Cet article n’a pas été écrit avec un smartphone

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Les téléphones mobiles d’aujourd’hui font converger une somme de fonctions jamais vue dans l’histoire des technologies, dont la lecture des nouvelles, et parfois même leur écriture. Mais pas la rédaction de cette chronique de l’ouvrage remarquable que Nicolas Nova leur consacre.

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En dix ans, c’est un objet qui s’est installé sur les tables, dans les poches et dans les mains de plus de cinq milliards d’individus. Une définition pourrait être la description qu’en fait Nicolas Nova dans le livre tiré de sa thèse, intitulé Smartphones, Une enquête anthropologique, qui vient de paraître aux éditions MetisPresses : « Le smartphone apparaît comme un dispositif proposant une synthèse des technologies dites numériques. »

Sous la froideur de la description se cache une multiplicité d’usages que ce professeur associé à la Haute école d’art et de design de Genève (Suisse), où il enseigne l’anthropologie des cultures numériques, a scrutée auprès d’utilisateurs/trices suivi·e·s à Tokyo, Genève et Los Angeles. 

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Avec une précision d’entomologiste et de nombreuses (et amusantes) photos en situation, Nicolas Nova décortique les pratiques liées à cet objet si particulier, dans lesquelles chacun·e pourra se reconnaître ici ou là. Si révolutionnaire qu’il soit, le smartphone s’inscrit pour autant, montre l’auteur, dans différentes histoires des outils, des techniques, des technologies qui, in fine, vont sauver sa réputation. 

Celle-ci est mauvaise, notamment parce qu’on s’en servirait trop, ce qui s’observe à tout bout de champ – on pourrait dire ce qui saute aux yeux si l’on ne s’était habitué depuis longtemps à la présence de son usage en public. « C’est aussi une présence qui s’inscrit dans les corps, tout autant dans l’expression du visage et dans les postures de consultation de l’appareil que dans le fait que le terminal ne semble plus quitter les mains des utilisateurs, quel que soit son contexte d’usage », écrit Nicolas Nova. 

Extrait du lexique. © Nicolas Nova / MetisPresses Extrait du lexique. © Nicolas Nova / MetisPresses
Ce qui fait du smartphone « un objet unique », c’est un degré inédit de convergence de différentes fonctions : tout à la fois montre, carnet d’adresses, agenda, calepin, appareil photo, caméra, téléphone (on l’oublierait presque), confident, entremetteur, journal, magazine, télévision, billet de train, messagerie, lampe de poche, supermarché aussi.

Le smartphone est devenu, « après une décennie de sédimentation* », « un objet de médiation* » avec toutes sortes d’activités de notre quotidien. « Une interface incroyablement plastique avec le monde », résume le sociologue Dominique Cardon dans sa préface. « Dans l’histoire des techniques, c’est sans équivalent* », affirme Nicolas Nova. Pour autant, il existe « une continuité assez flagrante avec des pratiques antérieures, mais en situation de mobilité* », voire d’ubiquité.

Résultat du déplacement de ces usages, le smartphone « accapare chaque jour 102 minutes de notre temps », note Dominique Cardon. Mais les deux chercheurs sont d’accord : il n’y a pas lieu de paniquer. Comme le smartphone sert à tout, « on a beaucoup de raisons d’y revenir* », résume Nicolas Nova. « L’addiction au smartphone dépend beaucoup moins de la faiblesse de la volonté des individus que de l’intensification et du resserrement des chaînes qui les lient aux autres et au monde », écrit Dominique Cardon. 

Car avec le smartphone, tout est dialogue : « Toutes ces activités, écouter de la musique, acheter quelque chose, entrer dans un avion avec un QR code, deviennent des formes de communication. Tout est en réseau, c’est cette situation qui est inédite et intéressante, un phénomène vraiment singulier* », souligne Nicolas Nova. 

Chapeau et smartphone utilisés comme des boucliers pour ne pas être dérangée. © Nicolas Nova / MetisPresses Chapeau et smartphone utilisés comme des boucliers pour ne pas être dérangée. © Nicolas Nova / MetisPresses
Malgré cela, le smartphone est accusé d’isoler ses utilisateurs. « C’est une grande question de la sociologie des usages du numérique, depuis le début des années 1980 : est-ce que la télécommunication nous prend notre attention par rapport à notre environnement ambiant, nous coupe de notre environnement alentour, en nous focalisant sur un environnement à distance* », rappelle Nicolas Nova. 

Le risque serait de « passer à côté de l’environnement immédiat, dans lequel il y a peut-être une attention à prêter aux autres qui peut être intéressante, qui pourrait nous amener à passer le temps autrement »

Extrait du lexique. © Nicolas Nova / MetisPresses Extrait du lexique. © Nicolas Nova / MetisPresses
Mais il n’y a pas toujours contradiction entre ces deux états, explique le chercheur. « On a tendance à opposer d’un côté une attention profonde, dans la lecture, ou une attention à l’autre à 100 %, et de l’autre côté une attention extrêmement fragmentée, qui picore. On a tendance aussi, dans le monde occidental, à dévaloriser la seconde au profit de la première. Mais on peut aussi faire l’hypothèse que ce nouveau régime attentionnel apporte d’autres choses. La fragmentation attentionnelle, si elle est maîtrisée, peut être intéressante dans notre rapport aux autres et au temps.* »

Alors qu’il n’y a pas besoin de smartphone pour se disperser, la question serait pour Nicolas Nova de savoir à quel point cette volatilité de l’attention est choisie ou subie. « Quelle part de contrôle avons-nous sur cet aspect-là ?* », s’interroge-t-il. « C’est une autre manière d’être humain, c’est différent d’avant mais c’est aussi des apprentissages qu’on peut essayer de maîtriser.* »

Culture d’entreprise

Une jeune femme montre à son amie une conversation WhatsApp (Genève, 2015). © © Nicolas Nova / MetisPresses Une jeune femme montre à son amie une conversation WhatsApp (Genève, 2015). © © Nicolas Nova / MetisPresses

Un autre reproche fait aux smartphones serait de ruiner notre mémoire, ainsi que différentes capacités cognitives, en les remplaçant, ou en les aidant, comme la calculette aurait ruiné nos capacités de calcul. Le livre montre une réalité un peu plus compliquée. En replaçant le smartphone dans une histoire, en l’occurrence celle des techniques de l’intellect, Nicolas Nova fait tomber les arguments alarmistes, alors même qu’il constate l’étendue de son empire : « Cet objet technique ne correspond pas seulement à un prolongement mnésique, mais aussi à une délégation d’autres fonctions que sont la perception ou des traitements cognitifs plus complexes. »

Il rappelle « une crainte qui traverse l’histoire de l’humanité », depuis « Socrate convaincu que l’écriture tue la mémoire »« Externaliser sa cognition, c’est une façon d’étendre sa mémoire, sa perception, son attention, et là on a toute l’histoire du papier, du crayon, dans laquelle le smartphone peut se replacer* », nous explique-t-il. 

Extrait du lexique. © Nicolas Nova / MetisPresses Extrait du lexique. © Nicolas Nova / MetisPresses
La rupture vient plutôt de la façon dont les choses vont être organisées, structurées par le smartphone, « dans une vision gestionnaire de notre vie quotidienne, alors qu’il pourrait totalement en être autrement* ».

La convergence des applications vers le smartphone ne vient pas de nulle part. Pour une large part, c’est une vision importée de l’entreprise. « Les divers modèles d’agendas électroniques (PDA pour “personal digital assistant”) que furent les Pilot (Palm), l’Organiser (Psion), le Magic Link (General Magic/Sony) ou le Newton (Apple) dans les années 1990 constituent [...] des précurseurs notables », rappelle Nicolas Nova. « Ces appareils à écran tactile, eux-mêmes conçus sur la base de calculatrices, servaient d’agenda, de carnet d’adresses et de bloc-notes. C’est l’hybridation PDA/téléphonie qui a été recherchée par la suite, en particulier par les scandinaves Nokia et Ericsson. L’idée étant d’inclure ces fonctionnalités tournées vers le monde de l’entreprise, au sein d’un téléphone mobile, afin de proposer un produit original et potentiellement rémunérateur. » 

D’où un usage intensif de l’objet smartphone. Du temps des agendas de papier, se souvient Nicolas Nova, on y revenait très souvent, « dans le monde du travail et dans le monde des sociabilités adolescentes, avec des formes de personnalisation, des collages, un rapport d’intimité qu’on retrouve avec le smartphone, et qui n’est donc pas apparu ex nihilo. L’agenda avait un rôle dans l’organisation du temps et de l’intimité* »

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Mais d’autres pratiques, parfois collaboratives, vont faire du smartphone un assistant cognitif singulier, une « prothèse computationelle » et coopérative. « Les enquêtés rapportent l’usage de plusieurs apps qui les assistent cognitivement grâce aux capacités de traitement de l’information et de calcul de la machine. Il s’agit donc davantage de cognition distribuée – avec toute la diversité des processus mentaux que cette notion recouvre – que d’une simple mémoire étendue. Si la calculatrice intégrée au smartphone est l’exemple le plus courant, le programme Shazam est souvent mentionné comme un assistant aussi utile que fascinant », écrit Nicolas Nova.

Appliqué par exemple à la reconnaissance de plantes précédemment photographiées par d’autres, « cette externalisation des processus cognitifs (reconnaissance de morceaux de musique ou d’objets, traduction) » se distingue par le fait que le smartphone doit « s’appuyer sur les données des autres usagers, par la combinaison, le croisement et l’analyse des multiples contenus produits par chacun ».

Finalement, « chacun de ces services oriente et conseille les usagers sur la base des données qui auront été collectées à propos de leurs activités en ligne, données qui seront ensuite mises en relation avec celles des autres usagers », ce qui constitue « une rupture manifeste avec la situation antérieure ».

Un coureur consulte ses statistiques de santé sur son smartphone. © © Nicolas Nova / MetisPresses Un coureur consulte ses statistiques de santé sur son smartphone. © © Nicolas Nova / MetisPresses

Bien au-delà de l’agenda, l’organisation, la productivité et le contrôle se sont immiscés dans les activités les plus intimes, qui pourront toutes être mises en graphiques grâce à quantité d’applications en lien avec le corps, le sport et la santé. « Par comparaison avec les pratiques de mesure de soi antérieures et prénumériques, l’usage de technologies de ce genre est lié à deux innovations majeures : d’une part, la numérisation de ces données et, d’autre part, l’automatisation de leur enregistrement. »

Débrouillardise

On est quantifié comme un résultat comptable : « On retrouve à cet égard le même répertoire de formes visuelles que dans celui des outils du monde de l’entreprise : histogrammes, diagrammes, camemberts, tableaux de chiffres organisés en séries temporelles. » Tout cela se produit sous la pression d’un « impératif moral, propre au sujet libéral contemporain » qui va pourtant se briser sur la réalité : « Au bout de trois mois, la majorité des gens arrêtent d’utiliser les applications de mesure de soi, de compter les pas* », tranche Nicolas Nova. 

Ainsi, comme l’affirme Dominique Cardon dans la préface, « il est vain de chercher à fixer le rapport de force du côté de l’utilisateur ou de la machine. La polyvalence des pratiques du smartphone compose un espace de forces mouvantes dans lequel son propriétaire peut aussi bien être “passivisé” par des mécanismes opaques qu’investi dans des activités curieuses et exploratrices »

« Comment nous réapproprier les médias numériques pour nous permettre de déployer une pluralité de régimes attentionnels sans que ceux-ci ne soient imposés par les concepteurs de ces dispositifs ? » La question que pose Nicolas Nova appelle selon lui des réponses collectives, régulatrices, institutionnelles, notamment en termes de formation, d’éducation. « Il y a une question qu’on élude souvent, c’est la dimension collective, l’État, la puissance publique, qui peut intervenir par la régulation et l’éducation.* » Il ne suffit pas « de dire qu’il faut que chaque individu construise sa maîtrise des objets techniques* », « on peut combiner une maîtrise individuelle avec une dimension plus collective de l’appréhension d’un phénomène technique comme le smartphone* »

Un adhésif masque la caméra de ce smartphone, afin qu'elle ne soit pas utilisée à l'insu de son propriétaire. © Nicolas Nova / MetisPresses Un adhésif masque la caméra de ce smartphone, afin qu'elle ne soit pas utilisée à l'insu de son propriétaire. © Nicolas Nova / MetisPresses
Il relève dans sa conclusion un risque de clivages que nous lui avons demandé d’expliciter plus avant. « Le premier clivage, c’est celui entre le monde des concepteurs/trices de ces objets, des grandes entreprises qui prennent un certain nombre de décisions qui ont une influence sur nos pratiques quotidiennes, et les utilisateurs/trices qui perçoivent, dans certains cas, ou contextes, que ça ne va pas forcément dans le sens de l’utilité pour leur quotidien* ». C’est donc une « asymétrie entre qui décide de ce qu’il y a dans ces objets, et qui l’utilise et comment* »

Et le risque est important que certain·e·s perdent la maîtrise de leur outil, créant un deuxième clivage « entre les utilisateurs plus avancés et les autres, entre ceux qui maîtrisent l’outil et ceux qui vont le subir* ». « L’observation des usages du smartphone laisse à penser que vont bientôt naître différents régimes d’assistance auxquels correspondront différents degrés d’autonomie [...] Ces régimes d’autonomie nous interrogent notamment sur la notion de confiance à accorder à ces systèmes, en particulier aux divers intermédiaires qui les mettent en branle : rien, en effet, ne garantit que les données collectées (traces et signaux) seront utilisées uniquement pour aider l’usager et non pour optimiser un modèle d’affaires. » 

Ainsi, une des surprises qu’a rencontrée Nicolas Nova dans sa recherche, c’est l’absence de préoccupation, chez les personnes rencontrées, autour des questions de surveillance. « Le terme de mouchard était extrêmement minoritaire, et il y avait chez la plupart des enquêtés ce sentiment que c’est un objet qui collecte des données sur nous, mais sans qu’il y ait grand-chose à y faire, et dont les avantages qu’on peut en tirer suffisent.* »

Extrait d‘un diagramme d’un brevet déposé par Facebook, qui propose de « discrètement prendre le contrôle » de votre caméra pour analyser vos émotions et vous proposer des emojis adaptés. © © Smartphones, MetisPresses Extrait d‘un diagramme d’un brevet déposé par Facebook, qui propose de « discrètement prendre le contrôle » de votre caméra pour analyser vos émotions et vous proposer des emojis adaptés. © © Smartphones, MetisPresses

Il note un changement positif lié à la crise du coronavirus et au débat sur les applications de suivi des contacts : « Il y a eu chez certains utilisateurs plus avancés une prise de conscience des questions de surveillance. Est-ce qu’on accepte une application de suivi de contact, qui peut être potentiellement utile pour nous, ou est-ce qu’on la refuse, alors qu’on accepte un partage de données monumental avec les réseaux sociaux ? Ces contradictions sont un peu plus apparues dans les discussions avec certains des enquêtés*. »

Et le chercheur en sciences sociales d’observer avec gourmandise « la controverse qui se déplie* » sous ses yeux, et de voir « dans les commentaires ou sur Facebook des gens en train de discuter du fonctionnement de Bluetooth, des durées de rétention des données, de la différence entre la centralisation ou la décentralisation des données* »

Extrait du lexique. © Nicolas Nova / MetisPresses Extrait du lexique. © Nicolas Nova / MetisPresses
Ainsi les gens savent se débrouiller, même formés sur le tas, et l’on peut tout simplement leur faire confiance, se faire confiance. Une autre des surprises de l’auteur va d’ailleurs dans ce sens, c’est « la part croissante de gens qui ont eu un smartphone et n’en ont plus, ou en ont encore un mais avec un usage extrêmement minimal* ».

Des gens, précise-t-il, « qui ont eu un smartphone et sont repassés à des téléphones stricts [quelle expression ! – ndlr], peut-être avec un appareil photo, ou des gens qui ont un smartphone et vont enlever certaines applications, dans une démarche de maîtrise ou de mise à distance, par exemple les réseaux sociaux sur l’ordi mais pas sur le smartphone. Les gens, notamment jeunes, construisent des tactiques, c’est un enseignement assez singulier auquel je ne m’attendais pas forcément* ».

Si le livre de Nicolas Nova est passionnant, il faut pourtant savoir finir un article, et l’on s’arrêtera sur l’expression de « doom scrolling* » – inventée après son écriture, elle n’y figure d’ailleurs pas. Cette activité qui consiste « à scroller vers le bas pour trouver toutes sortes d’informations aussi déprimantes les unes que les autres* » est apparue avec la pandémie de Covid-19, « comme une sorte de symptôme numérique de la crise au travers de l’objet smartphone* ». Un objet pâte à modeler qui absorbe jour après jour toutes les formes que l’on veut bien lui donner... 

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Je me suis entretenue avec Nicolas Nova par Skype, mercredi 1er juillet. Les citations extraites de cette discussion sont accompagnées d’un astérisque. Les autres sont issues du livre, lu sur mon ordinateur, dans sa version numérique.