Dommages collatéraux

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Trois romans étrangers prennent l'Histoire – la guerre en Irak (J’ai vu un homme d’Owen Sheers), en Afghanistan (Une Antigone à Kandahar de Joydeep Roy-Bhattacharya) ou les émeutes de Los Angeles (Six Jours de Ryan Gattis) – par le versant de l'intime.

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Le roman aime les fresques, les tempêtes de l’Histoire, pour saisir dans une même ampleur destinées individuelles et destins collectifs. J’ai vu un homme d’Owen Sheers, Une Antigone à Kandahar de Joydeep Roy-Bhattacharya et Six Jours de Ryan Gattis inversent la focale : dire l’Histoire depuis l’intime. Rien de commun entre leurs sujets – la guerre en Irak ou en Afghanistan, les émeutes de Los Angeles en 1992. Ce qui les lie, c’est une manière : raconter l’Histoire à partir de ses conséquences privées. Modifier la perception que les chaînes d'information en continu nous donnent des événements, et par ces récits, affirmer une permanence de la violence dans l'Histoire.

Samedi 3 octobre 2015, la nouvelle tombe : un centre de Médecins sans Frontières en Afghanistan a été bombardé par l'armée américaine. 22 morts dont 12 employés de MSF, alors que des talibans étaient visés. “Dommage collatéral”, dit-on généralement, le sujet même de J'ai vu un homme d'Owen Sheers. « L’événement » qui ouvre le roman et bouleverse l’existence des personnages ne sera que peu à peu révélé, Owen Sheers joue d’une tension qui est tout autant celle de l’intrigue que celle de l’Histoire. Un jour de juin, Michael Turner entre clandestinement dans la maison de ses voisins et amis, les Nelson. Il va provoquer – malgré lui ? – un drame, la mort d’une enfant. Le lecteur ne s’explique pas pourquoi Michael s’attarde devant des photos de famille, regarde longuement des dessins d’enfants, avant de peu à peu comprendre le poids du deuil sur la vie de Michael. Sa femme, Caroline, « correspondante à l’étranger pour une chaîne américaine », a été tuée, un an plus tôt, lors d’un reportage au Pakistan. Depuis, Michael vit dans un présent impossible : « Caroline était morte et il s’était retrouvé seul avec la coquille vide de cette réalité entre les mains, privé d’elle et de l’homme qu’elle avait fait de lui. »

Michael est romancier, il a longtemps été journaliste. Pas à la manière de Caroline qui courait la planète pour couvrir les conflits, Bosnie, Afghanistan, Liban, Sri Lanka, Irak, et dire « les horreurs que les humains pouvaient s’infliger les uns aux autres ». Lui rapportait le quotidien et l’intime, en empathie, avant de franchir le pas de la fiction. D'abord des nouvelles puis un roman à succès, Fraternités, « l’histoire de Nico et Raoul, deux frères dominicains habitant Inwood », « reproduction fidèle de leurs vies, de leur monde ». Mais Caroline comme Michael « racontaient tous deux des histoires, ils ne racontaient pas leur vie mais celle des autres ». Et Michael vit désormais en marge de lui-même, autre face à une mort qu’il ne comprend pas : « Il n’avait plus de certitude sur ce qui était du domaine du réel et de ce qui n’était que le produit de son imagination. »

À des milliers de kilomètres de la maison londonienne qu’arpente Michael, dans sa banlieue de Las Vegas, le commandant Daniel McCullen se réveille comme tous les matins, « le corps trempé, le cœur palpitant ». À cause de ses souvenirs. Daniel est militaire. Au temps de cette « nouvelle ère de guerre dissymétrique », il pilote des drones, envoie des missiles, de loin, en sécurité. Mais au sol, des hommes et femmes meurent, comme cette journaliste et son équipe, « au Pakistan, un pays avec lequel l’Amérique n’était pas en guerre ». L'armée a étouffé l'affaire mais Daniel ne parvient pas à se libérer des images qui le hantent. Pour ne plus vivre « dissocié de ses actes », il veut écrire à Michael, lui révéler ce qui s’est réellement passé, au-delà des flash infos qui ont relaté la mort de « Caroline Marshall, 34 ans » et relayé une vérité qui arrangeait l’état-major américain. Il veut « voir l’homme à qui il avait apporté la mort », cet homme qui, à son tour, a « apporté la mort dans d’autres vies ».

« On ne connaît jamais vraiment la mort, il n’y a qu’elle qui vous connaisse » : la mort de Caroline relie Daniel McCullen, Michael Turner et son ami Josh Nelson et le roman explore le poids de leur faute, mais aussi de leurs lâchetés et petits arrangements avec la vérité. La réalité n’existe qu’à travers ce qu’on en raconte. Qui est ici victime, qui est coupable ? Ces destins brisés sont-ils un « malheureux concours de circonstances » ? Chaque fois que le lecteur pense avoir saisi une vérité, elle se dérobe, et tout se retourne jusqu’à la dernière page du roman, à l’image de la complexité du monde contemporain.

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