Les « médiactivistes » : Internet et les fils RSS redistribuent la politique

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Depuis le début des années 1990, Olivier Blondeau et Laurence Allard étudient les usages politiques et militants d'Internet. Ils viennent d'écrire un récit où Internet est décrit comme un « laboratoire d'expérimentation » où tout serait à (ré)inventer, y compris la démocratie.

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Lui est docteur à l'Institut d'études politiques de Paris. Elle est sémiologue et maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université de Lille 3. Ensemble, ils viennent de publier l'histoire, mouvementée et internationale, de l'activisme sur Internet: «Devenir Media» (éditions Amsterdam, 2007). Ce qu'ils analysent n'est ni plus ni moins l'enjeu d'une parole nouvelle, où se fonderaient Internet, téléphone mobile, vidéo, cartographie, géo-localisation. Reconnus parmi les observateurs français les plus pointus des logiciels libres, Blondeau et Allard reprennent à leur compte le cri de ralliement des «hacktivistes» (contraction de «hacker», génie de l'informatique, et d'activiste): « L'information veut être libre », en y ajoutant un appendice de taille, « libre de circuler ».


Les deux auteurs comparent les situations américaine, française et italienne, de 1995 à 2005. Leur étude s'arrête (provisoirement) là, juste avant l'avènement de qu'on appelle le «web 2.0.» (2). Parti-pris salutaire. Il donne au Réseau ce qui lui fait souvent défaut, la mémoire. Sur la couverture de leur livre figure le petit logo orange qui orne des millions de sites Internet à travers le monde. C’est le pictogramme des « fils rss», qui permettent d'agréger toutes sortes de sources d'information, et dont les blogs seraient le symbole. Pour les deux chercheurs, c'est bien ici que se joue le «devenir commun». Dans cette façon totalement nouvelle de produire et de reproduire de l'information.
Votre ouvrage est consacré avant tout à ceux que vous appelez les «médiactivistes». Vous disséquez ce nouveau territoire, que vous appelez le « médiascape ». Comment le définissez-vous ?
Les grands idéaux ou les figures de la révolution ont non seulement perdu de leur force de mobilisation, mais ne peuvent plus jouer le rôle de ciment des luttes au niveau international. Les mouvements sociaux se trouvent en panne d'idéologies, incapables de se doter d'idées, de représentations, de pratiques qui pourraient leur être communes. Le communisme, le tiers-mondisme et même l'écologie d'un certain point de vue ne sont plus le répertoire commun dans lequel les activistes vont puiser comme par le passé.
La notion de « médiascape », que nous empruntons à l'anthropologue indo-américain Arjun Appadurai, vient en quelque sorte se substituer à la défaillance des Grands Récits mobilisateurs du XIXe ou du XXe siècle. Appadurai travaille sur le double phénomène de globalisation des flux migratoires et de développement des médias électroniques. Ces deux phénomènes rendent pour lui possibles de nouveaux déploiements de l'imaginaire qui transcendent le peuple, le territoire et l'État. Les flux qui circulent sur Internet se substituent de plus en plus aux figures traditionnelles de l'engagement, comme le parti, le prolétariat, etc.
Quoi de commun en effet entre un piqueteros argentin, un gréviste sud-coréen, un zapatiste du Mexique ou un black bloc du Sommet des Amériques ? À travers un travail sur quelques milliers de vidéos collectées, et qui compose ce paysage médiatique que nous appelons « médiascape », nous montrons la manière dont s'élabore un imaginaire politique globalisé. Il conduit à construire ses propres représentations à travers un récit, des images, une dramaturgie communes. De Seattle, en 1999, aux émeutes dans les cités françaises en 2005, en passant par les événements de Gênes lors du G8 de 2001, les mêmes images ont été réutilisées, remixées, à chaque fois pour inscrire sa lutte dans un mouvement plus global.
Votre livre est celui d'une aventure chronologique. Vous démarrez avec les premières années du Net grand public, de 1995 à 2001, que vous appelez les grandes heures de « l'Internet militant ». Quand « l'engagement [passait] désormais par la production et la circulation de l'information », à travers de nouvelles formes de militantisme, de narration même, d'esthétismes. De tout cela, que reste-t-il aujourd'hui?
Sur un plan général, nous renvoyons ici à la conception du philosophe John Dewey qui définit la forme de vie démocratique comme une enquête sans fin sur elle-même, régie par la logique de l'expérimentation. Internet, conçu comme laboratoire, permet à la fois d'observer ces logiques d'expérimentation à l'œuvre et de pointer l'élaboration de procédures. Ensuite la conquête du « pouvoir-dire » individuel, tel qu'il se manifeste dans des blogs, des commentaires de forums, des remix video ou musicaux voire des jeux vidéos (cf French Democracy) est une donnée incontournable de la sociologie politique aujourd'hui.
Avec et sur Internet, la politique se fait « au nom propre » et ne peut se dissoudre dans le « nous ». Cette volonté de « maîtriser sa parole de bout en bout » dans le cadre d'un engagement politique est manifestée par tous les médiactivistes qui reprennent à leur compte la formule du chanteur Jello Biaffra « Don't hate the media. Become a media » (« Ne détestez pas les médias, devenez les »).
Ce n'est pas seulement la sociologie du militantisme qui s’en trouve reconfigurée mais ses formes mêmes. Chacun a tendance à croire que le retrait des institutions du politique implique un retrait de l’action politique elle-même. Nous tentons de montrer que ce retrait peut permettre d’explorer de nouvelles formes d’actions ou de coalition notamment à travers « le tournant culturel de l’activisme politique » qui s’exprime sur Internet.
Pour les « orphelins de la politique », ceux qui sont hors partis ou hors syndicats, pour ceux qui n'ont pas la patience d'attendre le grand soir et préfèrent le « frappez fuyez » préconisé par Hakim Bey (philosophe et figure de proue des activistes d'Internet, NDLR), avec sa notion de Zone Autonome Temporaire, la politique ne ressemble pas forcément à sa forme traditionnelle (voir les défilés roses et noirs d'Act Up ou les tangos dans les supermarchés de YoMango...).
Une logique d'affiliation temporaire à des causes, supposant leurs propres mises en scène publiques, remplace l'encartement à vie. Par exemple, en France, au moment du vote de la loi DADVSI, cette transposition d’une directive européenne visant à adapter la législation du droit d’auteur aux Nouvelles Technologies, qui pénalise notamment les pratiques de téléchargement et des dispositifs de P2P, un public politique s'est agrégé pour la combattre, allant des militants du logiciel libre aux fans de manga en passant par des associations de consommateurs.
Ce sont des causes qui font se mobiliser des individus, qui les font s'agréger en un public interconnecté. Et ce sont les actions publiques qui constituent l’unité structurelle de l’engagement, de la mobilisation. D’où l’importance de la dramaturgie, d’une certaine esthétique de la protestation. C'est ce qui rassemble les différentes expérimentations plus ou moins ponctuelles que nous avons racontés dans ce livre.
Et comme Internet est travaillé par la remixabilité généralisée, c'est à la fois le répertoire de l'art, de la culture de masse et de la culture technique qui sont « sous la main », qui se trouvent ré appropriables désormais par tout à chacun. Par exemple, la forme hoax (canular informatique) développée magistralement par les Yes Men, célèbres notamment pour la création d’un faux site du Gatt et leurs magistrales performances devant des organisations patronales, se retrouve reproduite ici et là dans différentes actions et causes. Autres exemples: les remix politiques musicaux ou vidéo qui circulent maintenant aussi vite que les blagues de bureau.
Dernier exemple en date : le remix des clips de Carla Bruni ou, plus avant, les remix rap des discours de Sarkozy signés du WU-MP, sans compter les clips de la campagne anti-Bush de MoveOn que nous avons rassemblé, entre autres, sur le site « Devenir Media ». On croit voir des clips mais ce sont de singuliers détournements politiques qui actualisent la logique « recombinante » chère au Critical Art Ensemble. Et c'est ainsi qu'Internet demeure un laboratoire d'expérimentation technique, politique et culturelle à tous les sens du terme, dans lequel se design, se façonne, au sens anglo-saxon des formes de vie politique.