4- Identité et biologie: cet étranger que l'on fait soi

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Le cas de la grossesse

Le système immunitaire est donc capable de réagir contre le soi. Mais à l'inverse, il ne réagit pas contre des éléments relevant manifestement du non soi. C'est le cas du million de milliards de bactéries qui peuplent notre corps, et des milliards de cellules de notre mère qui sont passées à travers le placenta durant la grossesse (lire le deuxième volet de notre série). «Le système immunitaire apprend à reconnaître comme faisant partie du soi tout corps présent durant sa vie embryonnaire, qu'il corresponde, ou non, au soi entendu au sens génétique», explique Jean-Claude Ameisen.

Hippocrate Hippocrate
Mais c'est aussi le cas, de manière moins intuitive, lors de cette greffe réussie qu'est la grossesse. Pourquoi le fœtus ne déclenche-t-il aucune réaction immunitaire chez la mère, alors qu'il possède pour moitié un patrimoine génétique différent et constitue donc un corps étranger? La question, déjà soulevée dans l'Antiquité par Hippocrate, est longtemps restée une énigme. Les biologistes tentaient d'y répondre en soutenant que le placenta forme une barrière étanche maintenant le fœtus à l'écart du système immunitaire. Or, il n'en est rien et les échanges, de molécules autant que de cellules, sont nombreux à travers le placenta.

La réponse à cette énigme est venue de la découverte par l'équipe d'Edgardo D. Carosella à l'hôpital Saint Louis de Paris, dans les années 1990, d'un sous-système HLA dit HLA-G, présent dans les cellules de l'embryon dès les premiers stades de son développement. Des études in vitro ont ensuite établi que la molécule HLA-G est capable d'inhiber l'activité des lymphocytes de la mère, comme en une sorte de suspension transitoire –le temps de la grossesse– de la reconnaissance du non soi comme étranger. Ce travail de laboratoire a ensuite été validé par des observations cliniques: l'absence d'expression d'HLA-G par l'embryon dans des cas de fausses couches à répétition. Le système immunitaire reconnaît alors le fœtus comme un corps étranger qu'il rejette, comme il le ferait d'un greffon. «HLA-G agit donc comme un bouclier qui protège les cellules embryonnaires de la destruction par le système immunitaire de la mère», conclut Edgardo D. Carosella.

Résumons. Le système immunitaire est capable de réagir contre le soi dans des conditions non pathologiques. Première entorse à la théorie classique de l'immunologie. Il est aussi capable de ne pas réagir à des éléments du non soi, comme le fœtus ou les bactéries qui peuplent notre corps et les cellules de notre mère passées à travers le placenta durant la grossesse. Seconde entorse. Ces exceptions sont certes embarrassantes, mais elles préservent cependant la distinction cardinale entre soi et non soi. Mais celle-ci est remise en cause par les plus récents développements de la biologie cellulaire.

Les progrès de la microscopie ont en effet permis d'observer le très curieux phénomène de trogocytose (du grec trogo: grignoter) par lequel deux cellules échangent des fragments de leurs membranes, et donc des motifs HLA qu'elles portent.

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(Echange de fragments de membranes contenant la molécule HLA-G (marquée en vert) entre deux cellules. © Edgardo Carosella)

 

Cet échange très rapide ne dure que quelques heures mais il a cependant une conséquence fondamentale: une cellule peut acquérir transitoirement l'identité immunologique d'une autre. Tant que cet échange se fait entre cellules du même organisme, donc portant les mêmes motifs HLA, les conséquences en sont minimes. En revanche, si une cellule du soi échange un fragment de membrane avec une cellule du non soi –parasite, greffe ou tumeur–, c'est tout le fonctionnement du système immunitaire qui s'en trouve perturbé. Un lymphocyte programmé pour détruire les cellules reconnues comme faisant partie du non soi se verra ainsi attaqué par les autres lymphocytes, puisqu'il aura acquis à sa surface des motifs biochimiques du non soi.

Edgardo D. Carosella compare ce phénomène «à un soldat revêtant l'uniforme de l'armée adverse pour franchir les lignes ennemies. Certes, cela aidera, mais à la condition qu'avant de passer de l'autre côté du front, il ne rencontre pas l'un de ses camarades, ne soit pas pris pour un ennemi, et neutralisé par sa propre armée».

La trogocytose peut donc avoir des effets pathologiques, par exemple en permettant à une tumeur d'échapper à la destruction par le système immunitaire. Mais, comme c'était le cas des lymphocytes auto-réactifs, ce mécanisme de transfert d'identité peut aussi participer au fonctionnement normal de l'organisme. L'échange de fragments de membranes permettrait ainsi de multiplier les cellules du soi porteuses d'éléments du non soi, et donc d'amplifier, comme lors d'une réaction en chaîne, la tolérance acquise à une greffe.

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L'idée de cette série est née du triste débat de l'hiver dernier sur l'identité nationale. Les mots de corps (social), d'assimilation, de rejet... nous ont incité à aller voir du côté de la biologie, la science du vivant, ce que ces mots recouvraient, quels étaient les mécanismes en œuvre en dehors des fantasmes rhétoriques. Par ce regard un peu oblique, en interrogeant la science sur la frontière entre le moi et le nous et l'interaction entre moi et les autres, on constate que les plus récentes recherches peinent à définir, de façon indubitable, ce qui fonde un individu.

Ces enquêtes démontrent que ce que l'on dit être soi... ne va pas forcément de soi et qu'il ne faut donc pas trop compter sur la science pour dire ce qu'est l'identité. Elles ont été menées et écrites par Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste scientifique et auteur de plusieurs livres dont Savant sous l'occupation. Enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944 (Le Seuil, 2004) ou Un iceberg dans mon whishy: quand la technologie dérape. Sophie Dufau l'a accompagné pour les entretiens vidéo insérés dans les articles et dont vous pourrez retrouver l'intégralité sous l'onglet Prolonger des articles.

Voici le sommaire de cette série.

1- Les désillusions du gène

2- Ces autres qui sont en nous

3- Où s'arrête le moi?

4- Cet étranger que l'on fait soi

5- De l'identité biologique à l'identité nationale?