«Better Call Saul»: décrochez, c’est le bon numéro

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La quatrième saison de Better Call Saul arrive à son terme. Jimmy McGill n’est toujours pas devenu Saul Goodman, l’avocat corrompu découvert dans Breaking Bad. Une chose est pourtant claire : cette série créée par Vince Gilligan et Peter Gould est la meilleure de celles qu’on peut voir en ce moment.

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La chaîne américaine AMC diffuse ce lundi soir le dernier épisode de la saison 4 de Better Call Saul. Vingt-quatre heures plus tard, les spectateurs français pourront le découvrir sur Netflix, s’ils sont abonnés. Ainsi prendra fin une des phases les plus éblouissantes de la télévision contemporaine. Provisoirement, car une cinquième saison, au moins, est prévue.

La série n’avait pourtant pas si bien commencé. Lorsque Breaking Bad fut terminé et que Vince Gilligan annonça vouloir créer, en compagnie de Peter Gould, un spin-off autour des années de formation du personnage de l’avocat véreux à mort Saul Goodman, Jimmy McGill de son vrai nom, on crut que les deux hommes ne proposaient que de s’offrir une récréation. Les deux premières saisons ont confirmé ce pronostic. Non pas qu’elles aient manqué de force, mais le ton était encore trop rigolard, et trop mécaniques les allers et retours entre le bon et le mauvais Jimmy, entre le juriste consciencieux et l’incorrigible arnaqueur. Dans ce cadre, l’introduction de son grand frère Charles ne pouvait être que révélatrice : de même que ce ténor du barreau ne pouvait se retenir de mépriser son cadet, de même la série semblait, de temps à autre, vouloir soumettre celui-ci au jugement d’une sorte de bonne conscience.

Cela pouvait se comprendre. Si Breaking Bad avait été l’histoire d’un petit professeur de chimie qui tourne subitement mal, Better Call Saul serait à l’inverse celle d’un homme mettant le plus de temps et le plus d’hésitation possible à accomplir le même virage. Et comme en outre chacun savait à quoi ressemblait Saul, il n’était que trop tentant de faire durer le plaisir. Il y avait toutefois un sérieux revers : en voulant donner un passé, et donc des excuses, à certains personnages de Breaking Bad, Gilligan paraissait céder aux facilités de la psychologie et des flashbacks explicatifs.

Bande-annonce originale de la saison 4 de « Better Call Saul ». © Series Trailer MP

À quel moment les choses ont-elles commencé à basculer ? On se souvient, dans la saison 2, de l’ouverture admirable de l’épisode 8, un long plan séquence accompagnant en musique le passage d’un camion à la frontière entre le Mexique et les États-Unis. On se souvient de moments superbes dans la troisième saison. Mais c’est avec la quatrième que Better Call Saul est devenue une grande série, au point de peut-être surpasser Breaking Bad. C’est en tout cas ce que certains vont jusqu’à affirmer.

Est-ce simplement que Gilligan et Gould ont laissé tomber la psychologie et ses explications toujours à la fois trop lourdes et insuffisantes ? C’est sans doute une vision un peu rapide. Il n’empêche : depuis que les séries tiennent le haut du pavé, il y a eu grosso modo deux façons de procéder. Soit on a cherché à humaniser un genre jusque-là contraint par ses formats, à donner de la profondeur aux récits, du souffle et de l’âme, une hauteur et une largeur de vue que seul le cinéma avait offertes jusque-là. Cela a donné Les Soprano, cela a donné The Wire… Pas n’importe quelles séries. Soit au contraire on a cherché à épouser les formats, à ne pas tourner le dos aux servitudes télévisuelles mais à les embrasser, à aller aussi loin que possible dans la mécanisation des affects et des histoires, leur industrialisation même. Bref, à inventer un art neuf à partir de ce qui, a priori, s’oppose à toute velléité d’art.

Breaking Bad avait fait des pas décisifs en ce sens. Mais Better Call Saul va en effet plus loin. Justement parce que c’est une série en apparence plus mineure et que le mineur pourrait être l’autre nom de cet effort. Jusque-là, ce que les séries avaient apporté concernait avant tout la narration. Vince Gilligan est un des très rares à penser la série comme forme. Quiconque est sensible à cela, sensible à l’idée qu’il pourrait y avoir une originalité formelle de la série, ne peut qu’être captivé par son travail. Il ne s’ensuit évidemment pas que tout soit irréprochable : comme Breaking Bad, Better Call Saul n’est pas avare en coquetteries ou en effets. Mais il faut croire que ceux-ci sont nécessaires à l’invention. Ou plutôt : ces coquetteries et ces effets coïncident désormais avec une platitude inédite.

Je m’explique. Chacun sait comment fonctionne un épisode de série : la narration passe d’un segment du récit à un autre, parfois même sans attendre que telle scène ait touché à sa fin, et de temps en temps les segments se croisent, afin que le spectateur ne soit pas trop dérouté et ne perde pas de vue que tout cela compose une unité générale. Ces allers et retours sont artificiels et un peu fatigants, ils donnent parfois le tournis, mais ils font partie du genre et personne ne songerait à s’en plaindre. Better Call Saul fonctionne autrement. Chaque scène y est plus qu’une scène : une totalité close, un petit film qui a sa suffisance… On serait presque tenté de dire : un programme indépendant, une chaîne de télé créée pour un paquet de minutes. Gilligan et Gould n’interrompent jamais un processus en cours pour passer à autre chose. Ils vont jusqu’au bout. Puis c’est l’écran noir. Et on passe à la scène, c’est-à-dire au bloc suivant.

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