est celui d’un grand obsessionnel. L’élan de Godard vers la technique est étrange : il comprend très bien certaines choses, et pressent les autres. Je crois que les histoires de machines et de branchements lui demandent une énorme concentration, mais qu’il s’astreint à les comprendre. Cela le distrait peut-être du souci profond du film, mais cela le retient aussi : faire des gestes oblige à ne pas rester dans l’intention. Cette volonté participe de son indépendance économique, artistique et technique, une indépendance qu’ont revendiquée beaucoup des cinéastes de la Nouvelle Vague.

Dans quelles conditions s'est déroulé le tournage de Soigne ta droite ?

Le principe de Peripheria, « petit commerce de cinéma », était que l’on tournait quand Godard se sentait prêt, selon son rythme, deux jours dans la semaine, puis on s’arrêtait, puis trois soirs d’affilée… Il y avait une petite pièce où étaient rangés des projecteurs, des pieds, des câbles son, la caméra, les optiques. J’étais en charge de la maintenance et de l’image. Il y avait une personne en charge de l’assistanat-organisation, une personne aux comptes et au secrétariat, une personne à l’image. L’ingénieur du son, François Musy, vivait en Suisse et nous rejoignait dans les périodes de tournage. Ce fonctionnement a duré deux ans, entre 1985 et 1987. Deux années assez heureuses. Soigne ta droite a été tourné dans une disponibilité dont Godard avait besoin pour ce film extrêmement créatif dans lequel il jouait et parce qu’il fallait se soumettre aux horaires des Rita Mitsouko pour ce qui était de leur partie. Les Rita travaillaient le soir, et Godard dit aimer se coucher tôt. François Musy et moi restions une partie de la nuit pour saisir quelques plans.

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Merci à Marie-Mathilde Burdeau pour la retranscription, et à Isabelle Prim pour la relecture et le choix des extraits.