3- Identité et biologie: où s'arrête le moi?

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La part du hasard

La découverte, ces vingt dernières années, de cette omniprésence de la mort au cœur même de la vie pose de sérieux problèmes théoriques. Selon la conception classique du développement, la formation d'un nouvel individu à partir d'une cellule œuf obéit à un programme génétique. «Le terme de programme, introduit dans les années 1960, désignait à l'époque une analogie forte avec le fonctionnement d'un ordinateur», explique Michel Morange, professeur de biologie à l'université Paris 6.


Un programme génétique n'est pas un programme informatique
envoyé par Mediapart. - Regardez les dernières vidéos d'actu. Michel Morange: le programme génétique n'a rien à voir avec un programme informatique

 

Le prix Nobel de physiologie et de médecine François Jacob écrivait ainsi en 1970 dans La Logique du vivant: «Chaque œuf contient, dans les chromosomes reçus de ses parents, tout son propre avenir, les étapes de son développement, la forme et les propriétés de l'être qui en émergera. L'organisme devient ainsi la réalisation d'un programme prescrit par l'hérédité.»

Les trois décennies qui ont suivi ont été consacrées à l'élucidation des mécanismes de ce programme, pensé comme une succession ordonnée d'expression de gènes. Des protéines régulatrices étaient supposées contrôler l'expression des gènes à la manière d'interrupteurs: en leur présence, le gène s'exprimait; en leur absence, il restait silencieux. Les protéines produites par l'expression de ces gènes étaient ensuite supposées s'assembler entre elles en fonction de leurs formes, comme des pièces de puzzle, pour former des complexes macromoléculaires conférant aux cellules leurs formes et leurs propriétés: canaux membranaires à l'origine de l'excitabilité électrique des neurones, squelette cellulaire contractile des cellules musculaires, ou encore photorécepteurs des cellules de la rétine.

Mais à l'issue de plus d'un quart de siècle de recherche, ces deux piliers de la théorie du programme génétique s'avèrent plus que fissurés. Et même au bord de l'effondrement. Le contrôle de l'expression des gènes par des protéines régulatrices? C'est en fait le hasard qui semble à l'œuvre. Ou plus précisément, les probabilités. Chaque gène possède, en présence de ses protéines régulatrices, une certaine probabilité de s'exprimer. Au sein d'une population de cellules, il le fera dans certaines et pas dans d'autres. Mais il est impossible de prédire si le gène s'exprimera, ou non, en présence de son régulateur dans une cellule donnée.

cellules dans lesquelles ont été introduites des gènes codant pour deux protéines fluorescentes de couleurs verte et jaune  © Andra Paldi, Genethon cellules dans lesquelles ont été introduites des gènes codant pour deux protéines fluorescentes de couleurs verte et jaune © Andra Paldi, Genethon

(Cette image montre que si toutes les cellules exprimaient les gènes de manière identique, elles devraient toutes être de la même couleur. En fait, des variations aléatoires d'expression des deux protéines donnent lieu à des mélanges donnant les différentes couleurs des cellules.)

 

L'emboîtement des protéines entre elles comme des pièces d'un puzzle? Là encore, il faut y renoncer. «Si l'on répertorie toutes les protéines d'un organisme, au moins 10% d'entre elles peuvent interagir avec plus de cent autres. Et toutes ces interactions sont très brèves, de l'ordre de la seconde, exceptionnellement de la minute», explique Jean-Jacques Kupiec, ingénieur de recherche travaillant en biologie et en épistémologie au centre Cavaillès d'histoire des sciences de l'École normale supérieure.


Les combinaisons hasardeuses des protéines
envoyé par Mediapart. - L'info internationale vidéo. Jean-Jacques Kupiec: le rôle du hasard dans l'expression des gènes

 

Difficile, dans ces conditions, de défendre l'idée d'un emboîtement stable et spécifique de protéines expliquant les formes et les propriétés des cellules.

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L'idée de cette série est née du triste débat de l'hiver dernier sur l'identité nationale. Les mots de corps (social), d'assimilation, de rejet... nous ont incité à aller voir du côté de la biologie, la science du vivant, ce que ces mots recouvraient, quels étaient les mécanismes en œuvre en dehors des fantasmes rhétoriques. Par ce regard un peu oblique, en interrogeant la science sur la frontière entre le moi et le nous et l'interaction entre moi et les autres, on constate que les plus récentes recherches peinent à définir, de façon indubitable, ce qui fonde un individu.

Ces enquêtes démontrent que ce que l'on dit être soi... ne va pas forcément de soi et qu'il ne faut donc pas trop compter sur la science pour dire ce qu'est l'identité. Elles ont été menées et écrites par Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste scientifique et auteur de plusieurs livres dont Savant sous l'occupation. Enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944 (Le Seuil, 2004) ou Un iceberg dans mon whishy: quand la technologie dérape. Sophie Dufau l'a accompagné pour les entretiens vidéo insérés dans les articles et dont vous pourrez retrouver l'intégralité sous l'onglet Prolonger des articles.

Voici le sommaire de cette série.

1- Les désillusions du gène

2- Ces autres qui sont en nous

3- Où s'arrête le moi?

4- Cet étranger que l'on fait soi

5- De l'identité biologique à l'identité nationale?