3- Identité et biologie: où s'arrête le moi?

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Poupées russes

Pourtant, l'exploration de l'ipséité ne se limite pas à l'étude des mécanismes de la conscience, de «l'esprit/cerveau» comme disent les neurobiologistes. Elle pose une question plus générale, qui concerne l'ensemble du vivant. De la plantule au chêne centenaire, de l'alevin au poisson et du poussin à la poule, quelque chose s'est maintenu à travers les années. Cette exploration de cette part de l'identité de l'individu qui traverse le temps interroge la philosophie autant que la biologie, car la définition même de l'individu ne va pas de soi. C'est même, observe Thomas Pradeu, «un des problèmes les plus débattus de la philosophie de la biologie contemporaine».

L'individu, un problème? Voilà qui est pour le moins contre-intuitif. Ne savons-nous pas, comme le soutenait déjà Aristote qui prenait l'exemple du cheval, qu'un individu biologique est un organisme, cas particulier d'une espèce, que l'on peut délimiter par des frontières, et qui est unique? Les choses sont bien plus complexes.

Un être humain, qui ne peut vivre sans les millions de milliards de bactéries qui peuplent son corps, est-il un individu? Ne faut-il pas plutôt considérer l'écosystème que son corps forme avec ces bactéries comme le véritable individu? Le vertige identitaire s'accroît encore lorsque l'on considère l'ensemble du vivant.

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Un pissenlit ne peut ainsi être tenu pour individu, puisqu'il n'est pas unique: du fait de leur reproduction asexuée, tous les pissenlits d'un champ sont génétiquement identiques, et c'est donc le champ qui devrait être tenu pour l'individu. «Contrairement à ce que l'exemple des mammifères peut laisser croire, nous ne sommes pas capables de dire avec certitude, dans un grand nombre de cas, ce qui compte comme organisme et quelles sont précisément ses frontières», observe Thomas Pradeu.

A l'inverse, des entités biologiques qui ne sont pas des organismes peuvent parfaitement rentrer dans la définition classique de l'individu. C'est le cas de la cellule différenciée: un cas particulier de l'ensemble des cellules d'un organisme, délimitable par sa membrane et unique du fait de la combinaison de protéines qui lui est propre.

Du gène à l'écosystème, plusieurs niveaux d'individualité coexistent donc, s'emboîtant comme des poupées russes. Les plus grosses masquent les plus petites, réprimant même une partie de leur fonctionnement. Une cellule doit ainsi veiller à ce que ses gènes ne se répliquent pas dans le désordre, ce qui entraînerait des mutations. Un organisme à ce que ses cellules ne se divisent pas trop, ce qui conduirait à un cancer. Et un superorganisme comme une fourmilière ne peut fonctionner que si l'immense majorité des fourmis est stérile. «Notre définition de l'individualité est anthropocentriste, dépendante de nos conditions d'existence en tant qu'êtres humains au premier rang desquelles notre taille et notre appareil perceptif», conclut Thomas Pradeu qui invite à se dégager de cette perception intuitive et à fonder théoriquement la notion d'individu: «Un des objectifs explicites les plus fondamentaux des théories dans les sciences expérimentales est de dévoiler “le mobilier du monde”, c'est-à-dire de proposer une description des individus réels qui peuplent le monde dans lequel nous vivons.»

C'est donc vers la théorie de l'évolution, socle sur lequel se fonde toute la biologie contemporaine, qu'il faut se tourner pour résoudre le délicat problème de l'individu et de son ipséité. Dans son dernier livre (L'Origine des individus, Fayard, 2008), clin d'œil à L'Origine des espèces de Darwin dont on célébrait l'an passé le cent cinquantième anniversaire, Jean-Jacques Kupiec propose par exemple de fondre deux entités que l'on considérait classiquement comme distinctes: l'espèce et l'organisme. «Il s'agit d'élargir son regard au-delà de l'individu pour voir comme entité première du vivant non plus l'organisme mais la lignée généalogique. L'organisme devient alors une entité qui n'a d'existence qu'en tant que moment dans le processus continu de reproduction des organismes.»


La fin du déterminisme pur
envoyé par Mediapart. - L'actualité du moment en vidéo. Jean-Jacques Kupiec: nous sommes un processus

La question de l'ipséité s'en trouverait résolue, ou plutôt déplacée. Si l'individu n'est qu'une illusion, à quoi bon en chercher la cohérence à travers sa brève existence? La véritable échelle de temps pour penser ce phénomène est celle des centaines de millions d'années de l'évolution, qui voient sans fin apparaître nouveaux individus et nouvelles espèces en un même processus. La question posée par l'oracle de Delphes garde toute sa pertinence, la barque n'étant plus l'organisme mais la vie tout entière.

 

  • Retrouver l'entretien intégral avec Jean-Jacques Kupiec sous l'onglet Prolonger de cet article
  • Prochaine enquête: «Cet étranger que l'on fait soi»

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L'idée de cette série est née du triste débat de l'hiver dernier sur l'identité nationale. Les mots de corps (social), d'assimilation, de rejet... nous ont incité à aller voir du côté de la biologie, la science du vivant, ce que ces mots recouvraient, quels étaient les mécanismes en œuvre en dehors des fantasmes rhétoriques. Par ce regard un peu oblique, en interrogeant la science sur la frontière entre le moi et le nous et l'interaction entre moi et les autres, on constate que les plus récentes recherches peinent à définir, de façon indubitable, ce qui fonde un individu.

Ces enquêtes démontrent que ce que l'on dit être soi... ne va pas forcément de soi et qu'il ne faut donc pas trop compter sur la science pour dire ce qu'est l'identité. Elles ont été menées et écrites par Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste scientifique et auteur de plusieurs livres dont Savant sous l'occupation. Enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944 (Le Seuil, 2004) ou Un iceberg dans mon whishy: quand la technologie dérape. Sophie Dufau l'a accompagné pour les entretiens vidéo insérés dans les articles et dont vous pourrez retrouver l'intégralité sous l'onglet Prolonger des articles.

Voici le sommaire de cette série.

1- Les désillusions du gène

2- Ces autres qui sont en nous

3- Où s'arrête le moi?

4- Cet étranger que l'on fait soi

5- De l'identité biologique à l'identité nationale?