«Morts par la France», récit du massacre de Thiaroye en bande dessinée

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Dans la bande dessinée Morts par la France, Pat Perna et Nicolas Otero, tandem journaliste-dessinateur, retracent l’enquête de l’historienne Armelle Mabon sur le massacre de Thiaroye, au cours duquel des centaines de tirailleurs africains ont été fusillés par l’armée française le 1er décembre 1944. Indispensable.

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Armelle Mabon a vu le cours de sa vie renversé par un poème : « Tyaroye », tiré du recueil Hosties noires de l’illustre poète de la négritude Léopold Sédar Senghor. L’écrivain et homme politique a, le premier, ressuscité la mémoire et la dignité de ses frères tirailleurs africains, fusillés par l'armée française le 1er décembre 1944 dans le camp militaire de Thiaroye, dans la banlieue de Dakar (Sénégal), alors capitale de l’Afrique-Occidentale française (AOF).

« Prisonniers noirs je dis bien prisonniers français, est-ce donc vrai que la France n'est plus la France ? / Est-ce donc vrai que l’ennemi lui a dérobé son visage ? / (...) / Sang, sang, ô sang noir de mes frères, vous tachez l’innocence de mes draps. Vous êtes la sueur où baigne mon angoisse, vous êtes la souffrance qui enroue ma voix / (...) / Non vous n’êtes pas morts gratuits ô Morts ! Ce sang n’est pas de l’eau tépide / Il arrose épais notre espoir, qui fleurira au crépuscule. Il est notre soif notre faim d’honneur, ces grandes reines absolues / (...) »

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Après la découverte de ce poème, Armelle Mabon, assistante sociale devenue historienne, spécialiste des prisonniers de guerre « indigènes », n’aura plus qu’une obsession : faire la lumière sur ce qu’elle considère comme un mensonge d’État et prouver le crime colonial, le massacre prémédité de Thiaroye, réduit dans les oubliettes de l’Histoire à une répression sanglante de troupes se rebellant et réclamant le paiement de leur solde…

C’est le début d’un travail et d’un combat mémoriels titanesques, avec son lot de désillusions et de découragements, qui prendront plus de vingt ans à cette tête chercheuse. « Emmerdeuse, diront certains », écrivent Pat Perna et Nicolas Otero, un tandem journaliste-dessinateur qui signe aux éditions des Arènes Morts par la France, Thiaroye 1944. Dans cette bande dessinée, ils retracent la bataille de celle qui est aujourd’hui maîtresse de conférences à l'université de Bretagne-Sud, marchant dans ses pas à Thiaroye, Dakar, Diakhao, interrogeant des dizaines de témoins, des anciens militaires, des enfants de victimes…, mettant à mal les archives officielles.  

La version officielle, justement, fait état de 35 morts, 35 blessés et 34 condamnés sur les plus de 1 600 soldats indigènes regroupés dans le camp de Thiaroye. En 2014, François Hollande, premier président à reconnaître la responsabilité de la France le 1er décembre 1944 à Thiaroye, a évoqué 70 morts. Très loin du compte, selon l’historienne, conseillère scientifique de la BD. D’après elle, quelque 400 hommes désarmés et pacifiques, rentrés de quatre années de captivité dans les Frontstalags de la France occupée, ces camps de prisonniers de l’Allemagne situés hors des frontières du Reich, ont été exécutés de sang-froid à l’automitrailleuse. Un carnage. Leurs corps ont été jetés dans des fosses communes autour du camp.

Le nombre de victimes aurait été délibérément trafiqué et maquillé, l’armée française faisant croire que seuls 1 200 à 1 300 soldats auraient accosté à Dakar alors qu’ils étaient plus de 1 600. C’était le premier contingent de tirailleurs dits « sénégalais » libérés par les Alliés ou les FFI (Forces françaises de l’intérieur) à rejoindre l’AOF à bord du Circassia, un navire britannique. Ils devaient être démobilisés à Thiaroye, toucher les diverses primes promises et retrouver leurs familles après avoir vécu l'enfer de la guerre, enrôlés de gré ou de force sous le drapeau français pour combattre les nazis.

Pat Perna et Nicolas Otero suivent Biram, le fils de Mbap Senghor, tirailleur assassiné à Thiaroye, qui se bat devant la justice française depuis plus de quarante ans pour faire exhumer des fosses le corps de son père, obtenir le remboursement des sommes spoliées et la mention « mort pour la France » car, comme de nombreuses victimes, il n’y a pas droit. Il est juste « mort par la France »…

Pour lui, Thiaroye, blessure à vif jamais cicatrisée pour l’Afrique, est une vengeance sanguinaire des Français, des Blancs, des colons, qui n’ont pas supporté que les Africains, les Noirs, les colonisés, aient pris conscience dans les camps allemands de la Seconde Guerre mondiale qu’ils étaient sur un pied d’égalité et non inférieurs : « Pour les Allemands, noirs ou blancs, nous étions tous captifs. »

Quelques jours après la sortie de la BD en mai dernier, Biram Senghor a vu sa requête acceptée par le tribunal administratif de Paris, qui a enjoint au ministère des armées d’intervenir auprès des autorités sénégalaises pour l'exhumation des corps. Une lueur d'espoir pour les familles des victimes, qui attendent depuis plus de 70 ans cette réhabilitation…

Yves Abibou se démène aussi devant les tribunaux. Son père Antoine, ancien résistant des FFI, évadé des camps allemands en 1943, fut l’un des 34 condamnés à de la prison ferme (dix ans). Bien qu'amnistié en 1947, son honneur et ses droits n’ont jamais été rétablis car comme tous ses pairs, il est toujours reconnu coupable de crimes qu'il n’a pas commis. Son fils a saisi la Commission de révision et de réexamen des condamnations pénales de la Cour de cassation pour réhabiliter son père mais le 14 décembre 2015, celle-ci a refusé de rouvrir le dossier.

Il faut préciser que la justice s’appuie sur les documents officiels, ceux-là mêmes que l’historienne Armelle Mabon dénonce comme étant mensongers, sans prendre en compte les avancées historiques de ces dernières années. « La vérité, c’est comme la vie. Elle trouve toujours un chemin », rappelle la BD de Perna et Otero, qui rend accessible une histoire essentielle, longtemps taboue, une histoire de l’indignité française, fruit de la colonisation. 

L'occasion d'un hommage si rare aux centaines de milliers d'Africains, du Maghreb et au-delà du Sahara, prêts à mourir pour la France, la mère patrie, mais encore aujourd'hui oubliés de l'Histoire.

Morts par la France – Thiaroye 1944, Pat Perna et Nicolas Otero, éditions Les Arènes.

  • Parcourez les six premières planches.

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