Agata Tuszynska, Andromaque du XXIe siècle

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Agata Tuszynska est triste, hélas! et nous avons lu tous ses livres. Cette journaliste (mais aussi poétesse, biographe, dramaturge, universitaire…) est célèbre en Pologne, où elle fait figure de digne héritière d’une littérature subtile, décapante et documentée, incarnée par Ryszard Kapuscinski (1932-2007).
Les Disciples de Schulz (Noir sur Blanc, 2001) est une magnifique ronde biseautée dans la mémoire juive des shtetels d’Europe centrale, pistée en ce qu’elle survit à Vilnius, à Paris et surtout en Israël, où l’ombre portée de la Shoah télescope la vie quotidienne. La puissance d’évocation et de restitution du livre atteint des sommets avec le récit de cet enfant ayant caché sa judéité pendant la guerre, devenu mascotte d’une unité blindée de la Wehrmacht, exposé sur le premier char pénétrant dans les villages polono-russes, en prélude aux exterminations de masse…
Singer, paysage de la mémoire (Noir sur Blanc, 2002), quintessence du reportage et de l’enquête littéraires, remonte le cours du Prix Nobel brouilleur de traces, en ce qui fut son biotope.

Une histoire familiale de la peur
(Grasset 2006) joue de toutes le focales pour sonder avec une puissance hallucinante, intime, grinçante, douloureuse, bouleversante, le rapport entre Pologne et judéité, à travers le secret qui pesa sur Agata Tuszynska elle-même, qui découvrit à dix-huit ans ce que sa mère lui avait caché pour la protéger: juive elle est…
Exercices de la perte, qui vient de paraître (Grasset, 314 p., 19€), s’avère le plus musical de ses écrits. Fugue et variations funèbres sur les dix-huit mois qu’elle vécut entre la découverte d’une tumeur au cerveau de son compagnon et la mort de celui-ci, le livre transporte de chagrin.
Agata Tuszynska tient le Journal d’une maladie qu’elle questionne, se heurtant à une nouvelle langue, celle de la thérapie, et à une nouvelle temporalité: «D’où m’est venu ce sentiment, ou peut-être ce pressentiment du raccourcissement du temps?»

Guerrière du vain espoir elle se fait. Comme Henryk, l’homme de sa vie qui se meurt et qu’elle épouse en des pages ensorcelantes, elle est issue d’un milieu juif, résistant, survivant. Elle relie alors l’hôpital au ghetto, la mort à l’extermination, la maladie à l’exil forcé que connut Henryk lors de la vague d’antisémitisme d’État, en mars 1968, qui chassa tant de Juifs de Pologne.
Henryk Dasko (1947-2006), homme d’affaires vivant au Canada, chroniqueur littéraire pour le quotidien de Varsovie animé par Adam Michnik, Gazeta Wyborcza, était sur le point de rassembler le puzzle d’une vie brisée par son expulsion de Varsovie près de quarante ans plus tôt. L’exilé s’était reconstruit quand la mort, la mort toujours recommencée, le détruisit.
De passage à Paris, avant de filer à Varsovie terminer son prochain livre, puis de s’envoler à New York pour quelque discussion avec son éditeur américain, Agata Tuszynska, que nous avions jadis rencontrée heureuse au bord de la Vistule, où elle sortait d’un cours de journalisme dispensé à l’université, ressemble aujourd’hui à la veuve apostrophée par Baudelaire dans Le Cygne: «Andromaque, je pense à vous!»