1- Identité et biologie: les désillusions du gène

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Tous des mosaïques

Un autre exemple de réarrangement de l'ADN contredisant le dogme de son immuabilité s'observe lors de la différenciation cellulaire, qui permet d'obtenir les cellules spécialisées des muscles, du cœur, du cerveau, ou encore du système immunitaire.

La théorie classique postulait que toutes ces cellules ont le même ADN, mais que celui-ci ne s'exprime pas de la même manière. Certains gènes s'expriment en gouvernant la synthèse de protéines, d'autres non, ce motif d'expression protéique caractérisant chaque cellule. Selon cette théorie, chaque cellule se différencierait en ne lisant que certaines pages du grand livre de l'ADN.

Or, on comprend à présent que ce sont des pages entières du livre qui sont arrachées dans de nombreux exemples de différenciation cellulaire. Quelque 4% des cellules du cerveau humain ont ainsi un nombre de chromosomes différents des 23 paires habituelles. De même, nombre de lymphocytes (ces cellules sanguines intervenant dans la réponse immunitaire, familièrement appelées globules blancs) féminins ont un seul chromosome X, et non deux, le phénomène étant de plus en plus marqué avec le vieillissement.

Ces anomalies chromosomiques, qui passaient jusque-là pour nécessairement pathologiques, comme dans la trisomie 21, peuvent donc faire partie du fonctionnement normal de l'organisme. Sur le plan génétique, nous sommes donc des mosaïques qui, vues de près, révèlent leur composition en des milliers de petits fragments (les cellules) porteurs d'un ADN souvent différent.

 

Cette impression de mosaïque s'accentue encore si l'on descend dans l'intimité moléculaire. L'ADN n'est en effet pas le seul constituant des chromosomes. Cette molécule longue de plusieurs centimètres est très repliée sur elle-même, formant des structures complexes qui l'associent à des protéines. Or, la forme de ces structures influence l'expression des gènes en protéines. Selon que le double brin d'ADN est plus ou moins replié, plus ou moins condensé, plus ou moins accessible, des gènes différents s'exprimeront.

De plus, la molécule d'ADN elle-même est modifiée chimiquement par l'ajout de petits groupes chimiques –les radicaux méthyl– sur certains de ses nucléotides. Là encore cette méthylation influence profondément l'expression génétique. Dans le grand livre de l'ADN, une même page peut être annotée de dizaines de manières, lui conférant à chaque fois une signification différente. «Même si ces modifications sont réversibles, elles sont néanmoins parfaitement transmissibles de génération en génération. L'altération de l'identité génétique peut donc être le résultat d'événements qui ne concernent pas directement la séquence d'ADN», observe Morange, qui souligne que l'étude de «l'épigénétique, entendu comme l'étude des influences de l'environnement cellulaire ou physiologique sur l'expression de nos gènes, est un des domaines les plus actifs de la recherche en biologie moléculaire.»

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L'idée de cette série est née du triste débat de l'hiver dernier sur l'identité nationale. Les mots de corps (social), d'assimilation, de rejet... nous ont incité à aller voir du côté de la biologie, la science du vivant, ce que ces mots recouvraient, quels étaient les mécanismes en œuvre en dehors des fantasmes rhétoriques. Par ce regard un peu oblique, en interrogeant la science sur la frontière entre le moi et le nous et l'interaction entre moi et les autres, on constate que les plus récentes recherches peinent à définir, de façon indubitable, ce qui fonde un individu.

Ces enquêtes démontrent que ce que l'on dit être soi... ne va pas forcément de soi et qu'il ne faut donc pas trop compter sur la science pour dire ce qu'est l'identité. Elles ont été menées et écrites par Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste scientifique et auteur de plusieurs livres dont Savant sous l'occupation. Enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944 (Le Seuil, 2004) ou Un iceberg dans mon whishy: quand la technologie dérape. Sophie Dufau l'a accompagné pour les entretiens vidéo insérés dans les articles et dont vous pourrez retrouver l'intégralité sous l'onglet Prolonger des articles.

Voici le sommaire de cette série.

1- Les désillusions du gène

2- Ces autres qui sont en nous

3- Où s'arrête le moi?

4- Cet étranger que l'on fait soi

5- De l'identité biologique à l'identité nationale?