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Mediapart dim. 7 févr. 2016 7/2/2016 Édition de la mi-journée

Patrick Modiano passe au futur antérieur

6 mars 2010 | Par Sylvain Bourmeau

Prenant à contre-pied ses lecteurs, Patrick Modiano s'attaque le temps d'un roman au futur. Depuis le passé forcément, L'Horizon scrute loin devant, vers ces ailleurs qui auraient pu advenir si... L'occasion d'un long entretien vidéo avec le plus contemporain des grands écrivains – un indice : il s'est mis à Internet.

Cet article est en accès libre.

Patrick Modiano dans son bureau, Paris, mars 2010  © Sylvain Bourmeau Patrick Modiano dans son bureau, Paris, mars 2010 © Sylvain Bourmeau

 

Le plus éculé des lieux communs veut qu'il écrive toujours le même livre – et qu'on s'en félicite. N'est-il pas d'ailleurs le premier à s'en excuser, comme de tant d'autres choses ? A force d'entendre toujours le même refrain sur ses romans qui toujours seraient les mêmes, Patrick Modiano a fini par préempter la remarque, marque de son immense et sincère modestie. C'est pourtant tout le contraire qui saute aux yeux pour qui prend la peine, et le plaisir, de lire.

Au-delà des apparences, et plus régulièrement à mesure que le temps passe, certains textes semblent, en effet, l'occasion pour Modiano de surprendre ses lecteurs les plus fidèles. Ces dernières années, Dora Bruder, Un pedigree ont, l'un et l'autre, marqué des ruptures plus ou moins secrètes mais nettes dans le cours d'une œuvre dont la force tranquille et imparable, tout simplement l'une des plus belles de la littérature contemporaine, vient en partie de cette illusion d'immobilité.

Ultime ligne à ce jour d'un panorama littéraire au champ profond, L'Horizon tranche avec hardiesse et élégance, comme un sublime livre de risque: le premier roman futuriste de Patrick Modiano – quasi de la science-fiction au regard de ses critères habituels. Un livre qui, comme tous les autres, s'origine dans le passé mais pour, cette fois, mieux se projeter dans l'avenir – mot, concept jusqu'à présent absent, étranger, insensé même.

Plus que jamais, ce nouveau roman de Modiano est affaire de temps. Pas seulement d'un temps perdu qu'il s'agirait d'exhumer, de temps parallèles plutôt, superposés dans la mémoire comme sur des territoires devenus palimpsestes. Dès la première page, le plus simplement possible, l'auteur expose la démarche de son personnage, Bosmans, manière directe de livrer au lecteur le dispositif spatio-temporel qu'il a conçu pour cette enquête littéraire singulière, plus philosophique peut-être que les précédentes.

«Depuis quelque temps Bosmans pensait à certains épisodes de sa jeunesse, des épisodes sans suite, coupés net, des visages sans noms, des rencontres fugitives. Tout cela appartenait à un passé lointain, mais comme ces courtes séquences n'étaient pas liées au reste de sa vie, elles demeuraient en suspens, dans un présent éternel. Il ne cesserait jamais de se poser des questions là-dessus, et il n'aurait jamais de réponses. Ces bribes seraient toujours pour lui énigmatiques. Il avait commencé à en dresser une liste, en essayant quand même de retrouver des points de repères: une date, un lieu précis, un nom dont l'orthographe lui échappait. (...) Un vertige le prenait à la pensée de ce qui aurait pu être et qui n'avaient pas été.»

Dans son roman précédent, il était enfant le spectateur d'une jeunesse perdue, captivé par de plus grands que lui et leurs jeux mystérieux. Nouveau léger décalage d'âge dans L'Horizon, demie génération au plus, mais cette fois Bosmans et la fugitive Margaret Le Coz ne se contentent pas de regarder leurs aînés – si étranges fussent-ils encore, ésotériques littéralement –, ils sont les acteurs décisifs de leurs vies – au point de bifurquer en ces instants inquiétants, ambiance de fin de guerre d'Algérie comme la réplique d'une préhistoire qui ne cesse de hanter. C'est l'âge des possibles; le temps de l'amour.

Leur couple restera la chose la plus mystérieuse de ce livre, comme le cœur atomique du récit, une zone que l'auteur lui-même ne saurait approcher. C'est d'ailleurs sur des paysages de table rase, d'urbain résolument neuf qu'il fera évoluer Bosmans à la recherche, quarante ans après, du futur de ce qui fut: Berlin ville contemporaine de ceux nés du chaos originel; Bercy et les bords de Seine du XIIIe, morceaux de Paris inédits pour le plus grand écrivain en vie de la capitale – et de la douleur.

Pages suivantes, dans un entretien vidéo en sept parties, Patrick Modiano évoque L'Horizon.

 

Patrick Modiano

L'Horizon

(Gallimard)

172 pages, 16,5 euros

Je lis Patrick Modiano depuis les années 1980, j'avais l'âge de son personnage de L'Horizon, Bosmans. En 1996, pour les besoin d'un reportage, j'eus la chance de passer plusieurs jours à arpenter Paris avec lui, le sixième arrondissement de son enfance, le dix-huitième de son adolescence. Depuis ce moment, ces heures passées au café du Rêve, chaque livre ou presque fut l'occasion d'une rencontre, d'une longue conversation. En 2007, il me fit l'amitié d'une rencontre publique au Théâtre de la Colline, une première pour lui. Mon petit doigt me dit qu'il y aura vite une deuxième, pour les lecteurs de Mediapart.

Sous l'onglet Prolonger, on trouvera, en bonus, un huitième extrait de l'entretien vidéo, dans lequel Patrick Modiano réagit à l'idée d'un débat sur l'identité nationale.