1- Identité et biologie: les désillusions du gène

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Décès prématurés

Depuis, des centaines de mammifères, principalement des bovins, ont été créés par clonage dans le monde... à l'issue de centaines de milliers de tentatives.

Pour des raisons très mal comprises, les embryons produits par clonage connaissent en effet des taux d'avortement spontanés cinq à six fois supérieurs à ceux des embryons produits par fécondation in vitro dans le premier trimestre qui suit leur implantation dans l'utérus. La suite de la gestation est tout aussi problématique, avec des taux d'avortement spontanés avoisinant souvent les 50%. Et les animaux qui parviennent à terme ne sont pas pour autant en bonne santé, avec jusqu'à un tiers de décès avant l'âge de trois mois.

 

Contrairement aux apparences, ces deux souris sont des clones. © Emma Whitelaw, université de Sidney Contrairement aux apparences, ces deux souris sont des clones. © Emma Whitelaw, université de Sidney

Plus surprenant encore: les veaux nés par clonage ressemblent souvent fort peu aux animaux dont ils possèdent l'ADN. L'exemple le plus spectaculaire en est sans doute Laurel et Hardy, deux veaux nés le même jour au laboratoire de l'INRA à Jouy-en-Josas, mondialement connu dans ce domaine. Clonés le même jour à partir des mêmes cellules, ils pesaient respectivement 25 et 55 kilogrammes à la naissance!

La technique du clonage est donc loin d'être maîtrisée. Se heurte-t-elle à de simples difficultés techniques, que des recherches approfondies sur la biologie de la reproduction seraient à même de résoudre? Ou est-elle confrontée à un obstacle plus fondamental, à savoir l'insuffisance de la théorie selon laquelle l'identité d'un individu tient à la séquence de son ADN? Bien des arguments militent en faveur de cette seconde hypothèse.

Un détour historique est nécessaire pour comprendre le problème. Dès l'identification de la structure de l'ADN, en 1953, les chercheurs avaient été très impressionnés par deux propriétés de la molécule.

D'une part, sa très grande stabilité chimique, qui lui confère une surprenante résistance à la dégradation. On peut isoler ainsi des fragments de molécules d'ADN sur des squelettes préhistoriques et les séquencer. C'est par ce type d'analyse qu'a pu être établi, en mai dernier, que des croisements ont eu lieu il y a quelque 80.000 ans entre des hommes de Néanderthal et nos ancêtres Homo sapiens.

D'autre part, sa structure en double hélice, qui permet théoriquement une duplication à l'identique lors des divisions cellulaires qui conduisent de la cellule œuf aux centaines de milliards de cellules adultes. Il suffit que la double hélice s'ouvre et que chaque brin serve de matrice pour la synthèse d'un nouveau brin pour que l'on obtienne deux nouvelles molécules identiques. Ces deux propriétés faisaient de l'ADN un candidat idéal pour être, sur le plan moléculaire, ce qui demeure alors que tout change et donc un support de l'identité intemporelle de l'individu.

Or, il s'est avéré que la copie des molécules d'ADN précédant la division cellulaire n'est jamais parfaite. «La maintenance de l'identité génétique est un processus actif de l'organisme. Les mécanismes mis en jeu, très complexes, peuvent se révéler insuffisants et l'accumulation d'erreurs entraîne la formation de cancers et participe au processus de vieillissement», souligne Michel Morange, professeur de biologie à l'université Paris 6.

 

A chaque division, des segments d'une courte séquence qui se répète quelques milliers de fois aux extrémités de la molécule d'ADN sont ainsi rognés. La molécule d'ADN raccourcit très lentement, ce qui expliquerait au niveau cellulaire le vieillissement d'une cellule. Chaque cellule garderait ainsi une trace du nombre de divisions qu'elle a connues depuis la fécondation. Conséquence pratique: l'ADN d'une cellule adulte n'est pas exactement le même que celui d'une cellule œuf. C'est, entre autres, ce qui expliquerait nombre des échecs du clonage, ainsi que le vieillissement accéléré observé chez Dolly, dont l'ADN avait été prélevé sur une brebis âgée de six ans.

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L'idée de cette série est née du triste débat de l'hiver dernier sur l'identité nationale. Les mots de corps (social), d'assimilation, de rejet... nous ont incité à aller voir du côté de la biologie, la science du vivant, ce que ces mots recouvraient, quels étaient les mécanismes en œuvre en dehors des fantasmes rhétoriques. Par ce regard un peu oblique, en interrogeant la science sur la frontière entre le moi et le nous et l'interaction entre moi et les autres, on constate que les plus récentes recherches peinent à définir, de façon indubitable, ce qui fonde un individu.

Ces enquêtes démontrent que ce que l'on dit être soi... ne va pas forcément de soi et qu'il ne faut donc pas trop compter sur la science pour dire ce qu'est l'identité. Elles ont été menées et écrites par Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste scientifique et auteur de plusieurs livres dont Savant sous l'occupation. Enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944 (Le Seuil, 2004) ou Un iceberg dans mon whishy: quand la technologie dérape. Sophie Dufau l'a accompagné pour les entretiens vidéo insérés dans les articles et dont vous pourrez retrouver l'intégralité sous l'onglet Prolonger des articles.

Voici le sommaire de cette série.

1- Les désillusions du gène

2- Ces autres qui sont en nous

3- Où s'arrête le moi?

4- Cet étranger que l'on fait soi

5- De l'identité biologique à l'identité nationale?