Siri Hustvedt et nos « braguettes mentales »

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Comment être reconnue par le monde de l'art quand on est une femme ? Comment devenir soi-même à travers ses personnages ? Ces questions irriguent le dernier roman de Siri Hustvedt, Un monde flamboyant, analyse des catégories et genres qui altèrent nos perceptions. Or, « c’est le brouillage qui m’intéresse. Le désordre » : rencontre avec l'auteure et extrait du roman.

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Harriet Burden, plasticienne new-yorkaise, vient de mourir et l'universitaire I.V. Hess décide de consacrer une étude sous forme d’anthologie à cette figure méconnue de la scène artistique. Cette étude rassemblant journaux intimes de l’artiste, entretiens, articles, témoignages de ses proches, aura le même titre que la dernière œuvre d’art achevée par Burden, The Blazing World (« Un monde flamboyant »), également titre du roman de Siri Hustvedt.

De chapitre en chapitre, c’est un portrait kaléidoscopique qui se dessine, celui d’une artiste engagée – enragée, aussi – et celui du monde de l’art, visant à « révéler les rouages complexes de la perception humaine et la façon dont les notions inconscientes de genre, de race et de célébrité influencent la compréhension que peut avoir le public d’une œuvre d’art donnée ». Qu’est-ce qu’être une femme blanche, vieillissante, mariée à un grand marchand d’art (Felix Lord) ? Quelle liberté malgré ces étiquettes ? Le constat d’Harriet Burden est cinglant : « Toutes les entreprises intellectuelles et artistiques, plaisanteries, ironies et parodies comprises, reçoivent un meilleur accueil dans l’esprit de la foule lorsque la foule sait qu’elle peut, derrière l’œuvre ou le canular grandiose, distinguer quelque part une queue et une paire de couilles. »

Louise Bourgeois par Robert Mapplethorpe, 1982 © DR Louise Bourgeois par Robert Mapplethorpe, 1982 © DR

Pour échapper à ces barrières, et aussi à nos préjugés, Harriet Burden se lance dans un projet au long cours, Masquages : faire « jouer à trois hommes le rôle de prête-nom pour son propre travail créatif. Trois expositions en solo dans trois galeries new-yorkaises », de 1999 à 2003, attribuées successivement à Anton Tish (L’Histoire de l’art occidental), à Phineas Q. Eldridge (Les Chambres de suffocation) et Rune (Au-dessous), qui toutes « avaient en réalité Burden pour auteur ». Chaque avatar est une des « personnalités poétisées » de Burden et révèle le « sexisme régnant dans l’univers de la culture ».

I.V. Hess, universitaire aux initiales non genrées, ouvre en quelque sorte la boîte de Pandore : cet article dans la revue Open Eye qui lui a permis de découvrir l’œuvre de Burden, ne serait-il pas dû à un autre masque d’Harriet ? L’enquête se révèle labyrinthique, c’est au lecteur de cette anthologie d’ouvrir les yeux sur un texte qui tient du mirage et du palais des glaces. « Que prendre et que laisser ? » demande ironiquement I.V. Hess dans son Avant-Propos, une interrogation qui traverse le livre, impressionnant jeu de miroir et peinture au scalpel de la scène new-yorkaise, « ce globule incestueux, friqué et tournoyant, composé d’individus qui achètent et vendent des objets esthétiques ».

Siri Hustvedt Un monde flamboyant extrait © Mediapart

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