Danielle Tartakowsky: «Les gilets jaunes n’ont rien de commun avec Mai-68»

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Historienne spécialiste des mouvements sociaux et de la manifestation, Danielle Tartakowsky analyse le caractère inédit des « gilets jaunes » et démonte les faux parallèles avec Mai-68.

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Danielle Tartakowsky est historienne, spécialiste des mobilisations de rue et ancienne présidente de l’université Paris VIII. Elle a notamment dirigé, avec Michel Pigenet, Une histoire des mouvements sociaux. De 1814 à nos jours (La Découverte, 2013). Elle avait publié, en 2014, Les Droites et la rue – Histoire d’une ambivalence, de 1880 à nos jours (La Découverte). Plus récemment, elle a fait paraître L’Humanité, figures du peuple. Une plongée dans les archives photographiques du journal (Flammarion).

Pour Mediapart, elle revient sur le mouvement des « gilets jaunes » et les manifestations qui se sont déroulées à Paris le 1er décembre, à la fois pour comprendre la force politique et symbolique du geste qui consiste à revendiquer la possibilité de protester sur les Champs-Élysées et pour avertir contre les parallèles trop faciles entre 1968 et 2018.

Sommes-nous face à un mouvement social inédit ?

Danielle Tartakowsky en octobre 2017. © Mediapart Danielle Tartakowsky en octobre 2017. © Mediapart
Danielle Tartakowsky : Oui, indéniablement. On peut toujours comparer avec d’autres manifestations, noter les emprunts à ceci ou à cela. Mais par son mode d’émergence, par sa composition sociologique, dans son rapport aux pouvoirs et aux organisations, le mouvement des gilets jaunes nous met face à quelque chose que l’on n’a jamais vu.

Que nous raconte la géographie des manifestations parisiennes de ces derniers jours ?

On a beaucoup évoqué Mai-68, mais la comparaison ne me paraît pas pertinente, parce que la nature de la violence n’est pas la même, ni le rapport à l’espace des manifestations. Les auteurs des barricades de mai en font un usage défensif vis-à-vis d’un territoire, le Quartier latin, dont ils se sentent dépossédés. Quand les policiers reprennent les barricades de la rue Gay-Lussac, on croirait voir des gravures du premier XIXe siècle !

Cela n’a rien de commun avec ce que l’on a vu samedi, parce que le territoire est celui de l’autre à double titre. D’abord parce qu’il y a beaucoup de gens qui sont venus de différentes régions. La montée sur Paris est un des mots d’ordre des mouvements agraires des années 1930, clairement marqués à droite, comme de la mobilisation de Pierre Poujade. Mais en réalité, ils n’y vont jamais. Ensuite, parce qu’on est dans un Paris dans lequel, en principe, on ne manifeste pas, ici perçu et traité comme le territoire des riches et du pouvoir.

N’a-t-on vraiment jamais manifesté dans le Paris des Champs-Élysées ?

Lors des premiers 1er Mai, de 1890 à 1906, quand le parti ouvrier puis les organisations syndicales appellent à manifester, sans y parvenir, c’est place de la Concorde. Mais ce choix est lié à la volonté de porter la parole devant les députés, de s’adresser aux parlementaires. Pour les organisations ouvrières, le trajet République-Bastille est une construction plus tardive, qui date de la séquence 1934-1936.

Au seuil de cette période se situent les événements du 6 février 1934, qui frappent d’illégitimité non seulement les manifestations de droite jusqu’en 1968, mais toute manifestation dans ces lieux, en raison du traumatisme de 1934.

Cavaliers de la Garde républicaine mobile contre des émeutiers sur la place de la Concorde, le 7 février 1934. Cavaliers de la Garde républicaine mobile contre des émeutiers sur la place de la Concorde, le 7 février 1934.

Pendant le Front populaire, le 14 juillet 1936, les organisations font savoir, en off, qu’elles aimeraient défiler sur les Champs-Élysées. Le ministre de l’intérieur, qui est socialiste, leur fait savoir, toujours en off, que la réponse serait négative et qu’il vaudrait mieux éviter d’afficher des dissensions à l’intérieur du Front populaire.

C’est à cette époque que les pouvoirs publics théorisent l’idée que l’Est parisien constituera le territoire des manifestations populaires et l’Ouest les manifestations, non pas de la droite, mais de la souveraineté nationale.

Il faut attendre la manifestation gaulliste du 30 mai 1968, qui est particulière, car tous les ministres sont en tête de cortège, pour que les Champs-Élysées soient réinvestis. Cette manifestation a été déclarée place de la Concorde, mais il y a beaucoup plus de monde que prévu et le cortège remonte jusqu’à l’Arc de triomphe. On est alors dans un registre particulier, qui est une manifestation de réappropriation, comparable à l’appel aux armes de la patrie, ou ici du régime, en danger, qui ne se revendique pas comme une manifestation de droite.

À partir de cette date, dans les années 1980-1990, certaines organisations s’autorisent à demander les Champs-Élysées. La première Gay Pride en fait la demande, et c’est refusé. Les organisations catholiques, lors des manifestations de 1984 contre la loi Savary, le demandent aussi, et c’est refusé.

Même si l’autorisation n’est jamais donnée, le fait que certains puissent le demander constitue un tournant. Autant il était impossible de se couler dans l’histoire inappropriable de février 1934, autant il était devenu pensable de se réapproprier les Champs après la grande manifestation du 30 mai 1968.

Les seules dérogations sont liées à des moments d’unanimité nationale, comme lors des rassemblements après les victoires en Coupe du monde, mais aussi la « Grande Moisson », organisée par la FNSEA. Mais il faut alors à la fois une forme d’unanimisme et refléter une certaine image de la France.

« Les gilets jaunes sont clairement un reflet du discours d’Emmanuel Macron »

Quelle est l’histoire de la présence de la Marseillaise, que l’on a beaucoup entendue ces derniers jours, dans les manifestations de rue ?

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Si l’on remonte au XIXe siècle, les organisations ouvrières françaises ont rapidement compris que la symbolique républicaine était très puissante, et qu’il fallait s’en démarquer tout en proposant d’autres symboliques tout aussi fortes. Que le 1er Mai ait été une proposition française, ou que L’Internationale ait été écrite par Eugène Pottier s’inscrit dans cette claire perception qu’il fallait créer une identité ouvrière forte face à une identité républicaine qui l’était.

Jusqu’en 1935, existe une opposition nette entre la Marseillaise, chantée dans les manifestations de droite, et L’Internationale, entonnée dans les manifestations ouvrières. Cela mute le 14 juillet 1935, lorsque les organisations antifascistes appellent à une manifestation organisée par la Ligue des droits de l’homme, mêlant les plis des drapeaux rouges et tricolores, et faisant chanter à la fois la Marseillaise et L’Internationale. Les archives montrent que certains militants, notamment dans le Nord, ont été perturbés, mais cela participe de l’émergence de la culture de front populaire, qui se caractérise par le lien indissociable qu’elle entretient à la fois avec la culture républicaine et la culture de classe, qui anticipe à maints égards la victoire, dans les urnes, du Front populaire.

Ensuite, avec la Seconde Guerre mondiale et la Résistance, la Marseillaise devient un bien commun, qu’on peut entendre dans les manifestations ouvrières. Puis Mai-68 est un moment de retour à la symbolique ouvrière, avec un retour en force de L’Internationale et un effacement de la Marseillaise, qui sera entonnée par la contre-manifestation du 30 mai 1968.

Depuis les grandes grèves de la sidérurgie, dans les années 1980, l’usage de L’Internationale s’étiole. C’est le moment où émerge la chanson Le chiffon rouge, qui n’est plus qu’un morceau de drapeau rouge, un lambeau. L’Internationale cède le pas à des chansons populaires à dimension politique. Dans ce contexte où l’opposition entre les deux chants décroît, la Marseillaise peut être réappropriée dans un cadre plus large.

Pourquoi, après les événements de samedi dernier, la comparaison avec Mai-68 a-t-elle été autant faite, alors que vous la remettez en question ?

Parce que nous demeurons prisonniers des images et que certaines photos de gilets jaunes jetant des pavés correspondent exactement à certaines photos de l’époque. En termes plastiques, on peut donc comparer, mais si on creuse un peu, ça ne nous aide guère.

Joue également le fait que l’Arc de triomphe a été agressé samedi, et que les journaux de droite avaient considéré la manière dont quelques étudiants avaient, en Mai-68, pénétré ce lieu sanctuarisé pour y chanter L’Internationale comme une profanation. Mais en 1968, l’agression est purement symbolique.

L’Arc de triomphe est depuis longtemps un enjeu concurrentiel pour la définition de la nation. Le 11 novembre 1934, les Croix-de-Feu manifestent le matin autour de l’Arc de triomphe et, en réponse, les anciens combattants liés au PCF et aux socialistes montent à l’Étoile l’après-midi. Le lendemain, L’Humanité titre en une : « L’inconnu a retrouvé ses camarades », pour affirmer que ces derniers sont la véritable expression légitime de la nation.

Vous aviez montré dans un livre récent que la gauche n’avait pas le monopole de la rue. Assiste-t-on aujourd’hui à un type de manifestation qui ne serait ni de gauche ni de droite ?

Il est clair qu’on est face à des manifestations qui constituent comme un miroir du discours de Macron, qui se veulent comme à la fois à droite et à gauche, plutôt que « ni droite ni gauche ». Les gilets jaunes sont clairement un reflet, ou une conséquence, du discours d’Emmanuel Macron et des pratiques ayant amené à laminer les organisations qui permettaient de se situer sur l’échiquier politique. La dimension de droite et d’extrême droite qu’on pouvait sentir dans les tout premiers temps de la mobilisation des gilets jaunes a été bousculée et s’est fondue dans autre chose.

On a le sentiment que certains groupuscules d’extrême droite renouent avec leurs méthodes de l’entre-deux-guerres : est-ce trop pousser le parallèle ?

Il faut rester très prudent si on veut comparer avec 1934. La culture de l’ultradroite est forte et certains groupes peuvent en utiliser les références. Mais nous sommes face à quelque chose d’inédit. Il existe un kaléidoscope d’emprunts de différentes natures, mais dans une conjoncture nationale et internationale particulière, qui fait qu’on n’est pas dans la répétition et que vouloir trop comparer peut éloigner de ce qu’il y a de nouveau.

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