«Devant mes yeux, le désert»: un regard sur la contre-culture au Japon

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Vous êtes las des commémorations de Mai 68, qui veulent couler un printemps dans un massif monument national ? Lisez un roman japonais de 1966 : vous sentirez siffler la brise de la révolte. Devant mes yeux, le désert, de Shuji Terayama, est réédité chez Inculte, tandis que le festival Côté Court consacre une rétrospective à cet écrivain, qui est aussi un homme de théâtre et de cinéma.

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Dans la préface de Devant mes yeux le désert, Shuji Terayama hésite : doit-il dédicacer son premier roman au pur-sang Pillow Ace, ou plutôt à Jayne Mansfield ? Il finit par l’offrir à son lecteur, évidemment, lui qui pour obtenir ce livre « n’a même pas regardé à la dépense ! Comme dit la chanson : Suffit pas d’avoir du cœur / Faut encore avoir du fric ! » 

Turf, désirs crus, variété sentimentale : et c’est parti pour l’histoire de deux apprentis boxeurs à Shinjuku, le quartier bohème de Tokyo, racontée dans les rythmes contradictoires du tanka – une forme impériale, un poème de 31 syllabes – et de l’improvisation jazz, écrite par un homme qui se définit lui-même comme un « Yellow Negro », et cite le poète afro-américain Langston Hughes entre deux jingles de réclames radiophoniques.

Terayama n’est pas une star de la littérature japonaise, c’est une étoile filante de la contre-culture des années 1960. Il reste un auteur underground et sulfureux aujourd’hui encore, peut-être aujourd’hui plus encore, traçant son chemin singulier dans ces années de révolte et de conquête des libertés. Quand on lui demandait quelle était sa profession, Shuji Terayama répondait : « Je suis un Shuji Terayama » (de fait, un faux Terayama avait surgi à Tokyo au début des années 1970, il partait sans payer ses cafés).

Shuji Terayama devant son théâtre, le Tenjo Sajiki. Shuji Terayama devant son théâtre, le Tenjo Sajiki.

Terayama fait irruption sur la scène publique en 1954, et c’est aussitôt un scandale : à 18 ans, il reçoit un prix pour un cycle de tankas, mais se voit accuser de plagiat – il a copié d’autres poètes et repris ses propres haïkus de jeunesse (qu’il a rallongés, ce qui est pour certains de ses contempteurs le plus grave : il a dévoyé les formes !). Il ne manquera pas d’en tirer un manifeste, revendiquant sa « cleptomanie littéraire », sans négliger de s’en prendre à la gérontocratie organisatrice du concours.

Dans le Japon des années 1960, traversé par de violents mouvements de contestation, contre l’occupation américaine, la guerre au Vietnam, et les carcans autoritaires du Japon, Terayama découvre l’effervescence de Tokyo, fonde un théâtre, dont le nom s’inspire des Enfants du paradis de Marcel Carné. Avec sa compagnie, ce lecteur de Lautréamont, d’Artaud et de Bataille pratique un théâtre expérimental qui n’hésite pas à détruire la scène, à agresser les spectateurs, déclenchant à l’occasion de mémorables bagarres dont certaines finirent par l’arrestation de quelques comédiens, ou enjoignant le public à s’embrasser. Terayama en appelle à un art qui agit, il se présente comme un « terroriste révolutionnaire de l’imagination ».

Lui qui a grandi dans une pièce attenante à un cinéma de 800 places, d’où il pouvait voir les films – à l’envers –, multiplie aussi les courts et longs métrages, avec le même goût pour la provocation. Dans Jetons nos livres, sortons dans la rue (1971) – tout un programme – un acteur se moque du public qui ne peut pas fumer dans la salle, alors que lui le peut, sur l’écran. L’Empereur Tomato-Ketchup (1971), qui inspirera une chanson aux Bérurier noir, va si loin qu’il restera longtemps censuré : le film raconte la révolte des enfants contre le monde des adultes, ce qui passe par quelques scènes de torture et quelques autres de sexe, entre enfants et adultes. La version intégrale de l’œuvre, restaurée, ne sera visible qu’en 1996: elle est projetée ce dimanche 10 juin dans le cadre du festival Côté Court!

Au regard de cette filmographie déjantée, peuplée d’inquiétants personnages masqués qui évoluent dans un monde aux couleurs flamboyantes, Devant mes yeux le désert, que Terayama publie sous forme de feuilleton en 1965-1966, est presque sobre. Or c’est là qu’est la beauté de ces années 1960, où s’épanouissent une fantaisie formelle et une rageuse envie d’en découdre, mais encore un peu en sourdine, comme une chanson qu’on fredonne, le sourire aux lèvres ; la tragédie s’y dit doucement, sans la grandiloquence exubérante de la décennie suivante.

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