« L'échange des princesses », royal récit

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Quelques années après Les Adieux à la reine, prix Femina, Chantal Thomas explore à nouveau les oubliés de l'Histoire. Ou les oubliées plutôt, avec ces princesses de 11 et 4 ans, pions diplomatiques et vraies personnes. L'une se révolte de tout son corps, l'autre adhère avec ferveur, les deux souffriront. Entretien vidéo et extrait en fin d'article.

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Parfois, il faut commencer un entretien par une question idiote, dont on connaît déjà la réponse probable, puisqu'on a lu… Cet échange de princesses est-il un roman historique, puisque se déroulant au début du XVIIIe siècle et sous la régence de Philippe d'Orléans, avec Louis XV, 11 ans, en royale file d'attente ? Non, si le roman historique est livre d'extériorité, qui vise à vous dépayser temporellement. Car, tout d'abord, Chantal Thomas est chez elle dans ce dix-huitième, c'est un lieu intime. Elle en connaît les crasses et les grâces, les voyages à tuer les suivantes – et certaines en meurent bel et bien – les cahots, les distractions couleur sang, les luxes inouïs et les misères absolues, les intelligences et les découvertes. Écoutez-la parler de la princesse Palatine (vidéo) : une amie plus qu'un personnage.

Non, car si la documentation est riche, puise gaiement dans, bien sûr, Saint-Simon, ici mué en plénipotentiaire diplomatico-conjugal, les courriers et les gazettes du temps, les lettres bourrées de fautes d'orthographe de la jeune Mademoiselle de Montpensier, ou celles, habitées par le désir fou d'être à la hauteur et un désespoir rampant de Luis, prince des Asturies, bombardé roi à 16 ans, l'écriture, elle, est enlevée, contemporaine, ou jouant de tournures comme suspendues dans le temps – « cette disparate de misère, de superstition, d’envie de chanter dépasse son entendement » – pour chuter en une rapide formule, souvent drôle. Elle invite en douceur, ménage le plaisir, mais la tension est là. Car l'histoire, elle, n'est pas drôle. 

« Oui, une idée brillante – et d’une symétrie sans défaut », estime le régent Phillipe d'Orléans. La brillante idée, c’est de sceller une bonne fois la très fragile et ombrageuse amitié franco-espagnole, en organisant un double mariage. Ainsi Louis XV, 11 ans, qui n’est pas encore le Bien-aimé, et a même tendance à redouter qu’on l’expédie ad patres, épousera-t’il l’infante d’Espagne, Anna-Maria Victoria, 4 ans, et de nombreuses poupées. Pour les cérémonies, Louis XV est déjà parfait.

Chantal Thomas, L'échange des princesses © Mediapart

En pendant, le prince des Asturies, Luis, 14 ans, épousera la seule fille encore disponible du Régent, celle dont l’éducation a été franchement négligée, Louise-Élisabeth, princesse de Montpensier, 12 ans. On signe donc des contrats, on expédie des portraits (le prince des Asturies n’est que trop enthousiaste, Louis XV pas du tout emballé par la bambine) il ne reste plus qu’à procéder aux transferts.

Anna Maria Victoria, Jean Ranc Anna Maria Victoria, Jean Ranc

Il était donc deux fois une princesse, dans ce conte destiné à mal tourner. L’île aux Faisans, sur la Bidassoa qui sépare les deux pays, est apprêtée une fois de plus au nom de la diplomatie. Se croisent alors, renonçant l’une comme l’autre à leur langue, à leur famille (ce qui, pour Louise-Élisabeth de Montpensier, n’est pas un grand changement), une princesse minuscule, pâle, et avenante – Anna Maria Victoria – et une princesse malade comme un chien, peu aimable bien souvent, le cheveu sale, goinfre à ses heures, Louise-Élisabeth. « Ne pas oublier d’oublier », souffle à l’Infante sa maman, la reine d’Espagne, Élisabeth Farnese.     

Les voyages sont longs, vraiment longs… Le temps d’arriver à Paris, poupée-Carmen serrée contre elle, de traverser la France sous les acclamations, Anna Maria Victoria s’est muée en reine (infante-reine, très exactement). C’est un destin qu’elle accepte d’autant plus aisément que sa « remueuse », qui la berce chaque soir, a pu l’accompagner, que madame de Ventadour, préposée à son bien-être, s’entiche follement de l’enfant, tout comme plus tard la princesse Palatine, belle-sœur de feu Louis XIV, esprit curieux et libre. Anna Maria Victoria a pour elle bien plus que de la joliesse, elle a de l’intelligence et de la fantaisie. La cour l’adule, et les diplomates se pressent pour la saluer, même lorsque pendant quelques jours elle décide d’aboyer au lieu de parler. Sur un point seulement, Anna Maria Victoria se trompe, et on la trompe : elle s’éprend de ce roi aussi civil qu’indifférent qu’on lui a destiné, et s’imagine aimée en retour. Dans les gazettes, la vie des infantes-reines est un storytelling.

Louise Elisabeth de Montpensier © DR Louise Elisabeth de Montpensier © DR

Bouclées dans les malles, parfois, les poupées espagnoles font chœur antique et disent ce que cette enfant-reine ne dit jamais: l’arrachement, les cauchemars nocturnes.

Louise Élisabeth n’a été, elle, préparée à rien, et surtout pas à la cour d’Espagne, où en son honneur, et comme un spectacle de choix, on va d’entrée lui infliger quelques heures de pure Inquisition avec loge ouvrant sur le « Théâtre de la Faute et du Châtiment ». Un autodafé de quelques heures couronne le tout. Son époux – virtuel jusqu’à ses treize ans –, adolescent travaillé par ses désirs, ne l’inspire guère. Elle préférera découvrir les plaisirs amoureux avec ses suivantes. Car chez elle, rebelle sans moyens, le corps parle. Défi, libération ou maladie. Et si les gazettes, toutes à leur storytelling, évoquent les attentions de la mariée, il n’en est rien.

L’épisode diplomatique, les mariages seront sans suite, et tomberont dans l’oubli. On repassera la Bidassoa, en un mouvement inverse. Le Régent est mort, les influences ont changé, Louis XV est ravi de se débarrasser d’Anna-Maria Victoria, Louise-Élisabeth, fraîche veuve, ne sert plus à rien. Des paquets que l’on se renvoie. Une encore enfant – on lui reproche d’ailleurs depuis quelque temps de ne pas assez grandir – oubliée dans une aile de palais, qui a passionnément adhéré à son destin de reine. Et une jeune fille sans innocence aucune, mais avec raison vacillante, réfractaire, gamine de peu, si princesse de Montpensier soit-elle. Stars un jour, inexistantes le lendemain. Caprices satisfaits, vrais désirs, jamais. Objets de l’attention générale, mais objets. Le conte est cruel, comme le sont les contes, mais fées et princes charmants se font rares.

Pourtant, le livre de Chantal Thomas, grâce à son empathie pour l’enfance et ses savoirs, n’est en rien un livre triste. Chacune à sa façon, les filles-pions résistent, existent intensément : l’une en devenant une reine que l’on n’a pas su mériter, traversant avec dignité le tapis rouge, l’autre plus cabossée, mais jamais, jamais, résignée à devenir charmante.

 

L'Échange de princesses, de Chantal Thomas, 333 pages, collection “Fiction et Cie”, Éditions du Seuil, 20 €.


Extrait du livre ici.

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Nous avons rencontré Chantal Thomas le 27 août 2013.