Gramsci, interprète de la crise politique italienne

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Antonio Gramsci est l’auteur italien le plus prisé de la pensée critique. Ses concepts, désormais appliqués à toutes sortes d’époques et de continent, peuvent nous aider à comprendre les soubresauts politiques de son pays natal, piégé dans un « équilibre catastrophique des forces ».

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La formation d’un nouveau gouvernement en Italie a été à ce point chaotique qu’elle incite à rechercher des grilles de lecture éclairantes sur la crise politique en cours. Le théoricien et militant communiste Antonio Gramsci (1891-1937), qui suscite ces dernières années un engouement renouvelé sur tous les continents, pourrait nous avoir légué des clefs d’interprétation utiles de ce qui se joue dans son pays natal.

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Instrumentalisée par de nombreux courants politiques, y compris les plus réactionnaires, son œuvre nourrit surtout la pensée critique contemporaine. Plusieurs de ses aspects la rendent encore séduisante.

Réservoir de citations et de concepts adaptés aux temps de crise, elle résonne aisément dans une période comme la nôtre, marquée par la brisure de multiples régularités économiques et politiques. En outre, elle offre une réflexion stratégique qui s’avère à la fois inclusive (en ne se focalisant pas uniquement sur les luttes ouvrières contre l’exploitation) et réaliste (en actant le fait que l’émancipation ne viendra plus d’affrontements directs, violents et rapidement résolus).

Or l’Italie contemporaine apparaît comme un site d’observation privilégié des phénomènes théorisés par Gramsci. Parmi les États fondateurs de l’Union européenne (UE), elle est certainement celui où la « crise d’autorité » des élites dirigeantes se révèle la plus patente.

Dépourvues des moyens de la résoudre, celles-ci ne font cependant face à aucun acteur capable de leur opposer une « hégémonie » alternative. Entre tentations autoritaires contrariées (relevant d’un « césarisme » régressif) et expériences gouvernementales inédites (devant beaucoup à la puissance du « subversivisme »), la péninsule est en proie à un « équilibre catastrophique des forces », sans cesse prolongé.

Un césarisme d’un type nouveau

Le refus initial du président Mattarella de nommer un gouvernement M5S-Lega, et sa tentative de lui substituer un gouvernement technique dirigé par un ex-économiste en chef du FMI, sont apparus comme un nouveau moment de « post-démocratie », comme l’Italie en avait déjà connu en 2011.

En novembre de cette année-là, Silvio Berlusconi a déposé sa démission, mais sans que la société italienne, ses corps intermédiaires ou ses représentants politiques n’aient joué un rôle direct. Ce sont les pressions exercées par les principales autorités et dirigeants de l’UE – la Banque centrale, la Commission et le couple Sarkozy-Merkel – qui furent décisives.

Le lendemain de son départ, le président Napolitano chargea Mario Monti (ex-commissaire européen à la concurrence et consultant pour la banque Goldman Sachs) de former un gouvernement technique soutenu par tout l’arc du centre droit au centre gauche. Au nom de l’Europe, ces forces donnèrent leur blanc-seing à la poursuite au pas de course d’une austérité violente et des fameuses réformes structurelles. L’historienne Stefanie Prezioso, contactée par Mediapart, se souvient du climat irréel d’union sacrée qui régnait à l’époque, « comme dans un état de guerre ».

Après avoir enregistré des pertes sévères aux élections générales de 2013, les grands partis de gouvernement ont à nouveau trouvé un terrain d’entente afin d’exercer le pouvoir, ensemble, puisqu’ils ne le pouvaient plus par le mécanisme de l’alternance qui avait fonctionné depuis 1994. Comme l’a noté Christophe Bouillaud, le gouvernement Letta issu de cette entente présentait un caractère inédit et problématique : depuis l’après-guerre, « jamais un gouvernement n’avait regroupé des partis occupant des positions officiellement aussi opposées sur l’axe gauche/droite […], sans qu’il y ait eu par ailleurs une gestation de l’accord, tout au moins dans l’espace public le plus ouvert aux citoyens ».

La chose est d’autant plus remarquable que selon le politiste Piero Ignazi, qui s’appuie notamment sur des enquêtes d’opinion, la distance idéologique entre les blocs électoraux de droite et de gauche est restée élevée tout au long des années 1990 et 2000. En clair, les préférences des citoyens n’ont pas cessé d’être fortement polarisées, ce qui n’a pas empêché les élites dirigeantes de la Deuxième République de pactiser pour gouverner au centre, ce dernier étant défini en dernière instance par le respect de l’orthodoxie européenne.

À certains égards, ces (tentatives de) gouvernements techniques et ces « étranges majorités » peuvent être qualifiés de moments « césaristes » – un terme repris par Gramsci pour désigner des solutions autoritaires, imposées dans un moment d’incertitude traversé par une formation sociale. Par le passé, le césarisme s’est souvent incarné dans une figure charismatique usant de la force armée. Dans nos régimes représentatifs démocratisés et pacifiés, il présente un visage différent. Moins spectaculaire dans son atteinte aux libertés publiques, il n’en aboutit pas moins à la réduction drastique de l’offre politique « pensable » dans l’espace européen.

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En 2012, Razmig Keucheyan et Cédric Durand qualifiaient ainsi de « césarisme financier et bureaucratique » la réponse des élites européennes à la récession et à la crise des dettes souveraines. Dans leur analyse, ils soulignaient l’asymétrie entre le durcissement de l’austérité pour les peuples et les largesses dont a bénéficié la haute finance, cette dernière tirant parti de son influence supérieure dans les coulisses de la décision publique.

Le sociologue et l’économiste pouvaient s’appuyer sur les anticipations de Gramsci lui-même, conscient de la nécessité d’élargir la portée de sa formule. « Dans la période qui va jusqu’à Napoléon III, peut-on lire dans son treizième cahier de prison, les forces militaires constituaient un élément décisif pour l’avènement du césarisme, qui se produisait au moyen de coups d’État bien précis. Dans le monde moderne, les forces syndicales et politiques […] compliquent le problème. »

Du fond des geôles fascistes de Mussolini, le penseur italien précisait qu’on pouvait « avoir affaire à une solution césariste même en l’absence d’une personnalité “héroïque” et représentative ». Citant des exemples de collusion entre forces parlementaires a priori antagonistes, il s’amusait du fait que « naturellement, l’opinion vulgaire pense que les gouvernements de coalition sont le plus “solide rempart” contre le césarisme ».

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