De Jeanne d'Arc à Nicolas Sarkozy

Par

Il n'y a jamais qu'un gouffre entre la «vision» ventriloque (Guaino aidant) de Jeanne d'Arc, qu'a présentée Nicolas Sarkozy à Vaucouleurs le 6 janvier 2012, et la prise en charge du mythe que réalisaient les Malraux, Péguy, Jaurès, ou Michelet. Le président homme-sandwich s'est, une fois de plus, révélé bonimenteur à l'extrême...

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Quand le président clivant se fait bon apôtre à propos de Jeanne d'Arc, à Vaucouleurs dans la Meuse, il ne suffit pas de crier au mensonge, encore faut-il chercher quelle vérité s'ingénie à nier Nicolas Sarkozy:

Le président de la République, qui n'a pas le sens de l'Histoire, la voudrait au garde-à-vous. Étranger aux dialectiques et aux tectoniques, il fixe les événements et leurs représentations, tel un collectionneur de papillons manipulant des épingles. Ou plutôt comme «un petit garçon» (dixit Patrick Poivre d'Arvor, qui fut renvoyé de TF1 pour cela) jouant maladroitement avec ses cubes. Et ce 6 janvier, le confusionnisme présidentiel, qui se veut attrape-nigauds, tournait à plein régime:

«Jeanne d'Arc a sa place dans notre mémoire collective à côté de Victor Hugo, à côté du général de Gaulle, à côté de Jean Moulin, à côté d'Aimé Césaire, à côté des résistantes déportées à Ravensbrück. Il y a une filiation. Il y a un lien, tissé mystérieusement au travers des siècles, et qui fait que certains personnages de notre histoire ont compté à ce point que le temps qui passe ne les fait pas être oubliés du peuple de France, mais au contraire, considérés au fur et à mesure que les siècles passent avec plus de force.»

Sans se prendre pour l'évêque Pierre Cauchon, sans donc porter d'autres coups à la frêle sainte, convenons que Jeanne d'Arc est le serpent de mer propre à l'histoire de France. Elle eut des périodes d'éclipses et d'éclats. Elle s'avère un baromètre de l'esprit du temps. Braver son souvenir n'est pas donné au premier venu, qui prend le risque de soutenir la comparaison. C'est au pied de la pucelle qu'on juge la réflexion. Et le degré zéro fut donc illustré, ce 6 janvier, par M. Sarkozy:

«Commémorer, c'est une certaine façon de remercier. Ne pas commémorer, c'est oublier et c'est, au fond, ne pas savoir dire merci à tous ceux qui ont fait que, aujourd'hui, la France peut être une grande Nation qui compte dans le concert international.» (Bonjour le style!)

L'antidote à tant de sornettes se tapit au siècle des Lumières. Voltaire, dès 1730, se lance dans un pastiche libre, drôle et subversif, La Pucelle d'Orléans, poème héroï-comique en vingt et un chants. Plus de trente ans durant, les salons se régaleront d'une version orale licencieuse à souhait, dans laquelle Jeanne enfourche son Pégase, un âne galant qui ne se montre pas insensible aux charmes de l'héroïne :
Appétissante, et fraîche par merveille.
Ses tétons bruns, mais fermes comme un roc,
Tentent la robe, et le casque, et le froc.

La version que Voltaire fait imprimer en 1762, aussi édulcorée soit-elle, témoigne d'une insolence revigorante. Ainsi, au deuxième chant, quand saint Denis apparaît pour haranguer la pucelle :


Puis il lui dit : «Vase d'élection,
Le Dieu des rois, par tes mains innocentes,
Veut des Français venger l'oppression,
Et renvoyer dans les champs d'Albion
Des fiers Anglais les cohortes sanglantes.
Dieu fait changer, d'un souffle tout-puissant,
Le roseau frêle en cèdre du Liban,
Sécher les mers, abaisser les collines,
Du monde entier réparer les ruines.
Devant tes pas la foudre grondera ;
Autour de toi la terreur volera,
Et tu verras l'ange de la victoire
Ouvrir pour toi les sentiers de la gloire.
Suis-moi, renonce à tes humbles travaux ;
Viens placer Jeanne au nombre des héros.»
À ce discours terrible et pathétique,
Très-consolant et très-théologique,
Jeanne étonnée, ouvrant un large bec,
Crut quelque temps que l'on lui parlait grec.

Bientôt trois cents ans plus tard, y a-t-il meilleure réplique au battage autour de l'héroïne, dont les attraits, politiques cette fois, tentent aujourd'hui encore bien des ânes?...

Le XIXe puis le XXe siècle, bigots et nationalistes, allaient s'indigner, crier à l'impiété, à la profanation, au sacrilège, à l'instar de Chateaubriand, catastrophé par une telle lecture: «Mais un Français! Mais Voltaire!»

Jeanne d'Arc devint l'enjeu d'une partie endiablée entre le mouvement et la réaction, la gauche et la droite. En 1841, Michelet se saisit de la Pucelle dans le tome V de son Histoire de France: «Pureté, douceur, bonté héroïque, que cette suprême beauté de l'âme se soit rencontrée en une fille de France, cela peut surprendre les étrangers qui n'aiment à juger notre nation que par la légèreté de ses mœurs. Disons-leur (et sans partialité, aujourd'hui que tout cela est si loin de nous) que sous cette légèreté, parmi ses folies et ses vices mêmes, la vieille France n'en fut pas moins le peuple de l'amour et de la grâce.»

«Reconnaître la sainteté chrétienne dans les vertus qu'ils admirent»

Quoi ! quoi ! et Dieu dans tout ça ?, s'étrangle l'Église de France, d'autant que l'historien Henri Martin, en 1856, tire de l'héroïne une figure profane à outrance, allant jusqu'à démocratiser son nom en faisant sauter la particule: Jeanne Darc. C'en est trop pour Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans – Mgr Dupanloup qui devait démissionner de l'Académie française en 1872 pour protester contre l'élection du lexicographe libre penseur Émile Littré; Mgr Dupanloup, sénateur réfutant la République et la modernité, qui allait s'élever, en 1878, contre les célébrations du centenaire de la mort de... Voltaire.

Ce prélat distingué, en 1855, se lance dans un panégyrique magnifiant le destin providentiel de Jeanne, qui reçut de Dieu la mission de sauver la nation préférée du Créateur: la France.

En 1869, le même Dupanloup écrira au pape pour souligner l'intérêt d'une canonisation, au nom d'une récupération déjà bien comprise: «Il y aurait là une proclamation éclatante de cette vérité, aujourd'hui si méconnue et si nécessaire à rapporter, que les vertus chrétiennes peuvent s'allier admirablement avec les vertus civiques et patriotiques: ce serait une réponse indirecte, mais puissante, aux accusations que les ennemis de l'Église prétendent tirer des justes condamnations portées par le Saint-Siège contre les erreurs contemporaines. Bien des gens que le malheur des temps a éloignés de l'Église seraient forcés de reconnaître la sainteté chrétienne dans les vertus qu'ils admirent; et enfin, très Saint-Père, la popularité du Saint-Siège en France, et dans le monde, en grandirait certainement.»

Jeanne est tirée à hue et à dia. Les socialistes et les dreyfusards la revendiquent (Lucien Herr et Jaurès en pincent visiblement pour ce symbole émancipateur). Charles Maurras élucubre à rebours: «Son amour de la paix et son horreur du sang ne la dressaient donc point contre les puissances du monde. La bataille devant être, il fallait que la bataille fût, non pour établir une pandémocratie dans la République chrétienne, mais pour que, sous le Roi du ciel, régnât très régulièrement un Roi de la terre, dans un royaume organisé en vue du minimum de faiblesse humaine et du maximum d'ordre naturel.»

L'Histoire coupe la poire en deux (ou en trois voire en quatre), à l'image de cette proclamation de Maurice Barrès, au moment de l'Union sacrée en 1914 (qu'a tenté de singer Nicolas Sarkozy le 6 janvier 2012): «Chacun de nous peut personnifier en elle son idéal. Êtes-vous catholique? C'est une martyre et une sainte que l'Église vient de mettre sur les autels. Êtes-vous royaliste? C'est l'héroïne qui a fait consacrer le fils de saint Louis par le sacrement gallican de Reims... Pour les républicains c'est l'enfant du peuple qui dépasse en magnanimité toutes les grandeurs établies... Enfin les socialistes ne peuvent oublier qu'elle disait: "J'ai été envoyée pour la consolation des pauvres et des malheureux."»

Jeanne d'Arc, ou l'éternel marchandage et les tractations inachevées... La canonisation de 1920, par Benoît XV, n'échappe pas à la règle. Mgr Galli semble chanter à Rome, ce jour-là, une évidence de fer: «Voici donc venir l'heure que les bons attendent depuis si longtemps. L'autorité de Pierre va sanctionner la vertu universellement suréminente de Jeanne d'Arc. Que l'univers catholique dresse l'oreille et qu'il vénère dans l'héroïne, libératrice admirable de sa Patrie, une splendide lumière de l'Eglise triomphante!»

Toutefois, le maquignonnage est patent autour de la pucelle. En mai 1920, donc, la canonisation offre à la France une sainte patronne. En compensation, dès juillet 1920, la République, bonne fille réac, vote l'interdiction de l'avortement, pénalise la contraception ainsi que toute information diffusée sur le sujet. Jeanne semble définitivement annexée par la droite.

Il faudra le désastre de 1940 pour renverser le cours des choses. La femme du refus de la défaite est dégagée de sa gangue de bondieuserie. Les patriotes retrouvent le sens de cet euphémisme placé dans la bouche de la jeune héroïne par Charles Péguy, dans sa pièce prodigieusement grandiloquente, Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (1910): «Je crois bien qu'au fond je ne suis tout de même pas lâche.»

«L'incarnation de l'éternel appel à la justice»

C'est Aragon, dans Richard II Quarante, poème magnifique sur la déréliction causée par la défaite («Ma patrie est comme une barque/ Qu'abandonnèrent ses haleurs»), qui invoque, au dernier quintil, Jeanne d'Arc à travers Vaucouleurs, d'où la bergère de Domrémy partit rejoindre Charles VII en 1429, après que les habitants lui eurent forgé une épée:

Il est un temps pour la souffrance
Quand Jeanne vint à Vaucouleurs
Ah ! coupez en morceaux la France
Le jour avait cette pâleur
Je reste roi de mes douleurs


Charles de Gaulle était surnommé «Jeanne d'Arc» par Churchill. C'était tout dire. Le général, de son côté, s'y croyait forcément, ainsi qu'en témoigne Le Salut (1959), troisième tome de ses Mémoires de guerre: «La mission qui me fut inspirée par la détresse de la patrie se trouve, maintenant, accomplie. Par une incroyable fortune, il m'a été donné de conduire la France jusqu'au terme d'un combat où elle risquait tout.»

Les thuriféraires du «Soleil du 18 Juin» l'ont toujours dépeint comme le viril sillage de la pucelle. Le 10 mai 1941, Maurice Schumann, porte-parole de la France Libre, déclare à la BBC: «L'ennemi est à Domrémy, à Bourges, à Orléans, à Reims, à Rouen. Partout où elle passe, Jeanne est prisonnière. Jeanne qui fut victime d'un procès en sorcellerie parce qu'elle voulait poursuivre le combat jusqu'à la délivrance, Jeanne nous dit: "Patience! Ce n'est pas pour toujours."»

La victoire acquise, de Gaulle lui-même, au socialiste Jules Moch qui l'enjoignait de rester à la tête du pays malgré les bisbilles propres au jeu démocratique, répond, avant de quitter le pouvoir, en janvier 1946: «On n'imagine pas Jeanne d'Arc mariée, mère de famille et, qui sait, trompée par son mari...»

Mais c'est André Malraux, transfuge de la gauche, qui, un siècle après Michelet, tente de guérir Jeanne d'Arc de son hémiplégie politique, en bâtissant un symbole d'unité à l'unisson du général, mais aussi de fraternité universelle éprise de grand large. C'était en mai 1964. Le journal télévisé de l'époque donna de larges extraits de l'envolée malrucienne, qui gît in extenso dans les Oraisons funèbres (Gallimard) de l'écrivain-ministre:

Cliquer ici pour voir l'archive sur le site de l'Ina (à 3'09" pour le passage ci-dessous)

«Lors de l'inauguration de Brasilia, il y a quatre ans, les enfants représentèrent quelques scènes de l'histoire de France. Apparut Jeanne d'Arc, une petite fille de quinze ans, sur un joli bûcher de feu de Bengale, avec sa bannière, un grand bouclier tricolore et un bonnet phrygien. J'imaginais, devant cette petite République, le sourire bouleversé de Michelet ou de Victor Hugo. Dans le grand bruit de forge où se forgeait la ville, Jeanne et la République étaient toutes deux la France, parce qu'elles étaient toutes deux l'incarnation de l'éternel appel à la justice.

Comme les déesses antiques, comme toutes le figures qui leur ont succédé, Jeanne incarne et magnifie désormais les grands rêves contradictoires des hommes. Sa touchante image tricolore au pied des gratte-ciel où venaient se percher les rapaces, c'était la sainte de bois dressée sur les routes où les tombes des chevaliers français voisinent avec celles des soldats de l'an II...

Le plus mort des parchemins nous transmet le frémissement stupéfait des juges de Rouen lorsque Jeanne leur répond: «Je n'ai jamais tué personne.» Ils se souviennent du sang ruisselant sur son armure: ils découvrent que c'était le sien. Il y a trois ans, à la reprise d'Antigone, la princesse thébaine avait coupé ses cheveux comme elle, et disait avec le petit profil intrépide de Jeanne la phrase immortelle: «Je ne suis pas venue pour apporter la haine mais pour partager l'amour.»

Le monde reconnaît la France lorsqu'elle redevient pour tous les hommes une figure secourable, et c'est pourquoi il ne perd jamais toute confiance en elle.»

En 2012, la confiance en une France racornie n'est guère de saison dans le monde. Un demi-siècle après André Malraux et Charles de Gaulle, ne font guère le poids Frédéric Mitterrand et Nicolas Sarkozy – malgré sa plume, un rien pie voleuse, Henri Guaino. Les premiers étaient les hérauts de Jeanne d'Arc, les suivants sont ses «protecteurs», au pire sens du terme. La pucelle est à leur service, cantonnée au morceau de trottoir qui lui est assigné, dans cette Ve République au bout du rouleau.

«J'ai des jambes plus longues»

Voici par exemple un extrait du discours prononcé, ce 6 janvier à Vaucouleurs, par Nicolas Sarkozy, véritable bouillie pour les chats où rien ne s'incarne plus. La panne sèche. Il ne reste que le petit moi présidentiel, dans des ruines dont il entend tirer profit: «J'ai visité, il y a quelques instants, le musée où l'on voit Jeanne catholique et Jeanne laïque et républicaine, Jeanne dans laquelle toutes les familles spirituelles de la France se sont reconnues. Jeanne qui incarne les racines chrétiennes de la France, ce qui ne fait en aucun cas injure à la laïcité dans laquelle nous croyons tant.

Malraux racontait qu'à Brasilia, on lui avait présenté un spectacle d'enfants avec une petite Jeanne d'Arc coiffée d'un bonnet phrygien.»

François Mauriac, dans son ridicule De Gaulle (Grasset, 1964), pouvait cependant écrire: «Jamais, à aucun moment de sa vie publique ou privée, il ne se sera servi de la France.» Imagine-t-on aujourd'hui, même Nadine Morano, oser pareille appréciation sur Nicolas Sarkozy?

Celui-ci en est réduit à disputer, telle une relique devenue nonos, Jeanne d'Arc à Marine Le Pen. La bergère est-elle soluble dans le camp de l'ultra droite? Pourra-t-on longtemps lui faire dire «Je ne suis pas venue pour apporter l'amour mais pour partager la haine?»

C'est l'avis de la candidate du FN, qui, avec un plaisir carnassier, au journal de France 2 le 5 janvier, nous faisait prendre la mesure de sa supériorité sur Nicolas Sarkozy en la matière (à 3'53"): «Il faut qu'il sache que j'ai des convictions plus fortes, que j'ai un cœur plus pur et que j'ai des jambes plus longues et par conséquent il va avoir beaucoup de mal, je crois, à me rattraper.»

Marine Le Pen invitee du JT 20h sur France 2 © FranceOutreMer

Dans un film de 1936, Le Nouveau Testament, Sacha Guitry (qui devait commettre en 1942 un livre fixé sur pellicule deux ans plus tard, De Jeanne d'Arc à Philippe Pétain) imagine une situation grosse d'un malentendu cocasse: rendez-vous est en effet donné, à Paris, au pied de la statue de Jeanne d'Arc. Or il y en a quatre dans la capitale: celle de la place des Pyramides, celle de la place Saint-Augustin, celle du boulevard Saint-Marcel et celle de la rue de la Chapelle, devant la basilique Sainte-Jeanne-d'Arc. Elles illustrent au reste, dans l'ordre, la deuxième page de cet article...

On retrouve la quadrifonctionnalité de la politique française: la gauche, les centristes démocrates-chrétiens, les gaullistes et l'extrême droite; ces deux dernières catégories, sous le quinquennat de M. Sarkozy, ayant tendance à n'en former plus qu'une. L'instrumentalisation mimétique de Jeanne d'Arc s'en avère l'un des symptômes du jour. D'autres suivront ces trois prochains mois, comme de bien entendu...

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale