Jérôme Ferrari ( prix Goncourt 2012) et Patrick Deville ( prix Femina 2012): la tentation du démiurge

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Jérôme Ferrari, prix Goncourt, refait un monde à partir d'un bar corse, Saint-Augustin en voix off. Patrick Deville, prix Femina, en une fausse biographie relax et lettrée, retrace l'existence d'Alexandre Yersin, découvreur tout terrain, disciple de Pasteur, qui invente un monde. Extraits des livres en fin d’article.

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Patrick Deville a reçu lundi 5 novembre le prix Femina 2012 pour Peste et choléra. Le 14 septembre, nous rendions compte de ce roman, en vis-à-vis de celui de Jérôme Ferrari, Le Sermon sur la chute de Rome, qui lui a été désigné, le mercredi 7 novembre, prix Goncourt 2012.

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Jérôme Ferrari écrit comme d’autres peignent, trois couleurs de base, pas un tableau semblable au précédent. De livre en livre s’élabore un univers à la fois mouvant et circonscrit, en balance d’une rive à l’autre de la Méditerranée. Dans Le Sermon, ses lecteurs retrouveront le bar, Marie-Angèle ou Virginie désormais amante glacée, apparus dans l’un de ses plus beaux romans, Balco Atlantico, ou Degorce, capitaine tortionnaire d’Où j’ai laissé mon âme, devenu général en retraite. L’univers littéraire se construit, les perspectives changent. La question du bien et du mal, la médiocrité et l’exigence, la mémoire et son effacement, perdurent, des protagonistes reculent en fond de scène, d’autres avancent, ici deux jeunes gens qui s’inventent un monde à l’échelle de leur déception.

Jérôme Ferrari | Le sermon sur la chute de Rome © Actes Sud Éditions

Libero, fils d’une famille nombreuse d’origine sarde, est une réussite de l’école républicaine. On le retrouve à la Sorbonne, étudiant les quatre sermons d’Augustin d’Hippone (voir l'onglet Prolonger), et tombant de haut : « Son professeur d’éthique était un jeune normalien extraordinairement prolixe et sympathique » pour lequel « il était absolument manifeste que l’Université n’était pour lui qu’une étape nécessaire et insignifiante sur le chemin qui devait le mener vers la consécration des plateaux de télévision ». Pire, son petit groupe d’hellénistes lui paraît condamné : « Ils étaient tous des vaincus, des êtres inadaptés et bientôt incompréhensibles, les survivants d’une apocalypse sournoise. » Vient alors, peut-être, le désir de remplacer la pensée par l’énergie, de détenir le pouvoir sur une minuscule citadelle plutôt que de se diluer. Un repli.

Mathieu, l’ami d’enfance, c’est autre chose. Corse de naissance, oui, mais grandi à Paris, il languit après l’île depuis toujours, chaque retour sur le continent, après l’été, est un exil. « Deux mondes absolument séparés, hiérarchisés, sans frontières communes et il voulait faire sien celui qui lui était le plus étranger, comme s’il avait découvert que la part essentielle de lui-même était précisément celle qui lui était la plus étrangère. » Pour son rêve insulaire, il écarte l’amour possible : « Au nom d’un avenir aussi inconsistant que la brume, il se privait de présent. » Une aspiration plus qu’une ambition.

Alors il suffit d’un bar dans le village corse, celui de Libero et Marie-Angèle, qui vient de subir pas mal d’avanies côté gérance – y compris l’accrochage d’une enseigne Che Guevara en néon bleu – pour que, Leibniz et Augustin au rencard, les deux amis décident de rester. L’ironie de Jérôme Ferrari est de retour, étonnamment conjuguée avec les passages où sa langue épouse le rythme d’un texte sacré, devient presque chant.

C'est nous qui avons créé tout ça

Une place vide en hiver, le maquis tout proche et un groupe de chasseurs. Libero et Mathieu vont réinventer le village, sans utopie aucune. Convaincre les filles qui s’ennuient à un concert de se muer en gaies serveuses. Elles dormiront à l’étage, grenier du rêve et des sens. Ils vont ajouter la musique au murmure de la fontaine. Acheter de l'exquise charcuterie et prendre langue avec des amis couleur mafia. Vont affluer les habitants d’ailleurs, les estivants, seront ravis les alentours. Libero et Mathieu parviennent à vaincre l’immobile hiver insulaire, « on aurait dit que c’était le lieu choisi par Dieu pour expérimenter le règne de l’amour sur terre ». Libero soigne les relations humaines à hauteur de comptoir, donne « son assentiment douloureux, total, désespéré, à la stupidité du monde »,  Mathieu attrape l’accent, faute de parler cette langue « qu’il ne comprenait pas mais qui était la sienne ».

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Seule Aurélie, la sœur de Mathieu, archéologue, celle qui gratte les ruines à Annaba, là où vécut Augustin d'Hippone, résiste à la gaieté sur fond de pastis. Ainsi que Marcel, l’aïeul qui médite sur une vie comme un rendez-vous manqué, une photo ancienne où il ne voit qu’une absence. Ainsi que, peut-être, à sa façon, Virgile Ordioni, brute innocente surgie de chez Steinbeck.

La médiocrité du monde que l’on s’organise ne préserve pas celui-ci de sa fin. Augustin s’adressant aux habitants apeurés d’Algérie entérinait la chute de Rome, « l’homme ne bâtit que sur du sable. Si tu veux étreindre ce qu’il a bâti, tu n’étreins que du vent ». En Corse, pas de Vandales mais juste la vie ordinaire, le fatum d’une micro-société, sublimée par la langue. Libero, le drame ayant eu lieu, constate, « c’est nous qui avons créé tout ça ». Et Mathieu comme dessoûlé peut se dire que « le démiurge n’est pas Dieu. C’est pourquoi personne ne vient l’absoudre des péchés du monde »…

 

Le latex, sans Dunlop, le Koka, sans Coca

Peste et choléra, un livre enjoué et savant, a déjà reçu, dès la fin août, le prix Fnac. À le lire, on se dit que celui qui en est le héros, Alexandre Yersin, scientifique tout-terrain, aurait pourtant découragé l’entreprise. Il n’a d’ailleurs jamais daigné écrire ses mémoires. La littérature ne l’intéressait pas, et le temps lui manquait toujours. Né en 1863, son siècle allait un peu lentement pour lui. Mais à sa mort, en 1943, le progrès prenait une drôle de tournure.

Peste & Choléra - Patrick Deville © Editions du Seuil

Patrick Deville voyage beaucoup – en écrivant ou sans écrire – ces dernières années, il écrit beaucoup – et apparaît même dans ce dernier roman en fantôme du futur amical et concerné. Car le livre n’est pas une biographie, plutôt une réhabilitation romanesque, qui retrace la vie de ce bactériologiste arrivé de Suisse, intégrant l’équipe de Pasteur, parvenant à isoler le bacille de la peste justement parce qu’on le prive d’un labo correct. En passant, sans traîner ni perdre une décennie à inscrire son nom dans les annales. Du coup, il ne reste  de lui que cette discrète mention pour spécialistes, Yersinia pestis. Allez donc délivrer l'humanité d'un de ses cauchemars (la moitié de la population d'Europe au Moyen Âge, tout de même).

Comme le note le fantôme du futur, réjoui, Yersin travaillera aussi sur le latex sans penser à devenir Dunlop, inventera une boisson à base de Koka, tout à fait stimulante, mais se contentera de la recommander aux copains de la bande à Pasteur, des gens comme lui – curieux, souvent orphelins, souvent venus d’ailleurs, et pour certains pas plus sédentaires que lui – sans songer à déposer le brevet.

Qu’est-ce qui le fait courir, Yersin ? La découverte de la mer, à 26 ans, et un rêve venu de l’enfance, l’histoire de Livingstone. Et ceci, qui nous paraît si lointain, presque merveilleux, une mappemonde où subsistent les taches blanches des régions inconnues. De médecin de bord, cabotant sur la mer de Chine, il virera bientôt explorateur. 

Patrick Deville a exploré, lui, les archives de l’Institut Pasteur, étudié la longue correspondance de son héros avec sa mère, Fanny, puis sa sœur, remonté la route qui mène à Hon Ba, ex-Indochine, constaté que côté histoire d’amour, confidences ou états d’âme, Yersin est un défi pour le biographe. Ses seuls enfants seront les gamins du village où il va s’établir dont quelques-uns deviendront chercheurs à l’Institut.  

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Oncle Patrick et monsieur Deville

Alexandre trouve généralement ce qu’il cherche (sauf  le vecteur de la peste, il envisageait le rat, c’était la puce) et ce qu’il aura cherché, c’est Nha Trang, que le dernier chapitre ou un tour sur google prive un peu de sa magie.

Na Thrang, avant.. © DR Na Thrang, avant.. © DR

C’est alors une anse sauvage, des palmiers, des pêcheurs. Le bungalow initial deviendra solide maison carrée en trois étages, le retrait du monde un royaume dont le souverain serait chercheur-inventeur-éleveur-agronome-médecin, pionnier de la conduite automobile, amoureux des avions. Et de fait, il a tant et tant importé de cultures et espèces, essayant, soignant, ajustant, qu’aujourd’hui la région est encore potager-verger national, et qu’autour du lac de Dalat paissent des vaches très suisses d’allure. Un royaume du progrès, enclave coloniale… tandis que le monde, lui, se fracture. C’est peu dire que Yersin n’a pas la tête politique.

Et tout ceci pourrait n’être qu’une belle histoire de l’oncle Patrick, si monsieur Deville n’avait pas le génie du croisement et du rapprochement. Son Yersin réfractaire aux affects – en dehors de solides amitiés au long cours – croise et recroise ainsi ses contemporains, d’abord Rimbaud, surtout Rimbaud, stupéfiants rapprochements épistolaires, ou les parnassiens voisins de la bande à Pasteur. Deville multiplie les incises, les à-côtés historiques, les télescopages des dates ou événements et c’est une fresque qui apparaît, une époque où le malheur humain pouvait se conjurer, entre science et progrès, l’avant jusqu’à sa fin et, en miroir, aujourd’hui.

À Nha Trang, Indochine, le vieux Yersin qui écoute Radio-Londres meurt au moment où ses cinquante mille hectares vont être occupés par les Japonais. À Nha Trang, Viêt Nam, les touristes russes barbotent sur la plage de l’ex-pays frère…

 

Le Sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari, 202 pages, éditions Actes Sud, 19 €

Extrait ici

A lire aussi, les billets d'Emmanuelle Caminade sous l'onglet Prolonger.

A retrouver dans la Bibliothèque de Mediapart






Peste et choléra, Patrick Deville, 221 pages, éditions du Seuil, coll. Fiction & Cie, 18 €. Extrait ici

A retrouver dans la Bibliothèque de Mediapart

 

 

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Étant publiée par les éditions Actes Sud, il était entendu que je m'abstiendrais de traiter ici des écrivains français de la maison. Normal et même confortable. Dérogation unique en ce qui concerne Jérôme Ferrari dont j'avais lu les œuvres précédentes, liées au Sermon sur la chute de Rome, mais que je ne connais pas personnellement.