Philippe Lefait craint que l'indépendance soit mise à mal

L'annonce par Nicolas Sarkozy, le 8 janvier, de la suppression de la publicité sur l'audiovisuel public inquiète les professionnels. Philippe Lefait, présentateur des «Mots de Minuit», sur France 2, craint que l’indépendance ne soit mise à mal tandis que Marcel Trillat, documentariste et administrateur de France Télévision de 2001 à 2006, estime que «cette affaire est un piège».

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Philippe Lefait, présentateur des «Mots de Minuit», sur France 2, craint que l’indépendance ne soit mise à mal et prône une augmentation de la redevance. Selon l’ancien présentateur du 20h, il faut que l’Etat garantisse la prise de risque, via un nouvel outil de mesure qualitative légitimant une "moindre audience".

La mobilisation du personnel du service public de l’audiovisuel a été forte…

Cela correspond à une réelle inquiétude. Un effet de sidération a saisi aussi bien Christine Albanel et Patrick de Carolis que les salariés menacés de perdre leur emploi. La décision de Nicolas Sarkozy est un contresens démocratique, parce qu'il décide avec deux conseillers et oblige tous les autres à le suivre.
La fin de la publicité n’est-elle pas une bonne nouvelle?
On sort de quarante ans de marquage à la culotte, depuis 1968 et l’arrivée de la publicité à la télé, encore accentué depuis 1987 et la privatisation de TF1. Mais exiger la suppression totale et exiger, dans le même temps, une télé de qualité, cela passe d’abord par la reconnaissance d’une «moindre audience» que viendrait compenser la nature des programmes. La pseudo logique mercatique ne disparaît avec la publicité que si l’on juge une chaîne publique comme on note du patinage artistique. Une note technique (l’audience), pondérée par une note artistique (la qualité des programmes). La direction du groupe France Télévisions a d’ailleurs mis en place il y a six mois un outil de ce type (le qualimat, qui doit être consacré de la même façon que l’est l’audimat aujourd’hui. S’il n’est pas «sacralisé dans les textes», les lobbies et les amis médiatiques du Président Sarkozy parviendront à le remettre en cause. Une télévision publique de qualité ne peut exister que si l’Etat garantit financièrement la prise de risque qualitative, à hauteur de ce que pouvait faire la publicité. Si la qualité ne pondère pas l’audience et si l’on conserve l’idéologie du résultat, la télévision publique est foutue.
Comment concrètement se distinguer de TF1 sans devenir Arte?
Je n’ai pas l’habitude d’encenser mes patrons, mais Patrick de Carolis a initié de vraies prises de risque. Avec la fiction sur Maupassant, le théâtre en prime-time ou même le maintien du «Plus grand cabaret du monde» de Patrick Sébastien. On n’a pas encore construit l’autoroute, mais on a tracé un intéressant chemin de traverse. Face à «Rambo», on peut proposer «Le Cid». Avec Philippe Torreton et pas avec un acteur allemand. Mais cela a un coût. Et la tentation peut être grande de finalement remplacer «Le Cid» par une série américaine…
J’entendais récemment Josée Dayan dire qu’elle ne pourrait plus faire «Balzac» sur TF1 aujourd’hui. L’important dans ce qui se joue aujourd’hui, c’est la préservation du périmètre actuel de France Télévisions. En provoquant, je dirai qu’on peut faire de l’érotisme sans tomber dans la pornographie. Ou péter en étant rabelaisien et pas Cauetien.

Selon vous, le modèle souvent cité de la BBC est-il pertinent?

Si actuellement, je n’ai pas l’impression que France 2 soit identique à TF1, je suis aussi heureux de retrouver le service public français quand je rentre de Londres. La BBC fait de la télé-réalité et des magazines extrêmement racoleurs, bien que sans pub. Enfin, la comparaison avec la BBC me paraît d’autant plus insensée que la redevance en Grande-Bretagne est à 200 euros, comme en Allemagne. Ce serait un beau discours de «politique de civilisation» et de transparence que d’assumer une augmentation annuelle de 80 euros en France! Or, lors de sa conférence de presse, Nicolas Sarkozy a parlé de compensation au centime près, évoquant une télé publique «dynamique» financée par une taxe «infinitésimale». On voit déjà dans ses mots la difficulté de la tâche… Intellectuellement, qu’est-ce que cela veut dire de se financer sur le dos du privé?

Vous parliez de contresens démocratique. Que vous inspire l’investissement du chef de l’Etat dans ce dossier?

Jusqu’ici, grâce notamment à la cohabitation, le personnel s’est habitué à l’indépendance. J’ai lu ce matin un conseiller de Christine Albanel déclarer qu’«on n’en était pas encore à réfléchir aux programmes». Mais depuis quand un ministère réfléchit aux programmes?! Derrière cette évolution de la définition du service public, on peut ressentir la crainte que certaines tentations resurgissent…

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