Dieudonné ou la haine antisémite toujours recommencée

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Chez Dieudonné, le décor est posé depuis belle lurette : le barouf du prétendu “comique” en l'honneur du révisionniste Faurisson au Zénith (décembre 2008) ; l'affiche de la liste dite “antisioniste” présentée en île-de-France aux élections européennes (juin 2009). C'est à chaque fois le reflet ténébreux d'une aversion fatale : celui qui la ressent l'attribue à ceux qu'elle vise.

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Regardez l'illustration ci-dessus. Tout était déjà en place, en juin 2009. La trouvaille était travaillée. Dieudonné labourait déjà l'inconscient collectif, avec cette affiche électorale en vue des élections européennes. Le climat tient du film SM. On est sans doute plus proche de Portier de nuit...

... que du Dictateur :

Dieudonné semble réprimer un salut nazi qui le démangerait (comme Peter Sellers dans Docteur Folamour) et le rabbin, à gauche de l'affiche électorale, est privé de nom (l'innommable, en somme).

Renseignements pris au Théâtre de la Main d'or (Paris XIe) auprès de collaborateurs du “comique”, le rabbin existe en chair et en os, il s'appelle Shmiel Mordche Borreman et son nom ne figure pas puisqu'il soutient sans participer. Quant à la gestuelle de la tête de liste, elle renvoie au folklore qu'instaure Dieudonné – ses sbires peinent à l'expliquer – consistant à « glisser des quenelles » (mettre dans le... baba en quelque sorte) chez tout ce qu'exècre le drille « antisioniste » (ainsi qu'il le précise à la toute fin de cette vidéo).

La quenelle, véritable serpent de mer de la rhétorique du pitre, apparaît au début de cette vidéo (on n'est pas obligé de cliquer !) d'un scandale concocté fin 2008 au Zénith. Il fallait, en ces jeux Olympiques de l'antisémitisme, aller plus vite, plus haut, plus fort. Parole de Dieudonné, le 26 décembre 2008 : « Je me suis dit faut que je trouve une idée sur ce Zénith, une idée pour leur glisser une quenelle. J'ai réfléchi, évidemment que j'ai réfléchi, ça m'arrive. Et donc je me suis inspiré de la dernière critique, très élogieuse, de Bernard H.-Lévy [huées dans la salle], qui décrivait mon dernier spectacle au Zénith comme "le plus grand meeting antisémite depuis la Deuxième Guerre mondiale". Il me laissait une petite marge de progression difficile. Je me suis dit : "Il faut que je fasse mieux." »

L'homme de main de l'histrion, son technicien parfois promu « régisseur » (Jackie, voir ici à 0'35"), se pointa donc sur scène, « dans son habit de lumière » (pyjama + étoile jaune), lors de cette funeste corrida de la mémoire. Alors fut donc remis un « prix de l'infréquentabilité et de l'insolence » au négationniste Robert Faurisson. Face à tant d'animadversion, le titre d'un libelle antisémite paroxystique de l'occupation nazie saute aux yeux : Je vous hais !

Cette « haine pour haine, dent pour dent », ce commandement d'abhorrer pour avoir été honni, cette prétention à devenir tigre altéré de sang au nom d'un passé de bouc émissaire, ce déversement de fiel fantasmagorique du Zénith de décembre 2008, s'avère siamois du dégorgement de malveillance hallucinatoire du Je vous hais ! d'avril 1944.

Tout est parti d'un débat à la chambre des députés le 2 février 1925. Le « Cartel des gauches » a triomphé l'année précédente, le radical Édouard Herriot est président du conseil, son allié socialiste, Léon Blum, est pris à partie dans l'hémicycle par la droite nationaliste, lors d'échanges à propos de l'ambassade de France près le Vatican. Sous une pluie d'affronts antisémites, Léon Blum aurait fini par lâcher : « Je vous hais ! »

Aucune trace de ces trois mots dans le compte-rendu paru au Journal officiel de la République française. Mais la formule est reprise à l'envi par la droite française (cf. Jean Guiraud dans La Croix du 6 novembre 1936) et surtout par l'extrême droite.

À cet égard, la séance du 6 juin 1936 à la Chambre est une apothéose. Il s'agit de la présentation du ministère Léon Blum. Édouard Herriot est au perchoir (il remplace Fernand Bouisson, dont le règne aura duré près de dix ans). Le gouvernement de Front populaire comporte une singularité promise à un grand avenir : trois femmes (Cécile Brunschvicg et Irène Joliot-Curie, sous-secrétaires d'État à l'éducation nationale, plus Suzanne Lacore, sous-secrétaire d'État à la santé publique).

Si bien que lorsque le député Xavier Vallat (le futur commissaire général aux questions juives de l'Occupation) prend la parole, pour exprimer sa défiance après Paul Reynaud et Jean Le Cour Grandmaison, l'atmosphère est d'abord presque bon enfant dans une assemblée qui se découvre un peu moins mâle :

M. le président. La parole est à M. Xavier Vallat, pour développer son interpellation. (Applaudissements à droite.)

M. Xavier Vallat. Mesdames, messieurs... (Rires et applaudissements.)

M. André Le Troquer. C'est la première fois qu'on le dit à la tribune française et c'est au parti socialiste qu’on le doit.

M. Xavier Vallat. Je l'en remercie. Je ne le remercierai d'ailleurs que de cela.

Mais très vite l'intervention dégénère et les choses se gâtent. D'abord à propos des émeutes du 6 février 1934. Le président Herriot interrompt la séance. Elle reprend ainsi :

M. Xavier Vallat. Pour faciliter la tâche de M. le président, je ne poursuivrai pas ce paragraphe et je passerai au dernier.

Il est une autre raison qui m'interdit de voter pour le ministère de M. Blum : c’est M. Blum lui-même.

Votre arrivée au pouvoir, monsieur le président du conseil, est incontestablement une date historique. Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné...

M. le président. Prenez garde, M. Vallat.

M. Xavier Vallat. ... par un juif. (Vives réclamations à l'extrême gauche et à gauche.)

À l'extrême gauche. À l'ordre !

(À l'extrême gauche et à gauche, MM. les députés se lèvent et applaudissent M. le président du conseil.)

M. le président. Monsieur Xavier Vallat, j’ai le regret d’avoir à vous dire que vous venez de prononcer des paroles qui sont inadmissibles à une tribune française. (Vifs applaudissements à gauche, à l'extrême gauche et sur divers bancs au centre.)

M. Xavier Vallat. Je n'ai pas pris cela pour une injure. (Interruption à l'extrême gauche.)

M. le président, s'adressant à l'extrême gauche. Messieurs, seul votre silence peut donner quelque autorité à mes observations. (Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche.)

Je voudrais donc, par égard pour cette solidarité nationale qui a été tout à l'heure plusieurs fois invoquée, vous prier, d'abord, monsieur Vallat, de retirer ces paroles. (Vives interruptions à droite.)

À droite. Pourquoi ?

M. le président. Messieurs, vous me ferez l'honneur de croire que le jour où l'on attaquerait l’un d'entre vous pour des questions de religion, je le défendrais de la même façon. (Applaudissements.)

M. le président du conseil. Je demande la parole.

M. le président. Non. C’est à moi seul qu'il appartient de régler l'incident, j'en ai la responsabilité, je veux la prendre.

M. le président du conseil. Permettez-moi au moins de dire un mot.

M. le président. Non, monsieur le président du conseil.

Monsieur Vallat, je vous demande donc de retirer vos paroles.

M. Xavier Vallat. Mais c'est une constatation historique, monsieur le président ; je demande à m'expliquer. (Vives interruptions à gauche et à gauche.)

M. le président. Dans ces conditions, pour les paroles que j'ai entendues, je vous rappelle à l'ordre avec inscription au procès-verbal. (Vifs applaudissements à l’extrême gauche et à gauche – Exclamations à droite.)

M. Xavier Vallat. Messieurs, je ne comprends pas bien cette émotion car, enfin, parmi ces coreligionnaires, M. le président du conseil est un de ceux qui ont toujours – et je trouve cela tout naturel – revendiqué avec fierté leur race et leur religion.

M. le président du conseil. C'est vrai.

M. Xavier Vallat. Alors, je constate que, pour la première fois, la France aura eu son Israël. (Interruptions à l'extrême gauche.)

M. André Le Troquer. Cela nous change des jésuites.

M. Xavier Vallat. J'ajoute que, contrairement aux espérances de M. Jéroboan Rothschild, il ne se sera pas appelé Georges Mandel.

Messieurs, si notre ancien collègue M. Georges Weill, avec qui j'avais des relations fort cordiales, était ici, il ne manquerait pas de m'accuser, une fois de plus, d'antisémitisme à la Hitler. Mais, une fois de plus, il se tromperait.

Je n'entends pas oublier l’amitié qui me lie à mes frères d'armes israélites. Je n'entends pas dénier aux membres de la race juive qui viennent chez nous, le droit de s'acclimater comme tant d'autres qui viennent se faire naturaliser. Je dis, parce que je le pense, – et j'ai cette originalité ici, qui quelquefois me fait assumer une tâche ingrate, de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas (applaudissements à droite – exclamations à gauche et à l'extrême gauche) – que, pour gouverner cette nation paysanne qu'est la France, il vaut mieux avoir quelqu'un dont les origines, si modestes soient-elles, se perdent dans les entrailles de notre sol, qu'un talmudiste subtil. (Protestations à l'extrême gauche et à gauche.)

À gauche et à l'extrême gauche. La censure !

M. le président. Monsieur Vallat, président de cette Assemblée, je ne connais, quant à moi, dans ce pays, ni juifs, comme vous dites, ni protestants, ni catholiques. Je ne connais que des Français. (Vifs applaudissements à gauche, à l'extrême gauche et sur divers bancs au centre.)

M. Xavier Vallat. Je n'ai pas dit le contraire. J'ajoute que lorsque le Français moyen pensera que les décisions de M. Blum auront été prises dans un cénacle où figureront, à leur ordre d'importance, son secrétaire, M. Blumel, son secrétaire général, M. Moch, ses confidents, MM. Caïn et Lévy, son porteplume, M. Rosenfeld, il sera inquiet. (Exclamations et bruit à l’extrême gauche et à gauche.)

À gauche et à l'extrême gauche. La censure !

M. André Le Troquer. C’est indigne de M. Vallat !

M. le président. Je dis à M. Vallat – et sans mettre dans mes mots la moindre menace, mais en les prononçant au nom du sentiment que j'ai de mon devoir – qu'il doit arrêter là les explications qu'il vient de donner, pour ne pas employer d'autre expression, et sur lesquelles j'ai dit ce qui convenait.

S'il continuait sur ce ton et sur ce thème, je serais obligé de faire ce que me conseillerait mon devoir. Mais je pense que l'incident ainsi réglé est clos. (Vifs applaudissements à l'extrême gauche et à gauche. – Protestations à droite et sur divers bancs au centre.)

Après ce vif incident symptomatique et anticipateur à plus d'un titre, voici comment le futur complice français de la destruction nazie des juifs d'Europe concluait son intervention du 6 juin 1936, à la tribune de la Chambre (on notera, dans les deux derniers paragraphes, ce complexe d'infériorité qui autorise l'antisémite à passer à l'action, comme pour se créer un handicap favorable) :

M. Xavier Vallat. Si nous n'avions à nous préoccuper que de nos personnes, nous aurions déjà oublié le « Je vous hais » qui a jailli un jour du cœur de M. Léon Blum à notre encontre.

Mais il s'agit de quelque chose qui nous domine, de ce que rappelait hier M. le président de la Chambre, des destins du pays, de notre pays, de l'avenir de la race, de notre race. (Interruptions à l'extrême gauche.)

Devant les problèmes qui se posent, nous savons que nous ne pouvons avoir avec vous, sur les choses importantes, ni sensibilité ni réactions communes.

Par ailleurs, votre passé, votre long passé dans l'opposition nous a prouvé surabondamment que vous étiez un esprit supérieur, qui se refusait à voir les humbles réalités de la vie.

Nous ferons donc, pour notre compte, tout ce que nous pourrons pour que ne reste pas au gouvernail du navire « France » un pilote qui, les yeux perdus dans les nuées, nous conduira infailliblement vers tous les naufrages. (Vifs applaudissements à droite et sur divers bancs au centre.)

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Cet article fut mis en ligne, à l'origine, le 2 juin 2009. La “boîte noire” originelle était ce qui figure ci-dessous :

C'est un universitaire longtemps communiste, Jacques Debouzy, mort à 80 ans le 27 décembre 2007, qui m'avait parlé pour la première fois du libelle d'avril 1944 Je vous hais ! Jacques Debouzy, qui enseigna une trentaine d'années la littérature anglaise à l'École normale supérieure de Saint-Cloud, savait tout et ne publia rien. Il préférait un cours ciselé à une imposture cathodique. Il prenait plus de plaisir à régaler de sa prodigieuse érudition quelques amis – dont furent Olivier Todd ou Jean-François Revel –, qu'à épater la galerie. Un jour, j'étais allé le voir chez lui, rue Linné, avec un projet de maîtrise d'histoire sur l'itinéraire politique de Ramon Fernandez (1894-1944), passé du socialisme au fascisme. Au bout de deux heures, j'avais mon plan, ma bibliographie, la plupart de mes notes en bas de page, etc. !

C'est à cette occasion que Jacques Debouzy en vint à cette publication paroxystique, Je vous hais !, évoquée par un livre de Jean Quéval, Première page, Cinquième colonne (Librairie Arthème Fayard, 1945), sur lequel il mit aussitôt la main, dans son appartement qui rétrécissait sous les piles de volumes.

À l'opposé de Jacques Debouzy, le beau-frère de Robert Brasillach, Maurice Bardèche (1907-1998), hantait le Quartier latin. Je le croisais à la bibliothèque Sainte-Geneviève, vieillard sale comme un peigne et accumulant les fiches (Robert Faurisson, au Zénith, fait étrangement penser à Bardèche, qu'a fort bien campé, en quelques lignes au vitriol, Mathias Énard dans son roman Zone). Bardèche publiait, comme un bénédictin dévoyé : nazi. Jacques Debouzy, tel un dandy mélancolique, gardait ce qu'il savait pour lui. En écrivant cet article bourré de liens (équivalents des fiches de jadis), j'espère néanmoins être plus proche de celui-ci que de celui-là...