«Une république lumineuse» brise le mythe de l’innocence enfantine

Par Melina Balcázar (En attendant Nadeau)

Une bande d’enfants sème la terreur dans une ville tropicale. Dans son nouveau roman, Andrés Barba fait de l’enfance une puissance de subversion politique et littéraire : « L’enfance est plus puissante que la fiction », prévient l’écrivain espagnol.

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De notre conception de l’enfance incarnée par de petits êtres aimants, polis, propres et bien éduqués, il restera très peu après la lecture d’Une république lumineuse : le roman remet en question « cette fiction sociale » qui considère le temps de l’enfance comme celui de l’innocence sacrée. Mais le roman de l’écrivain et traducteur espagnol Andrés Barba interroge plus largement notre rapport au pouvoir, à la communauté, au corps. Il tente de libérer par le récit la force aveugle et occulte de l’enfance, capable de troubler l’ordre social et politique.

Le roman se déroule à San Cristóbal, une ville de province située dans un pays tropical imaginaire, marqué par de fortes inégalités, qui rappelle les dysfonctionnements des sociétés latino-américaines. D’un côté, San Cristóbal, « deux cent mille habitants, avec ses familles traditionnelles, ses combines politiques et sa langueur tropicale », de l’autre, les Indiens ñeê, dont la pauvreté semble « inévitable ».

Leurs enfants respectifs sont à leur image : il y a ceux qui ont une vie bien réglée par l’école et de multiples activités extrascolaires, et ceux qui nettoient les vitres des voitures ou demandent une pièce à chaque feu rouge. Autant d’enfants dociles que le confort ou la mendicité ont domestiqués.

Ce quotidien défaillant, dont tout le monde s’accommode, est perturbé par une apparition mystérieuse : celle d’un groupe de 32 enfants, âgés de 9 à 13 ans, qui sèment le chaos et la peur dans la vie paisible des habitants. Le narrateur revient sur cet événement survenu 20 ans auparavant, alors qu’il était un jeune fonctionnaire des services sociaux. Il entreprend la « chronique d’une mort annoncée », mort qu’il nous apprend dès la première page : l’image de ces petits cadavres hante la mémoire du narrateur ; il s’efforce de déceler et d’interpréter – sans y parvenir – les signes qui ont conduit à ce dénouement tragique.

Andrés Barba. © Eduardo Cabrera Andrés Barba. © Eduardo Cabrera
L’intérêt du roman se trouve dans cette manière obsessionnelle d’analyser la construction de la mémoire collective, d’établir sa vérité : l’accumulation de données, l’examen minutieux de documents – dossiers administratifs et judiciaires –, les reportages journalistiques, les analyses universitaires, les comptes-rendus des experts permettent au narrateur d’exposer les failles dans notre appréhension des événements. L’écriture devient le négatif des images, un contrepoint indispensable mais impuissant, qui cherche malgré tout à montrer ce qui demeure hors cadre, ce qui a été passé sous silence par un récit médiatique univoque.

Quelque chose, dans cette petite communauté enfantine qui refuse toute hiérarchie, résiste en effet à la compréhension : « Ils ne semblaient pas avoir un leader affirmé. Peut-être que quelques groupes étaient commandés par certains enfants, mais leurs mouvements ne paraissaient pas orchestrés par une tête pensante. Ils se réunissaient parfois derrière la mairie, où ils restaient des heures, vautrés sur un terre-plein de gazon, à rire, puis ils se relevaient pour partir ailleurs. » Devant leur joie et leur liberté, le narrateur a l’impression « que l’enfance était beaucoup mieux exprimée dans leurs jeux que dans ceux, réglés et pleins d’interdits, de nos enfants ».

Un face-à-face se produit entre le narrateur et ce groupe, cet ensemble dont il est impossible de distinguer les membres : les personnalités s’effacent dans le jeu et dans cette manière jouissive qu’a chacun de s’approprier la violence. Ces enfants qui s’installent au cœur de la ville constituent une menace sourde, ils sont semblables aux larves qui couvent dans le cou de Moira, une chienne errante que la famille du narrateur a adoptée, mais qu’elle n’a pas réussi à domestiquer entièrement : « En examinant son pelage du bout des doigts je découvris avec horreur dans son cou une boule de la taille d’une mandarine grouillante d’asticots. Cette masse vivante de larves s’immobilisa un instant avant de reprendre son grouillement. »

Les analogies avec le règne animal, notamment avec les insectes, ponctuent les descriptions. Les essais de Maurice Maeterlinck sur la vie des abeilles, des fourmis et des termites ont constitué une lecture déterminante, explique l’auteur, pour construire cette utopie d’une société enfantine : une sorte de république anarchiste qui réfute le mythe d’un âge d’or, qui refuse la conception de l’enfance que l’on cultive depuis les Lumières.

Plus encore, Andrés Barba, qui a traduit vers l’espagnol des classiques en anglais préoccupés par la question de la sauvagerie, comme Defoe, Conrad, Melville ou Lewis Caroll, interroge la frontière fragile entre civilisation et barbarie. Cette république « lumineuse » nous invite, du fait de sa brutalité, à penser la (dé)construction du sujet dans son lien à la communauté : là où le contrôle des affects et des émotions – l’amour, la peur – joue un rôle déterminant. La possibilité d’une libération viendra de l’invention d’un nouveau langage, de nouvelles formes d’amour.

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Andrés Barba, Une république lumineuse, trad. de l’espagnol par François Gaudry, Christian Bourgois, 192 pages, 18 €

 

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