L’étrange guerre de Gertrude Stein et Mrs Reynolds

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Le dernier roman de l’écrivaine américaine Gertrude Stein, Mrs Reynolds, évoque les premières années de la Seconde Guerre mondiale. Il est publié pour la première fois en français.

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Mrs Reynolds est un roman sans « queue ni tête », qui peut se lire « à l’envers comme à l'endroit », estime l’éditeur américain de Gertrude Stein quand il reçoit son manuscrit, en 1943 : ce que rapporte Jacques Roubaud dans sa préface, lui qui tient au contraire le livre pour un « grand roman », « une œuvre unique, une variation inattendue dans le parcours-stein ». Drôle de morceau que Mrs Reynolds.

On doit aux éditions Cambourakis la judicieuse initiative de cette publication : le dernier roman de la grande poétesse américaine, collectionneuse d’art abstrait, « notre seule véritable moderniste », la seule de son temps à s’intéresser « au langage en tant que langage » (plus que ses contemporains Joyce ou Pound), selon le poète David Antin, était jusqu’ici inédit en français.

Gertrude Stein par George Platt Lynes. Gertrude Stein par George Platt Lynes.
Si le livre n’avait pas encore été traduit, c’est sans doute en raison de sa mauvaise réputation – un des spécialistes de Stein estimait en 1970 que « Mrs Reynolds ne peut pas être considéré comme une expérience de lecture agréable » (on n’est pas obligé de le suivre sur ce point). On retrouve pourtant dans le texte la force tellurique de l’auteure de la formule magique « Rose is a rose is a rose is a rose ». La difficulté n’est pas là : elle tient au fait que le livre réserve un traitement problématique à la période qu’il évoque, et à laquelle il a été écrit, les premières années de la Seconde Guerre mondiale.

Comme son titre l’indique, Mrs Reynolds a pour personnage principal ladite dame, mais également son époux, Mr Reynolds, un couple donc, dont le quotidien ressemble fort à celui de Gertrude Stein et de sa compagne, Alice Toklas, alors qu’elles s'étaient installées à Bilignin, dans l’Ain, en zone libre, ayant choisi de ne pas quitter la France au début de la guerre.

L’épilogue éclaire l’intention de l’auteure : « Ce livre s’efforce de montrer ce que n’importe qui pouvait éprouver durant ces années. Un couple parfaitement ordinaire mène une vie ordinaire, a des conversations ordinaires et vraiment ne souffre pas personnellement de tout ce qui arrive mais sur eux, sur eux tous plane l’ombre de deux hommes, et alors l’ombre d’un de ces deux hommes grossit, éclate et il n’y a plus rien d’autre. Ce livre n’a rien d'historique sinon son état d’esprit. »

Les deux hommes qui pèsent sur le quotidien sont des espèces de voisins lointains, Angel Harper et Joseph Lane, qui ne sont autres que les noms de fiction de deux terreurs bien réelles, Adolf Hitler et Joseph Staline. Mais Mrs Reynolds n’est ni une allégorie qui raconterait les horreurs de la guerre sous des déguisements stylisés, ni une parodie à la manière de Tex Avery représentant Hitler en loup chassant les trois petits cochons. C’est un livre sur une lourde période historique, qui ne veut pas parler d’histoire.

Bien sûr, cette vie n’est nullement indifférente à ce que trame alors la grande Histoire avec une Hache majuscule. Le ressassement continu des noms des deux voisins menaçants, et l’inquiétude obsédante pour les faits et gestes d’Angel Harper en particulier, dont on compte et recompte sans cesse les années en se demandant combien de temps encore il va durer, indiquent qu’ils ne sont pas seulement un souci quotidien, ils ont transformé ce quotidien.

Dans le défilement des jours et des nuits, dans la succession des microrécits dont l’accumulation compose la trame romanesque, on aperçoit la difficulté des conditions de vie, on croise des réfugiés, on entend comment la langue aussi est atteinte : « Et puis un jour Mrs. Reynolds vit arriver un très grand nombre de gens qui n’étaient pas venus pour rester ils ne faisaient que passer et elle ne dit rien lorsqu’elle les aperçut parce qu’il n’y avait rien à dire et lorsque Mr. Reynolds fut de retour à la maison elle lui raconta tout et il lui dit je suis d’accord il n’y a rien à dire, impossible aujourd’hui, et Mrs. Reynolds dit peut-être qu’il n'y aura plus jamais rien à dire du tout et il répondit peut-être pas et ils avaient tous les deux raison et il y eut le lendemain et il n’y eut rien à dire. »

Extravagantes polémiques

S’il n’est pas question d’Histoire, tout le texte est affaire de temporalité : celle des anniversaires d’Angel Harper qui se succèdent, celle – mystérieuse et pleine d’espoir – de la « prophétie de Sainte Odile », qui promet qu’adviendra un « temps de la paix sans fer », et surtout, celle des jours qui semblent des années pour le couple Reynolds.

Car les périodes de guerre ont un rythme étrange, raconte Gertrude Stein dans Les Guerres que j’ai vues, paru en 1945 (Christian Bourgois, 2011) : « Il y a, bien entendu, des époques sans guerre et des époques avec guerre. Quand il y a une guerre, les années sont plus longues : les jours plus longs, les mois plus longs, les années sont bien plus longues, mais les semaines sont plus courtes, et c’est la guerre. Et quand il n’y a pas de guerre… eh bien ! voici ce que je ne peux plus me représenter ce qui se passe quand il n’y a pas de guerre. »

Carl Van Vechten, Portrait de Gertrude Stein, 1934. Carl Van Vechten, Portrait de Gertrude Stein, 1934.
La dilatation opaque du temps est particulièrement sensible dans Mrs Reynolds, elle se fait cependant au prix d’un effacement de tout réel qui ne serait pas immédiat, comme si Angel Harper pouvait n’être qu’une sorte de pantin d’un théâtre inquiétant mais lointain. Stein traite Hitler comme le personnage de fiction qu’elle a en effet fait de lui, imaginant à son terrible voisin des souvenirs d'enfance, des pensées plus ou moins prosaïques, dont le caractère incongru – d’autant plus incongru que le livre a été écrit au moment où le nazisme constituait une menace bien réelle – déroute.

Quelques travaux violemment polémiques parus aux États-Unis durant la dernière décennie tendraient à imputer l’étrangeté du roman aux errances politiques de Gertrude Stein, qui a même été accusée de « penchants fascistes » : Stein a en effet traduit des discours de Pétain qu’elle a envoyés à son éditeur américain en 1942, soit un an et demi après l’armistice, assortis d’une introduction dans laquelle elle compare Pétain à George Washington (l’éditeur refusera de publier une chose pareille). Elle a aussi été durant la guerre une proche amie de Bernard Faÿ, administrateur de la Bibliothèque nationale, antisémite notoire, condamné à la Libération à l’indignité nationale pour collaboration avec les nazis, mais qui a sans doute protégé la poète et sa compagne durant la guerre : Stein et Toklas étaient juives et homosexuelles ; elles ne semblent pourtant pas avoir pris la mesure du danger auquel elles étaient tout particulièrement exposées.

Mais il serait aberrant de faire un procès en bonne moralité à Gertrude Stein au sujet de son attitude durant la guerre. Comme s’emploie à le rappeler Jacques Roubaud dans sa préface, Stein traduit Pétain pour répondre à une commande, elle qui voit alors encore en lui le « vainqueur de Verdun ». Et elle et sa compagne ne manqueront pas d’apporter leur aide à la Résistance. Dans le Livre de cuisine d’Alice Toklas, on trouve une anecdote croustillante : le couple s’étonne de voir un ami pas très proche faire 25 km à vélo dans la neige pour venir déguster un flan aux framboises (Toklas était une cuisinière émérite) ; devant ses compliments, ces dames lui offrent des feuilles de gélatine, dont elles apprendront plus tard qu’elles servaient en fait à la confection de faux papiers. À partir de 1943, leur soutien sera plus substantiel et délibéré.

Bref : Stein a sans doute été d’une naïveté confondante dans les premiers temps de la guerre, mais l'étrangeté de Mrs Reynolds ne peut se comprendre en échafaudant d’extravagants soupçons, elle tient à des choix d’écriture, de littérature, de représentation du monde. « Il n’y a ni temps ni identité dans l’esprit humain et quand il voit tout doit sembler plat », affirme en 1936 Gertrude Stein dans L’Histoire géographique de l’Amérique. Elle qui a fait des études de psychologie, sous la direction du philosophe William James (le frère du romancier Henry James), ne s’intéresse qu’au monde de la conscience : la guerre n'est dès lors qu’un matériau décontextualisé, dont seuls les effets sur la perception du monde importent. Il y a du même coup, pour le lecteur d’aujourd’hui, comme un problème de focale face à la menace nazie, qui en devient presque abstraite.

Reste cependant la force invincible de la phrase de Stein, que la traduction parvient à faire résonner en français : « Et c’est ainsi c’est ainsi qu’ils ne disent pas seulement que c’est ainsi, quand ils sont mauvais vraiment très mauvais tout le monde est satisfait vraiment très satisfait que les mauvais ne puissent pas réussir, qu’ils ne puissent pas vivre longtemps, qu’ils ne puissent pas s’entendre qu’ils ne puissent arriver à rien, ils doivent prendre fin et tout le monde doit être satisfait et c’est ainsi même si tout le monde a toujours dit que c’était ainsi. C’est ainsi. »

 

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Gertrude Stein, Mrs Reynolds, traduit de l'anglais (États-Unis) par Martin Richet, préface de Jacques Roubaud, Éditions Cambourakis, 280 p., 24 euros

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