Céline, Maurras, Chardonne: faire face

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Françoise Nyssen a été ridiculisée

Un malheur n'arrivant jamais seul pour les membres les plus éclairés du Haut Comité aux célébrations nationales : le Livre des commémorations nationales 2018 (éd. du Patrimoine) abrite des notices biographiques pernicieuses.

Comme si, profitant de la confiance niaiseuse d'une République bonne mère mais un peu myope sur les bords, des contempteurs de la démocratie avaient trouvé là refuge, pour exercer leur travail de sape avec le cynisme badin d'un Robert Brasillach ou d'un Maurice Bardèche campant à l'École normale supérieure, aux frais de la Gueuse, dans les années 1920.

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La notice concernant Jacques Chardonne est signée par un folliculaire du Sud-Ouest, Jacques Aboucaya, qui assure depuis 1985 le feuilleton littéraire de l'hebdomadaire facho Rivarol, sous le pseudonyme de Pierre-Louis Moudenc. Aboucaya est notamment le biographe du publiciste d'extrême droite Albert Paraz (1899-1957), qui devait après guerre soutenir le négationniste Paul Rassinier et correspondre avec Céline pour se moquer des juifs ayant survécu à l'extermination. Jacques Chardonne, collabo notoire qui échangea jusqu'à sa mort, en 1968, une correspondance abjecte avec Paul Morand, vomissant de Gaulle, la résistance, les féministes, les Noirs américains osant réclamer des droits, les juifs et les hippies. Or ce Jacques Chardonne est présenté par Jacques Aboucaya tel un chantre délicat du bonheur, attaché aux nuances, aux paysages, aux arbrisseaux. Bref, un honnête homme qui n'aurait pas fait de mal à une mouche.

La notice de Charles Maurras, aujourd'hui expurgée du Livre des commémorations, était quant à elle l'œuvre d'un universitaire de la Sorbonne la plus poussiéreuse (Paris IV), connu pour fustiger Mediapart dans ses cours : le professeur Olivier Dard, que l'on trouvera le 7 avril à un rassemblement de l'ultradroite intitulé « Fiers d'être Européens ! », avec comme sous-titre : « Repentance, ahurissement, avachissement… Stop ou encore ? ». M. Dard participera à une table ronde ayant pour thème aussi surprenant qu'excessivement touchant : « En finir pour de bon avec la culture de la repentance. »

Dans son texte, Olivier Dard joue au chat et à la souris avec une réalité par lui déniée, escamotée, controuvée : la haine inextinguible du cofondateur de L’Action française à l'encontre de toute figure démocratique et des « métèques », au premier rang desquels étaient placés les juifs. Pour se faire une idée, il suffit de regarder la vidéo ci-dessous, qui ne cesse de blanchir Charles Maurras, de le banaliser, d'évoquer des détails intéressants – la contradiction entre son fédéralisme affiché et le modèle louis-quatorzien centralisateur revendiqué –, pour ne surtout pas aborder l'essentiel : le projet assujettissant d'une société cadenassée au nom du Prince…

© CHL.TV

Berner la République en lui resservant la camelote du Roy, c'est la revanche de Charles Maurras, Léon Daudet, Maurice Pujo et Jacques Bainville, ces mousquetaires de L’Action française qui doivent rire dans leur tombe en voyant comment furent transformées en canular monarchiste les célébrations de la ministre de la culture. Françoise Nyssen a été ridiculisée, comme lorsque le mouvement royaliste avait piégé les huiles de la IIIe République en leur faisant signer une pétition en faveur d'un peuple inventé : les Poldèves« haletant sous le joug de quelques dizaines de grands propriétaires terriens » !

Au lieu de favoriser l'entrisme fascisant dans une structure vermoulue censée commémorer plutôt que célébrer, mais qui se retrouve à réhabiliter le pire plus souvent qu'à son tour, il faudrait changer d'optique. En une démarche démocratique : toiser le passé en faisant montre de vigilance face aux usages publics de l'Histoire. Et si d'aventure, sans comité Théodule nommé d'en haut, nous étions capables de repérer, dans les temps jadis, des prises, comme on dit en alpinisme, aptes à susciter des débats publics fructueux plutôt que des sidérations consuméristes carburant aux héros de l'année ?

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Et si, surtout, nous échappions à la régression qui menace, comme à l'époque du film Lacombe Lucien (1974) : cette fascination pour la séduction des bourreaux, des égarés surchauffés, des amis du désastre à la sinistre dextérité ? Si nous redécouvrions qu'il n'y eut pas uniquement les salauds d'intéressants pendant la guerre ?

L'antidote existe. Cinq écrivains (le masculin l'emporte mais il n'y a qu'un homme, Alexandre Jardin, pour quatre femmes : Élisabeth Brami, Noëlle Châtelet, Mazarine Pingeot et Alice Zeniter) publient Croire au matin : à la rencontre de Charles Palant, rescapé d'Auschwitz (Calmann-Lévy). Il y est question de transmission, d'indicible, de mort, d'espoir. Et d'un vieux monsieur qui affirme : « Jamais je ne me laisserai enfermer dans le ghetto de la mémoire ! »

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