1- Identité et biologie: les désillusions du gène

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Le poids de l'environnement

Après le tout génétique, le tout épigénétique. C'est en résumé le tournant que connaît aujourd'hui la biologie, à mesure qu'elle découvre que l'identité d'un organisme ne peut s'expliquer par la séquence de son ADN, mais par l'interaction de cette dernière avec l'environnement entendu au sens le plus large. Environnement cellulaire, tel qu'il se manifeste par le degré de repliement de l'ADN ou sa méthylation. Environnement physico-chimique conditionné par l'alimentation, l'exposition à des agents toxiques ou infectieux. Et environnement culturel ou affectif.

Cette dernière influence reste la moins bien comprise, même si d'étonnantes expériences commencent à en dévoiler l'importance.

 

Lorsqu'un gène induisant une pathologie grave du cerveau est introduit dans une lignée pure de souris, c'est-à-dire présentant toutes le même patrimoine génétique, tous les rongeurs d'un élevage standard décèdent au bout de la même durée. Mais si les souris sont élevées dans des cages différentes, offrant des possibilités d'exploration et d'activités physiques variées, une grande variabilité apparaît dans la survenue du décès.

A génome égal, la modification de l'environnement influe donc profondément sur le déroulement de la maladie. «La génétique a trop figé les configurations possibles que peut prendre l'identité d'un individu. Le tournant actuel vers l'épigénétique montre que les gènes ne sont qu'un champ de contrainte et de possibles, au sein duquel l'histoire et le contexte influent», observe Jean-Claude Ameisen, professeur d'immunologie à l'université Paris 7.

Dix ans après l'achèvement du séquençage du génome humain, l'idée que l'ADN suffit à expliquer l'identité d'un individu est donc abandonnée. Toute construction d'un nouvel organisme fait appel à des interactions complexes entre le patrimoine génétique et l'environnement, qui restent pour l'essentiel très mal comprises. Le séquençage a-t-il donc été inutile? Certainement pas. En identifiant les 22.000 gènes de l'ADN humain, il a en quelques sorte décrit tous les personnages d'un scénario qui reste à comprendre. «L'ADN n'est pas la molécule maître que l'on imaginait, mais il se révèle une molécule bien plus intéressante que ce que l'on pensait par sa complexité, par la diversité des possibilités que sa séquence offre à une cellule», reconnaît la biologiste et philosophe des sciences Evelyn Fox Keller, du Massachusetts Institute of Technology. Et celle qui fit partie des premiers détracteurs du programme génome humain lui reconnaît à présent un grand mérite: celui «de nous avoir fait l'extraordinaire cadeau de nous conférer l'humilité».

 

  • Retrouver l'entretien intégral avec Michel Morange sous l'onglet Prolonger de cet article
  • Prochaine enquête: «Ces autres qui sont en nous»

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L'idée de cette série est née du triste débat de l'hiver dernier sur l'identité nationale. Les mots de corps (social), d'assimilation, de rejet... nous ont incité à aller voir du côté de la biologie, la science du vivant, ce que ces mots recouvraient, quels étaient les mécanismes en œuvre en dehors des fantasmes rhétoriques. Par ce regard un peu oblique, en interrogeant la science sur la frontière entre le moi et le nous et l'interaction entre moi et les autres, on constate que les plus récentes recherches peinent à définir, de façon indubitable, ce qui fonde un individu.

Ces enquêtes démontrent que ce que l'on dit être soi... ne va pas forcément de soi et qu'il ne faut donc pas trop compter sur la science pour dire ce qu'est l'identité. Elles ont été menées et écrites par Nicolas Chevassus-au-Louis, journaliste scientifique et auteur de plusieurs livres dont Savant sous l'occupation. Enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944 (Le Seuil, 2004) ou Un iceberg dans mon whishy: quand la technologie dérape. Sophie Dufau l'a accompagné pour les entretiens vidéo insérés dans les articles et dont vous pourrez retrouver l'intégralité sous l'onglet Prolonger des articles.

Voici le sommaire de cette série.

1- Les désillusions du gène

2- Ces autres qui sont en nous

3- Où s'arrête le moi?

4- Cet étranger que l'on fait soi

5- De l'identité biologique à l'identité nationale?