Emma Reel, la liseuse (Kindle surprise)

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Emma Reel l'affirme haut et fort, « Emma, ce n'est pas moi ! », plutôt Peel, bottines de cuir sans chapeau melon. Elle publie en cette rentrée le premier roman conçu pour liseuses et tablettes numériques, Ah., au Seuil, tandis que l'oulipien Paul Fournel publie sur papier La Liseuse (POL), un livre sur les tablettes. Entretien et lecture.

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Ah. d'Emma Reel, « premier projet numérique du Seuil », nombre de pages indéterminé, pas significatif en tout cas. Trop d'indices posés dès la notice bibliographique. L'événement d'abord : une grosse maison d'édition – Le Seuil – publie un livre numérique. Pas le premier – François Bon a presque déjà mis le papier en terre –, son premier. Mais une première qui ne singe plus le bon vieux codex, à pages tournées : au bas de chacune des huit histoires singulières que renferme Ah., c'est le cul-de-sac. Impossible de feuilleter, il faut revenir en arrière, trouver une porte hypertexte dérobée pour accéder à l'autre ou à l'un des documents volontairement oubliés par l'index : fac-similé, citations, sons, Femme à barbe de Ribera et Vénus au miroir du Titien, texte crypté, stéganographie, calligrammes Ascii... Parfois on tourne en rond dans cet ouroboros électronique sans incipit fixe (le sommaire, comme un nuage, se reconfigure en permanence) et avec une fin hypothétique, pourvu qu'on ne se soit pas perdu en chemin dans son labyrinthe.

Reel Player © Mediapart

Emma, « liseuse » au sens où le pataphysicien Paul Fournel (re)définit ce terme dans un roman récemment paru chez P.O.L. (voir, aussi, page 4). Modernité, nouveaux gestes, rapport déroutant au texte et à l'écrit : « Le contact de la liseuse est froid. Il faudra un moment avant que mes mains la réchauffent. Ma lampe de lecture fait un reflet désagréable dans un coin de l'écran. Je l'éteins. Maintenant la seule lumière vient du texte. Un bon point. (...) D'un doigt je fais tourner les pages qui se déposent nulle part. Elles disparaissent corps et bien dans un endroit imaginaire que j'ai du mal à imaginer. (...) Aucun indice ne filtre sur l'avancement de ma lecture » (La Liseuse). Se perdre pour lire, défaire habitudes et imaginaire, tourner autrement les pages, réinventer le palimpseste : lire Ah. est aussi, paradoxalement, un retour aux premiers textes, gratter pour récrire (ici s'enfoncer dans le labyrinthe des hypertextes).

« Emma, ce n'est pas moi »

Emma, c'est pas moi © Mediapart

Emma Reel, donc. Presque Emma Peel, bottes de cuir d'une série télévisée à chapeau melon, « The Avengers », corps fuselé, attirail bondage, esprit malin. « Peut-être que ça m'est venu parce qu'il y avait dans les années 1990 cette association new-yorkaise qui s'appelait les Lesbian Avengers, peut-être que ça a nourri inconsciemment mon pseudonyme », dit-elle. Puis l'auteure corrige : « Mais vous me l'apprenez. »

Bovary ? Emma désamorce : « Emma, ce n'est pas moi. » Si Emma aime les écrivains, c'est à l'horizontale. Son personnage raconte ses émois, ses rencontres furtives avec des êtres de lettres. Portraits ou adresses à des hommes qu'elle a connus au sens de la Bible, désirés ou fantasmés : la vérité de ce grand menteur que fut Casanova, Hadrien qui n'a plus de mémoire mais des souvenirs, Charles conteur comme Perrault ou Xavier, classé X, classé ex. Thomas, « trop fier, a rejoint une fiction que je lui ai offerte, jour après jour, pour qu'il se croie toujours plus puissant et se vante (d'être) plus doux dans d'autres bras que les miens ». Fiction s'ouvre comme un tiroir, lien hypertexte vers une autre strate du désir, Les Transports de Loran, jusqu'au silence, qui nous conduit (nouveau tuyau d'un lien hypertexte) Au long du père. Emma nous enjoint de rejoindre sa fiction, sa littérature tissée, nouvelle Pénélope, Yes sir. Là le « Va-et-Vient de fiction » nous ramène au Conte de Charles. Se perdre revient aussi, parfois, à repasser sur les mêmes chemins, métaphore du désir, de la vie, du livre aux chemins qui bifurquent. Et mènent quelque part. Emma nous dit ses Mots bleus (ceux qui ouvrent les portes d'autres textes), on s'élance et parfois recule, mais aucune phrase ridicule.

Reel, alors : est-ce réel ? Puisque c'est un pseudonyme, comme il s'en trouve tant sur le Net, est-ce une dissimulation qui permet de tout tenter sans rien risquer ? « Ce qui m'importe, ce n'est pas la mise en scène du mensonge, du virtuel comme monde de fake et d'illusion ; c'était beaucoup plus de dépeindre le droit à être pluriel, à la multiplicité des présences, où l'on est peut-être davantage soi-même justement parce qu'on refuse de s'assigner à un seul nom, un seul univers. »

Autofixion © Mediapart

Récit en rhizome, Ah. joue du trouble dans le genre littéraire. On lit « nous avons beaucoup, beaucoup roulé, trop vite, sans warnings, sans filtre, sans frein », on lit « prothèse », on lit « plastique défiguré » (et l'on voit ce torse d'amazone, cicatrice en croix au lieu du sein gauche), on pense Crash, J. G. Ballard, science-fiction... Fausse route : « Je n'avais pas du tout, du tout envie d'écrire quelque chose de geek, parce qu'il me semble qu'Internet qui parle d'Internet, c'est un peu redondant, explique-t-elle. J'avais envie de faire un texte calqué sur la tradition de la littérature amoureuse. » Ah. louche alors vers le roman épistolaire, se paie de fanfreluches littéraires, de phrases en dentelles, de préciosités...

Est-ce une autofiction – l'autre passage obligé du roman réticulaire ? « J'aurai adoré croiser les personnages que je dépeins de cette manière mais c'est un peu plus compliqué que ça. Pour moi, c'était plus une déclinaison d'une certaine modalité fantasmatique, du roman par lettre... » Restons-en aux marquises trash et à leur teint de kaolin souillé.

« C'est moi qui décide »

L'objet enfin. Enfin le texte, car d'objet il n'y a point. Il est né sur Internet, « à une époque où le mot “Kindle” n'existait pas en Europe » (ce qui n'est pas si ancien puisque la liseuse d'Amazon est disponible hors des Etats-Unis depuis 2009 seulement), comme un corpus d'écrits disséminés sur des blogs et de portfolios Tumblr, sous des identités plus ou moins cryptées – Reelem, Little Red Hack, Shaolin Bird... « Pour le faire accepter au Seuil, il a fallu que je présente un manuscrit classique, raconte Emma Reel.  Et je crois que ça l'a amélioré parce qu'il fallait que mon texte soit lisible comme un labyrinthe, une architecture plurielle et aussi qu'il ait un sens quand on le lisait linéairement. Ça a favorisé ce qui était commun à tous mes textes : ce n'est pas un recueil de nouvelles. »

Emma Reel : ouroboros électronique © Mediapart

Que reste-t-il de ce foisonnement originel une fois le texte ceint entre les pages, fussent-elles virtuelles, du livre électronique ? Une attention à la forme, un rapport à la narration : « Ce ne sont pas que textes ; ils existent dans un contexte, avec leur habillage, un univers propre, des codes graphiques, avec leur architecture de liens, un lexique. (...) Je voulais témoigner d'une pratique artisanale de la pratique et de sa lecture sur Internet, avec des formes différentes qui surgissent, retracer comment on regarde le Web aujourd'hui et qui aura complètement changé dans dix ans. »

Pour autant, ce n'est pas une divagation libre du lecteur entre les lignes du texte, certainement pas un jeu de rôle ou une abdication de l'autorité de l'auteur – « d'abord, parce que c'est moi qui décide où j'emmene le lecteur, tranche-t-elle. Sur Internet, j'aime beaucoup garder le contrôle sur mes textes. J'ai une grande capacité à désactiver ce que j'ai publié, pas supprimer mes écrits mais les faire disparaître, parce qu'au bout d'un moment, c'est fatigant cet amoncellement ». D'où l'intérêt de la forme finie de l'ebook, figée dans l'espace (mémoire) et le moment de sa publication, comme une réponse à l'injonction d'un présent perpétuel, ici et maintenant, partout comme toujours.

« S'il y a des coquilles, des erreurs, si je veux modifier mon texte, je peux le faire en deux minutes. Sur papier, il faut envoyer les livres au pilon et les remplacer. Du coup, ça pose la question de ce que pourrait être un pilon numérique ; on parle beaucoup du droit à l'oubli, mais à quel moment les textes numériques tombent-il dans l'oubli ? » La nouveauté est peut-être là, dans cette conscience de la précarité, voire cette aspiration à l'évanescence plutôt qu'à l'immortalité de la littérature matérielle. Elle se loge jusque dans le titre du roman : Ah. Pas Ah ! pas Ah ? pas une exclamation, pas un cri d'extase, pas une épectase mystique. Ah point. A plat. « Ah. comme ataraxie, Ah. comme Lacan... C'est un titre qui garde sa part d'ambiguïté. »


Emma Reel, Ah., Le Seuil, 7 € 99

Paul Fournel, La Liseuse, POL, 217 p., 16 €

Lire les premières pages (en pdf) (critique du livre en page 4 de cet article)

Dubois dont on fait les tablettes

Un livre papier pour écrire les tablettes électroniques : La Liseuse de Paul Fournel (POL). « La stagiaire entre dans le bureau de Robert Dubois, et lui tend une tablette électronique, une liseuse. Il la regarde, la soupèse, l'allume et sa vie bascule. Pour la première fois depuis Gutenberg, le texte et le papier se séparent et c'est comme si son cœur se fendait en deux. »

Un a priori peut-être, regretter la musique des pages qui sont lentement tournées, le poids du livre dans la main, l'odeur du papier quand on plonge son nez au creux du livre, les volumes dans la bibliothèque qui étouffent les bruits. Une magie se perd ? Oui, constate amèrement Robert Dubois (dont on fait les livres, éditeur, donc) à qui Valentine apporte une liseuse de la part du grand patron de la boîte, « noire », « froide », « hostile ». Elle lui explique comment ouvrir « l'étagère virtuelle en vrai-faux bois. Vous les touchez et ils s'ouvrent », comment tourner les pages, « dans le coin en bas, avec le doigt, (...) une concession pour les vieux ». Pourtant, « autant défiler vertical, scroller », ça ferait plaisir à Kerouac.

Mais une autre magie se gagne. Légèreté malgré tous ces manuscrits et livres dans le ventre (« 730 grammes, (...) le poids définitif de toute la littérature mondiale. 730 grammes. Hugo + Voltaire + Proust + Céline + Roubaud, 730 grammes. Je vous rajoute Rabelais ? 730 grammes. Louise Labé ? 730 grammes »). « Infroissable ». « Un toucher de chocolat noir ». La lumière qui part du texte, tout un symbole. Difficile, pourtant de se laisser convaincre quand on est un homme du livre papier, « des marges et de la mine de plomb ». Pour Robert Dubois, c'est d'abord un peu comme le Tilbury, restaurant de Madame Martin, reine des petits plats mitonnés « responsable de la bedaine d'une grosse moitié de l'édition française », qui laisserait la place aux sushis ou la madeleine de Proust au petit-beurre Lu. De quoi d'abord déprimer. Ou se réfugier dans la dégustation d'un artichaut, métaphore du livre, élégant et méditatif, feuilles goûteuses.

Pourtant, il faut bien admettre que « la littérature ne cesse de modifier son champ et ses formes », qu'il existe désormais des « éditeurs électroniques de grand chemin », faisant paraître des « texticules ». De quoi séduire un Oulipien comme Paul Fournel, amateur de jeux littéraires, de terrains inédits d'expérimentations, « toute une forêt à défricher » qui nous libère du « roman papier calibré Goncourt ». (Voir ici, sur le site de POL, un entretien vidéo avec l'auteur qui explicite l'objet de son livre.) Réinvente les formes. Alors Robert Dubois lance sa petite entreprise d'édition numérique, dans la lignée d'un Perec, « auteur électronique par anticipation ».

On ne peut cependant réduire le roman de Paul Fournel à cette étude de la liseuse, non plus peinte par les grands maîtres mais tournant majeur dans notre rapport au livre et à l'écrit. La Liseuse est une variation moderne sur la sextine — dans l'ancien "pour trouver du nouveau" —, un exercice de style, un renouvellement formel, subtil et incisif, mais aussi la peinture ironiquement désabusée, mélancolique et tendre, du monde éditorial, mettant en scène une «  foule de Sempé  ». Une célébration du livre, quel que soit son support, car la vie vaut « la peine d'être lue ».

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