Mario Vargas Llosa, du roman héroïque au roman érotique

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Aux Cinq Rues, Lima est consacré aux années de la présidence Fujimori au Pérou : plus que de dénonciation, le prix Nobel s’y soucie de sa satisfaction.

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Comme de nombreux écrivains sud-américains, Mario Vargas Llosa lie étroitement littérature et politique dans sa vie et ses textes : l’ancien candidat aux élections présidentielles du Pérou a été couronné en 2010 d’un prix Nobel qui saluait « sa cartographie des structures du pouvoir et ses images aiguisées de la résistance de l’individu, de sa révolte et de son échec ». Son dernier livre, Aux Cinq rues, Lima, présente tous les atours d’un roman politique. C’est pourtant ce qu’il n’est pas. Voilà qui est affligeant, mais pas vraiment surprenant.

Aux Cinq Rues, Lima, paru en espagnol en 2016, tient son nom d’un quartier populaire de la capitale péruvienne. Le lieu ne constitue pourtant pas la matière du livre, mais son cadre, voire son décor, son prétexte, sa parure : celle d’un roman qui passe son temps à dire autre chose que ce qu’il prétend faire. Car l’intrigue n’offre qu’à peine quelques aperçus des bas-fonds, toute tendue qu’elle est vers des protagonistes d’un autre monde : un riche ingénieur, Enrique Cárdenas, est victime d’une tentative de chantage lancée par un magazine à scandales, Strip-tease, à partir de photos prises au cours d’une partie fine. Une courageuse journaliste parviendra à lever le voile sur les machinations en coulisse du président et du chef des services secrets, qui utilisent les ragots colportés par la presse pour servir leur tyrannie.

« C'est Montesinos ! », titre en une « Caretas », journal d'investigation péruvien, le 23 décembre 1992. Ces photos sont les premières publiées de Vladimiro Montesinos, dont le pouvoir était si secret qu'un journal avait même déclaré qu'il était « une invention de l'opposition ». En rez-de-chaussée, « Caretas » annonce l'assassinat de Pedro Huillca, secrétaire général de la plus importante confédération syndicale péruvienne. Attribué par Fujimori au Sentier lumineux, ce meurtre avait été commis par les escadrons de la mort de son propre gouvernement. « C'est Montesinos ! », titre en une « Caretas », journal d'investigation péruvien, le 23 décembre 1992. Ces photos sont les premières publiées de Vladimiro Montesinos, dont le pouvoir était si secret qu'un journal avait même déclaré qu'il était « une invention de l'opposition ». En rez-de-chaussée, « Caretas » annonce l'assassinat de Pedro Huillca, secrétaire général de la plus importante confédération syndicale péruvienne. Attribué par Fujimori au Sentier lumineux, ce meurtre avait été commis par les escadrons de la mort de son propre gouvernement.
L’intrigue noue ensemble deux des fils de l’œuvre de Vargas Llosa : la dénonciation de la dictature et l’autobiographie. Un de ses livres majeurs, La Fête au Bouc (2002), évoquait Rafael Leónidas Trujillo, épouvantable potentat de Saint-Domingue qui finit assassiné par les militaires. Les Péruviens voient dans ce roman une attaque indirecte du romancier contre celui qui, en 1990, a triomphé aux élections présidentielles face au candidat Vargas Llosa : le bouc (« el chivo ») du titre pourrait bien être le Chinois (« el Chino »), Alberto Fujimori, affublé de ce sobriquet raciste du fait de ses origines japonaises. Aux Cinq Rues revient sur la décennie d’une présidence autoritaire, et la dénonciation excède la simple vengeance personnelle : Fujimori s’est avéré un dictateur d’envergure – il purge désormais une peine pour crimes contre l’humanité et corruption. Son ombre plane sur tout le livre, sans qu’il y apparaisse jamais. C’est son fidèle et terrible conseiller, Vladimiro Montesinos, qui intègre la fiction. Il n’y est désigné que par son surnom, « le Docteur » (pour des raisons légales ?). Les séquences consacrées à celui que l’on a aussi appelé le « Raspoutine péruvien » comptent d’ailleurs parmi les plus réussies du livre.

Mais le roman s’attache moins à décrire les arcanes de la violence organisée du haut de l’État qu’à suivre les aventures et mésaventures de deux couples de la bourgeoisie d’affaires. Le portrait qu’en dresse Vargas Llosa est moqueur – ces dames meublent la vacuité de leurs journées en décorant leur intérieur et en découvrant ensemble les joies du saphisme. Reste que la sympathie amusée que l’auteur éprouve pour ces personnages pris dans leurs problèmes de riches est sensible. Rien d’étonnant de la part d’un écrivain qui se proclame depuis plusieurs décennies admirateur de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher, et affirme son attachement au libéralisme économique au nom d’un principe de réalité semblable à celui qu’il veut appliquer dans ses romans : « Fonder toute l’organisation de la société sur le principe de base de l’altruisme nous conduit généralement à l’irréalité, à la fiction. Le libéralisme part d’une réalité beaucoup plus terre à terre et, pour beaucoup, déprimante : à savoir qu’il y a des intérêts personnels fort rattachés à l’égoïsme, non à l’altruisme […]. Il est alors préférable de reconnaître la société en partant de cette réalité au lieu de partir de l’irréalité de croire que les êtres humains fonctionnent par idéalisme. »

Littérature engagée et « livres faciles »

Le réalisme, dans Aux Cinq Rues, Lima, réside finalement moins dans une description des dérives du pouvoir que dans la petite comédie de mœurs qui nous est donnée à lire. Cette veine plus intimiste et légère était celle de La Tante Julia et le scribouillard (1980) : Vargas Llosa y racontait comment il avait épousé, à l’âge de 18 ans, sa tante par alliance, qui avait presque le double de son âge. Ici, le scandale est celui que doit affronter le personnage d’Enrique : il fait les choux gras d’un magazine sordide, mais par la grâce d’une femme lourdement caractérisée comme peu gracieuse, le journal qui accable l’ingénieur fera le salut de la nation en devenant un temps l’organe de la dénonciation de la dictature. La confusion des genres est peu crédible, mais elle a des résonances autobiographiques. Vargas Llosa a lui-même fourni la matière de quelques articles à la presse people et au journalisme d’investigation ces dernières années : une idylle avec l’ex-femme de Julio Iglesias a suscité les appétits de ¡Hola!, qui aurait offert à l’écrivain et sa nouvelle compagne un million d’euros pour un entretien exclusif. Plus récemment, le nom de l’écrivain a surgi dans les « Panama Papers » : il a figuré sur les documents du cabinet Mossack Fonseca (voir ici et ). Ces dernières informations sont parues alors que le roman sortait en version originale, il y a un an.

La révélation de ces affaires financières ne fait qu’expliciter les convictions politiques actuelles de l’écrivain, qui déclarait à ce sujet dans un entretien sur France Inter : « Il y a des pays où les impôts sont un peu comme des expropriations. » Quant aux affaires amoureuses de ce prix Nobel de littérature, qui a aussi eu l’honneur d’être publié de son vivant dans la Pléiade, les voir étalées en couverture d’un magazine people (« Isabel et Mario : comme une lune de miel en Colombie », titre ¡Hola! en mars 2017) peut amuser un lecteur français qui y trouve de l’exotisme (on imagine mal Patrick Modiano ou Jean d’Ormesson en même posture). Mais le lecteur de l’œuvre de Vargas Llosa est tout de même susceptible de s’étonner. N’était-ce pas cet écrivain qui dénonçait nommément dans La Civilisation du spectacle (2015) « ¡Hola! et ses congénères », qui transforment « l’information en un instrument de divertissement », consolidant ainsi « cette civilisation light qui a permis à la frivolité de prendre la place des idées et des réalisations artistiques de jadis » ? Comme dans ses chroniques régulières pour El País, Vargas Llosa est tout occupé dans cet essai à déplorer la vulgarisation de la vie culturelle, imputée, entre autres, à la « liberté de mœurs » et à « la démocratisation de la culture ». Conséquence : « L’érotisme a disparu, en même temps que la critique et la haute culture. » Ces raccourcis de la pensée éclairent en fait le projet romanesque. Aux Cinq rues, Lima, qui parsème avec constance son récit de scènes de sexe, a visiblement pour ambition de promouvoir l’érotique contre la corruption du politique.

Le livre tente d’opérer une dénonciation habile, en prenant le lecteur au piège de son ironie. Alors que tout le roman pourfend cette presse à scandale qui réussit en révélant l’intimité sexuelle des uns et des autres, il offre au lecteur complice des scènes qui se veulent piquantes (à condition de partager les fantasmes hétérosexuels masculins de base), flattant les hypocrisies pour mieux les dénoncer. Ce sont les travers de la bourgeoisie péruvienne qui sont explicitement visés : « Nous sommes un pays de commères », assène l’éloquent et répugnant rédacteur en chef de Strip-tease à l’ingénieur. Malheur au pays qui a besoin de cancans, parce qu’il a oublié ce qu’était la poésie : un personnage de barde qui a perdu la mémoire hante les pages du roman comme le fantôme d’une littérature oubliée. Mais le livre se conclut sur un happy-end intime et politique tellement léger qu’il n’a plus aucune consistance : il ne subsiste in fine que le plaisir du voyeur, comme si les temps de la colère étaient révolus.

Vargas Llosa, qui dans son discours de réception du prix pour la paix à la Foire de Francfort, en 1996, plaidait pour une littérature qui renonce « à être light » et revienne à l’« engagement », pense-t-il encore écrire de la littérature « engagée », contre « les livres faciles » ? Ce ne serait pas la première fois qu’un contempteur du contemporain produirait lui-même une œuvre profondément complaisante, qui flatte, sous couvert de les dénoncer, toutes les facilités de l’époque. Le roman est au fond la première victime de sa propre ironie. Il ignore que ce sont les temps ironiques qui sont révolus.

 

cinq-rues
Mario Vargas Llosa, Aux Cinq Rues, Lima, traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort, Gallimard, 300 pages, 22 €.

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