Aux origines de la lutte contre les pesticides

La Commission européenne a relancé, en juin dernier, les négociations pour réduire massivement l’usage des pesticides sur le continent. Alors que des États renâclent et que les lobbies s’inquiètent, Mediapart recommande aux récalcitrants (et aux autres) la lecture de l’ouvrage majeur de la pensée écologique, « Printemps silencieux », de la biologiste états-unienne Rachel Carson, réédité cette année. Soixante ans après sa parution, il n’a (malheureusement) pas pris une ride.

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Juste avant l’été, la Commission européenne a lancé le chantier, maintes fois repoussé, d’une nouvelle législation sur les pesticides, destinée à réduire l’usage massif de ces produits toxiques sur le continent. Immédiatement, une dizaine d’États membres et les lobbies de l’agro-industrie ont exprimé des réserves, tel le syndicat dominant de l’agriculture française, la FNSEA, qui a dénoncé « des objectifs juridiquement contraignants […] réduisant le potentiel de production alimentaire ».

Et si tous ces dirigeants et défenseurs d’intérêts privés lisaient Rachel Carson ? Les éditions Wildproject leur en offrent l’occasion : elles ont réédité cette année Printemps silencieux, l’ouvrage majeur de cette biologiste sur les conséquences désastreuses des pesticides, paru pour la première fois en 1962. Tout y est : les impacts sur la santé humaine, la faune, la flore, les cours d’eau, les sols…

Loin d’être une relique, cet ouvrage d’une scientifique à la plume littéraire décrit, avec maints exemples à l’appui, les destructions massives entraînées par l’usage exponentiel de la chimie en agriculture sur le continent nord-américain au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Elle est la première à le faire, à l’encontre des intérêts économiques dominants, ce qui fait d’elle une lanceuse d’alerte bien avant que le terme ne soit utilisé. Et sa démonstration est implacable, à tel point qu’elle conduira à l’interdiction de l’insecticide DDT aux États-Unis.

Lire Printemps silencieux aujourd’hui, c’est constater à quel point le diagnostic de Rachel Carson dérangeait, tant sa dénonciation des ravages écologiques dus à l’utilisation immodérée de produits biocides bouscule industrie et pouvoirs publics. Mais c’est aussi se doter d’une arme supplémentaire dans le combat inégal qui oppose populations humaines et animales à l’agro-industrie, dont les poids lourds européens que sont Bayer-Monsanto, Syngenta ou encore BASF continuent de faire un business florissant en exportant leurs molécules destructrices, ainsi que le racontait récemment un remarquable documentaire d’Arte, Pesticides : l’hypocrisie européenne.

Car Rachel Carson raconte dans son livre l’extinction du vivant sous l’effet de produits dont la plupart sont encore en usage aujourd’hui. À l’époque où elle écrit, oiseaux, rapaces, poissons, lapins, écureuils… disparaissent en masse, tandis que l’industrie des pesticides est en plein essor. Ces derniers sont pulvérisés par avion sur des régions entières afin d’augmenter les rendements des cultures. Pourquoi ?, s’interroge la chercheuse. Le pays est déjà en état de surproduction agricole…

Sans doute y a-t-il un lien avec cette volonté de toute-puissance des humains que la chercheuse attrape avec quelques formules savoureuses. « Les herbicides sont de jolis jouets tout neufs, écrit-elle ; leurs effets sont spectaculaires ; ils donnent à qui les emploie l’étourdissante impression de régenter la nature ; quant à leurs conséquences lointaines, il est aisé d’en faire fi, comme si elles n’avaient de réalité que dans l’imagination des pessimistes. »

Surtout, en écologue soucieuse de vulgarisation, Rachel Carson montre comment les produits circulent et finissent par contaminer l’ensemble des milieux : « La nature ignore les compartimentages », écrit-elle. Sol, rivières, eaux souterraines, champs, jardins, maisons, aliments… Plus aucun lieu, plus aucun humain n’est à l’abri. D’autres façons de lutter contre les insectes nuisibles à certaines cultures existent, pourtant. Rachel Carson rapporte différentes expériences de « lutte biologique », par lesquelles des prédateurs naturels permettent de réguler une population devenue gênante.

La chercheuse esquisse également un lien entre le développement de certaines maladies et l’essor des pesticides, mettant en évidence le rôle des résidus toxiques, et ce que l’on appelle aujourd’hui les « effets cocktails », à savoir notre exposition simultanée à plusieurs produits. Des hypothèses largement confirmées depuis 1962.

« Deux routes s’offrent à nous, mais elles ne sont pas également belles […], écrit la visionnaire. Celle qui prolonge la voie que nous avons déjà trop longtemps suivie est facile, trompeusement aisée ; c’est une autoroute, où toutes les vitesses sont permises, mais qui mène droit au désastre. L’autre, “le chemin moins battu”, nous offre notre dernière, notre unique chance d’atteindre une destination qui garantit la préservation de notre terre. »

Si aujourd’hui des réglementations encadrent plus strictement l’usage des pesticides dans certains pays, celui-ci a doublé à l’échelle de la planète. L’humanité ne s’est pas encore engagée sur la seconde route, généreuse et soucieuse du bien commun, tracée par Rachel Carson.

*

Rachel Carson, Printemps Silencieux (traduit par Jean-François Gravrand et révisé par Baptiste Lanaspeze), éditions Wildproject, 307 p., 20 euros

Amélie Poinssot

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