3- Identité et biologie: où s'arrête le moi?

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Révolution scientifique

Les deux piliers de la théorie du programme génétique vacillent, mais celle-ci reste pourtant debout. Les biologistes rechignent à abandonner une théorie qui a été hégémonique pendant des décennies et qui reprend, comme le souligne le philosophe des sciences Thomas Pradeu de l'université Paris 4, «des idées philosophiques remontant au XVIIIe siècle, comme le préformationnisme qui soutient que l'œuf contient déjà tout l'individu à venir».


Le déterminisme et le préformationisme
envoyé par Mediapart. - L'info video en direct. Thomas Pradeu: déterminisme et préformationisme

 

Les révolutions scientifiques ne sont guère plus fréquentes que les révolutions politiques. Pourtant, des voix alternatives commencent à se faire entendre. Telle celle de Jean-Jacques Kupiec, qui défend depuis 25 ans une théorie alternative au programme génétique qui rencontre de plus en plus d'écho. Kupiec s'efforce de tirer les conséquences théoriques de la découverte que le hasard est au cœur du fonctionnement cellulaire. Pour lui, chaque cellule fluctue de manière aléatoire entre différents états d'expression de ses gènes en fonction des interactions qu'elle établit avec ses voisines. Seules celles qui sont le mieux adaptées à cet environnement cellulaire survivent. «Ma théorie, mélange de hasard et de sélection, est conceptuellement analogue à celle de Darwin, à la différence près qu'elle s'applique au milieu intérieur d'un organisme. L'échelle à laquelle s'opère la sélection n'est donc plus l'individu mais la cellule», explique le chercheur.


Les cellules s'adaptent à leur environnement
envoyé par Mediapart. - L'info internationale vidéo. La théorie de Kupiec face à celle de Darwin


Le grand avantage de cette théorie du darwinisme cellulaire est qu'elle permet de rendre compte de l'omniprésence de la mort cellulaire dans le développement puis le fonctionnement de l'organisme.

Le phénomène était difficile à interpréter dans le cadre de la théorie du programme génétique. Comment la sélection naturelle aurait-elle pu conserver des programmes aussi peu efficaces, nécessitant une telle dépense d'énergie pour produire des cellules vouées à mourir? Si l'on adopte la perspective du darwinisme cellulaire, il est en revanche logique que les fluctuations aléatoires de l'expression des gènes au sein d'une cellule conduisent à de nombreuses aberrations rendant la cellule non viable et entraînant sa mort. C'est aussi ce qui expliquerait que les trois quarts des embryons meurent dans les premiers jours suivant leur nidation dans la paroi utérine. Ces avortements spontanés et invisibles résulteraient de configurations impropres d'expression génétique nées du hasard et rendant les embryons non viables.

Mais si l'organisme se développe, puis fonctionne, de manière aléatoire, qu'est-ce qui rend compte de sa permanence? Une première réponse à cette question se trouve dans le cerveau. Ce n'est pas par hasard que les cellules nerveuses soient, des quelque 200 types cellulaires du corps humain, un des rares à ne plus se diviser. Contrairement à ce que l'on croyait il y a encore 15 ans, de nouveaux neurones peuvent bel et bien être formés chez l'adulte, même s'ils sont quantitativement peu nombreux. En revanche, les neurones formés lors de la vie embryonnaire ne peuvent plus, une fois intégrés dans les circuits cérébraux, se diviser. C'est donc dans le cerveau qu'il faut chercher l'explication de la permanence de la conscience de soi traversant les années. Mais force est de reconnaître qu'il existe à peu près autant de théories de la conscience que de chercheurs travaillant dans ce domaine.

Le seul véritable acquis est l'idée que la mémoire fait appel au renforcement de certaines connexions au sein de réseaux neuronaux existant ou à la formation de nouvelles connexions. «De même que le système immunitaire ne cesse de changer au cours de la vie, en fonction du milieu dans lequel évolue l'individu, son système nerveux ne cesse de se remodeler. C'est ce changement permanent d'identité qui assure la mémoire des expériences passées. Si le corps peut se souvenir, c'est parce qu'il est devenu autre», explique le biologiste Jean-Claude Ameisen, professeur d'immunologie à l'université Paris 7.


AmeisenMemoireEnc1
envoyé par Mediapart. - L'info internationale vidéo. Jean-Claude Ameisen: identité et mémoire

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

L'idée de cette série est née du triste débat de l'hiver dernier sur l'identité nationale. Les mots de corps (social), d'assimilation, de rejet... nous ont incité à aller voir du côté de la biologie, la science du vivant, ce que ces mots recouvraient, quels étaient les mécanismes en œuvre en dehors des fantasmes rhétoriques. Par ce regard un peu oblique, en interrogeant la science sur la frontière entre le moi et le nous et l'interaction entre moi et les autres, on constate que les plus récentes recherches peinent à définir, de façon indubitable, ce qui fonde un individu.

Ces enquêtes démontrent que ce que l'on dit être soi... ne va pas forcément de soi et qu'il ne faut donc pas trop compter sur la science pour dire ce qu'est l'identité. Elles ont été menées et écrites par Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste scientifique et auteur de plusieurs livres dont Savant sous l'occupation. Enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944 (Le Seuil, 2004) ou Un iceberg dans mon whishy: quand la technologie dérape. Sophie Dufau l'a accompagné pour les entretiens vidéo insérés dans les articles et dont vous pourrez retrouver l'intégralité sous l'onglet Prolonger des articles.

Voici le sommaire de cette série.

1- Les désillusions du gène

2- Ces autres qui sont en nous

3- Où s'arrête le moi?

4- Cet étranger que l'on fait soi

5- De l'identité biologique à l'identité nationale?