Comment la soubrette fut inventée

En prononçant, à propos de l’affaire DSK, une petite phrase sur le « troussage de domestique », Jean-François Kahn n’a pas seulement décidé de la fin de sa carrière journalistique. Il a aussi convoqué tout un imaginaire bourgeois, forgé au XIXe siècle et qui a véhiculé, jusqu’à nos jours, l’archétype érotique de la soubrette. Entretien avec l'historienne Camille Favre.

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En prononçant, à propos de l’affaire DSK, une petite phrase sur le « troussage de domestique », Jean-François Kahn n’a pas seulement décidé de la fin de sa carrière journalistique, il a aussi convoqué tout un imaginaire bourgeois, forgé au XIXe siècle et qui a véhiculé, jusqu’à nos jours, l’archétype érotique de la soubrette.

Camille Favre, qui prépare un doctorat d’histoire intitulé «Une histoire de la presse érotique hétérosexuelle française, l'exemple de La Vie Parisienne, 1860-1950», analyse, pour Mediapart, la construction de cette figure de l’érotisme et de la pornographie.

D’où vient l’imaginaire érotique de la soubrette ?

Le mot est dérivé de l’occitan et signifie «affecté, précieux», mais le Littré lui donne une étymologie espagnole, sobretarde, littéralement, «sur le tard, à la brune», puisque la soubrette était la servante entremetteuse qui, vers le soir, allait porter des lettres d'amour. Elle désigne très vite une « suivante », une domestique délurée et affriolante.

L’imaginaire érotique de la soubrette se forge au XIXe siècle, parce qu’il correspond alors à une pratique sociale. Dans une maison bourgeoise, la maîtresse de maison constitue le sexe reproducteur et la vitrine sociale du mari. Le sexe érotique de cette même maison peut être incarné par la jeune domestique.

La domestique n’a pas seulement une fonction sociale, elle occupe fréquemment une fonction sexuelle : elle est à disposition du père de famille et aussi du fils, qu’elle déniaise couramment. De ce fait, son corps appartient à la maisonnée. Pour avoir une vie sexuelle avant le mariage, au sein de la bourgeoisie du XIXe siècle, le fils de famille a le choix entre les maisons closes et/ou la domestique.

Tout cela dans le cadre d’une double morale sexuelle, puisque ce qui est admis pour le fils de famille est inconcevable pour la fille. Les filles, élevées dans l’ignorance de leurs corps, ne reçoivent pas d’éducation sexuelle et doivent arriver vierges au mariage, preuve de la respectabilité de la famille.

La maîtresse de maison choisit donc une fille venant très majoritairement de la campagne (le XIXe est une période d’exode rural massif). Son jeune âge est censé garantir sa virginité et sa non contamination par des maladies vénériennes. Ces filles ont de 15 à 25 ans, sont célibataires et travaillent souvent comme domestiques pour se constituer une dot et un trousseau.

Ce mot a d’ailleurs une étymologie commune avec le verbe trousser, puisque dans les deux cas, il est question de vêtements, dont on se sert pour constituer une dot dans le premier cas, ou que l’on relève pour ne pas les salir ou pratiquer des activités érotiques dans le second.

Pourquoi est-ce une pratique organisée par la maîtresse de maison à destination des hommes de son foyer ?

Pour la maîtresse de maison, qui sait que ces pratiques existent, il s’agit de limiter les dégâts pour ce qui concerne les maladies vénériennes, plus fréquentes avec les prostituées. Cela peut aussi avoir l’avantage de la décharger du contrat sexuel vis-à-vis de son mari, à une époque où la grande majorité des mariages sont encore arrangés.

En outre, la domestique n’est pas une figure inquiétante pour la maîtresse de maison, qui peut la renvoyer à tout moment. Elle ne peut lui prendre ni sa place, ni son mari, ni son fils, puisqu’on est dans la situation d’une domination à la fois sexuelle et sociale.

Si la domestique tombe enceinte, elle est renvoyée, à moins qu’elle ne parvienne à se faire avorter, sachant qu’il s’agit d’un acte à la fois pénalisé d’un point de vue légal et dangereux d’un point de vue sanitaire. Si elle n’y parvient pas, elle rejoint alors la cohorte des filles-mères, et perd le statut qu’elle voulait obtenir en devenant domestique en ville.

Certaines domestiques ont sûrement dû refuser ce rôle sexuel, souvent complémentaire de leur fonction sociale, mais il est alors probable qu’elles aient perdu leur place. Très peu de domestiques portent plainte pour viol, comme le montrent les travaux de Vigarello, parce que leur parole est discréditée. Et la recherche de paternité n’est autorisée, en France qu’à partir de 1912.

Cette porosité entre fonction professionnelle, sociale et sexuelle n’est pas réservée aux domestiques. Il y a tout ce qu’on appelle le « cinquième quart », qui désigne le complément des faibles salaires des ouvrières ou des revenus de certains petits métiers féminins (vendeuses de bouquets, métiers de la couture, lingères, blanchisseuses…). Elles pratiquent occasionnellement la prostitution sur les grands boulevards à Paris pour subvenir à leurs besoins.

Ces prostituées occasionnelles sont désignées de manière plus ou moins péjorative par des noms en « ette » : grisette, cousette. Certaines de ces femmes posent aussi comme modèles pour la photographie érotique et pornographique de l’époque.

Comment cette pratique sociale s’incarne-t-elle dans l’imagerie érotique et pornographique ?

Dans la photographie érotique et pornographique du XIXe siècle, la domestique est une des figures le plus fréquemment mises en scène. On la trouve parfois dans les illustrations de la presse grivoise de l’époque, mais de façon beaucoup moins systématique, qui lui préfère la jeune ingénue. La figure de la soubrette permet de coupler domination sociale ou de classe et domination sexuelle ou de genre.

A partir du début du XXe siècle, elle est aussi un moyen d’aborder le thème saphique. Les gestes du quotidien intime de la bourgeoise (habillage/bain…) deviennent le prétexte à une grivoiserie, à un érotisme de situation. Ce thème se retrouve aussi largement dans les premiers films pornographiques de l’époque (1920), qui sont diffusés dans les maisons closes.

Et cela renforce aussi le voyeurisme puisque le spectateur est invité à contempler les gestes de l’intimité. De plus, la figure de la soubrette permet la mise en scène de fessées ou d’aborder des thématiques plus sadomasochistes. La maîtresse de maison se voit obligée de corriger sa domestique, maladroite.


Cette figure dominante de l’imagerie érotique est corollaire d’un moment où le « marché des obscénités » (objets érotiques, revues, photos, films…), comme le souligne Maxence Rodemacq dans ses recherches, explose. Sous le Second Empire, l’érotisme et la pornographie coûtent très cher. Le prix d’un daguerréotype équivaut à la moitié d’un salaire hebdomadaire moyen. La pornographie est réservée à une clientèle riche, une élite réputée pour sa moralité irréprochable et ses bonnes mœurs. C’est une pratique de boudoirs, qui en garantit, en quelque sorte, un bon usage.

La IIIe République est à la fois le moment où l’érotisme et la pornographie se démocratisent et où ils sont de plus en plus censurés, car le sexe est offert à tous, et notamment à ceux qui devraient l’ignorer : les jeunes, le peuple, les ouvriers et les femmes.

Quels sont les attributs de la domestique / soubrette dans la photographie érotique ?

Principalement la robe noire, le tablier et la coiffe. Mais la soubrette est aussi souvent présentée avec son accessoire fétiche : le plumeau. Quelques photos des années 1930 les montrent en train de passer l’aspirateur, en relation avec l’évolution technique. C’est notamment un couple, qui signe sous le nom d’Yva Richard, qui en fixe les codes puisque la soubrette est une figure récurrente de leur iconographie. Chez ce couple ou chez d'autres photographes, la soubrette a quelque chose de légèrement provocateur, elle fume au lieu de travailler, lit le journal de Monsieur, s'assoit sur les meubles ou sur les bras des fauteuils...

Avec cette mise en scène, la soubrette surprise en l'absence de ses patrons, nous sommes à la fois dans une situation de voyeurisme et dans un dispositif érotique de complicité. Ce couple, Yva Richard, est aussi créateur de lingerie. Ils décident d’utiliser les photographies érotiques et pornographiques pour vendre leurs sous-vêtements coquins, et inversement. Très vite, ils deviennent les spécialistes des corsets de cuir, des bottes à hauts talons...

C’est pendant la IIIe République que se fixent la plupart des codes et les accessoires érotiques qui seront repris ensuite tout au long des XXe et XXIe siècles : les bas, les porte-jarretelles, les talons... Fin XIXe, début XXe, on est dans un érotisme de la jambe, du French Cancan à la mode garçonne.

Les accessoires sont empruntés soit au monde du spectacle, soit à celui de la prostitution, pour les talons ou les bas résille par exemple, qui permettent de jouer sur la nudité, le caché et le dévoilement, un des ressorts principaux de l’érotisme.
Existe-t-il un équivalent masculin de la soubrette ?

Il n’y a pas d’équivalent, à cette époque, avec le valet ou le domestique. Cela correspond encore à cette double morale sexuelle. On trouve quelques photographies érotiques ou pornographiques mettant en scène des hommes issus du prolétariat ouvrier, de la paysannerie ou de la rue avec des dames, des bourgeoises.

Une photographie, intitulée Les Satyres, datant de 1890, est intéressante à ce sujet. Une femme, plutôt bourgeoise, est bâillonnée, attachée puis violée par deux hommes portant des casquettes d’ouvriers. Dans l’imaginaire érotique du XIXe siècle, lorsqu’une femme a des rapports sexuels avec un homme socialement inférieur, c’est un viol, il est impensable que cela soit le résultat d’un désir.

Mais l’inversion des hiérarchies sociales où une dame se fait trousser par son valet date plutôt du XVIIIe siècle. C’est un imaginaire plus aristocratique que bourgeois. Au XVIIIe, la pornographie a une dimension subversive et politique (elle est par exemple très anticléricale), alors qu’au XIXe on est davantage dans une pornographie de consommation et de loisirs.

Les archétypes érotiques masculins, au tournant du XIXe et du XXe siècle, sont d’abord le « Monsieur », que l'on voit tour à tour avec la soubrette, la paysanne, la bourgeoise… Et le marin (fantasme de l'ailleurs, du sans-attache, du métier dangereux), qui est aussi une figure récurrente de l'imaginaire homosexuel. Là aussi, ces figures masculines sont clairement identifiables grâce à leur uniforme plus ou moins décliné ou de leur accessoire fétiche (leurs chapeaux respectifs).

Jusqu’à quand l’archétype érotique de la soubrette persiste-t-il dans l’image et l’imaginaire érotiques ?

Jusqu’à aujourd’hui, alors même que le monde de la domesticité a disparu et qu’on parle désormais de femmes de ménage, d’agents d’entretiens ou de techniciens de surfaces… Mais la figure stéréotypée de la soubrette est concurrencée, à partir du début du XXe siècle, par d’autres figures correspondant à l’évolution de la société.

Après la Première Guerre mondiale apparaît ainsi, dans l’imagerie érotique, l’infirmière, la seule présence féminine que les combattants ont pu voir pendant des mois (en dehors des prostituées). Cette figure circule très largement dans la presse grivoise ou érotique de l'époque, distribuée gratuitement dans les tranchées. Ensuite, avec l’instruction publique et le développement de l’univers des bureaux, l’institutrice et la dactylo (l’ancêtre érotique de la secrétaire) deviennent aussi des archétypes érotiques. Tous ces personnages ont en commun de porter un uniforme clairement identifiable et support de fantasmes.

La soubrette, l’infirmière, l’institutrice et la secrétaire deviennent des figures stéréotypées qui perdurent encore aujourd’hui car elles ont su s’adapter à l’évolution des codes sociaux et moraux des sociétés. Même si la soubrette d’aujourd’hui n’est pas mise en scène de la même manière qu’en 1920, on retrouve des permanences, comme la coiffe, le tablier, la robe noire, le plumeau, les bas et les talons.

Durant l’âge d’or des pin-up, dans les années 1940 et 1950, beaucoup sont représentées en soubrettes, puisqu’elles évoluent dans la sphère privée de la maison, dans un univers domestique. Cette pin-up soubrette fait le ménage et hop, sa jupe se soulève, dévoilant les bas et le porte-jarretelles. Pourtant, avec la pin-up, nous sommes dans un autre érotisme, différent de celui du XIXe siècle.

La pin-up est une figure saine (elle ne fume pas, par exemple), rassurante (formes maternelles), qui n’est pas inquiétante car elle ne possède pas une sexualité active (elle se découvre par mégarde), à l'inverse des vamps des années 1930 ou de la garçonne des années 1920. Bernard of Hollywood, photographe américain des années 1950, utilise aussi la figure de la soubrette pour certaines de ces publicités.

Parallèlement, on voit ce même fantasme chez Bill Ward, dessinateur plus ou moins underground des années 1960 et 1970 (qui travaille pour Humorama ou Cracked) ou dans Playboy, avec des playmates soubrettes avec une sexualité plus franche. Aujourd’hui on trouve chez le dessinateur Hajime Sorayama, des soubrettes jambes écartées qui se masturbent…

A l’inverse, certaines artistes féministes des années 1970 vont aussi travailler sur ces archétypes de l’imaginaire érotique et les déconstruire pour mettre en évidence les mécanismes sur lesquels ils jouent. Dans sa série de photos Untitled Films Stills (1975-1980), Cindy Sherman se représente en bibliothécaire, en soubrette dans des scènes de série B. Cette mascarade exhibe le dispositif pervers installé par le regard et le désir masculin qui prédominent dans l’imaginaire érotique et pornographique forgé au XIXe siècle.

Joseph Confavreux

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