«Neruda» et «Jackie»: Pablo Larraín, coup sur coup

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Sorti en salle le 1er février, Jackie fait suite à Neruda, du même Pablo Larraín, sorti seulement quatre semaines plus tôt. Deux figures historiques, la « première dame » américaine et le poète prix Nobel. Deux biopics qui traitent de façon très différente d’un même sujet : l’Histoire et ses histoires, leurs auteurs et leurs acteurs, leurs créateurs et leurs créatures.

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Bande-annonce de « Jackie » © Bandes Annonces Cinéma

Quatre semaines à peine se sont écoulées entre les sorties de Neruda (4 janvier) et de Jackie (1er février). Ce genre de doublé est devenu rarissime dans la carrière d’un cinéaste. L’accélération, en l’occurrence, ne tient pas, en tout cas pas seulement, aux contingences parfois hasardeuses de la distribution française. Pablo Larraín a bien précisé en effet que Neruda et Jackie avaient été pour ainsi dire conçus ensemble. Il est donc possible d’envisager cette paire comme un moment autonome dans l’œuvre en constitution rapide – sept longs métrages en dix ans – du Chilien. Possible et même souhaitable, voire nécessaire, dans la mesure où c’est précisément à cela que s’emploient ces deux beaux films : conférer une manière d’autonomie aux brefs segments qu’ils extraient de la vie de leurs protagonistes.

Du long parcours de Pablo Neruda, poète, sénateur et prix Nobel, Pablo Larraín ne retient que les quelques semaines ou quelques mois – ce n’est pas clair – d’une traque à travers le Chili, à la fin des années 1940, lorsque le gouvernement décida de faire pièce aux renégats communistes. De l’itinéraire de Jacqueline Lee Bouvier, devenue Jackie Kennedy, le même ne garde que les quatre jours séparant l’assassinat de JFK à Dallas le 22 novembre 1963, et son enterrement. En dépit d’une même opération quasi chirurgicale de prélèvement, les traitements diffèrent du tout au tout, ou presque. Neruda est un portrait rocambolesque et bavard de l’auteur du Chant général, auquel Luis Gnecco prête un savoureux mélange de bonhomie et de perversité. Jackie est un portrait hagard et volontiers sidéré de la « première dame », à laquelle Natalie Portman prête sa silhouette toute menue ainsi qu’une maîtrise remarquable bien que parfois excessive.

Ce sont donc deux films très différents. L’un est cocasse et l’autre grave. Pablo est gai alors que Jackie est dévastée. Le premier ne cesse de voyager alors que la seconde reste le plus souvent enfermée à l’intérieur de la Maison Blanche. Mais au-delà de ces dissemblances flagrantes, et qui participent du plaisir de les voir se succéder à un rythme si serré, il n’est pas très dur de voir que Neruda et Jackie parlent de la même chose. De ce que raconter une histoire et entrer dans l’Histoire – la formule résonne de part et d’autre – veut dire. De la volonté d’avoir barre sur ce que le présent dit de vous, et sur ce que la postérité en retiendra. De la difficulté d’être à la fois l’acteur (l’actrice) et le narrateur (la narratrice) d’un récit.

Aux trousses de Pablo Neruda est lancé un commissaire de police aussi pugnace que bête répondant au nom peu ordinaire d’Oscar Peluchonneau. Oscar narre en voix off les péripéties, qui sont légion, et est interprété par la star sud-américaine Gael García Bernal, déjà au centre de No. Jusqu’au bout, on ne saura pas si ce « policier tragique » est une invention du « fugitif vicieux » ou s’il existe bel et bien. Peluchonneau est l’artifice à la fois littéraire et cinématographique par lequel Neruda s’assure que l’histoire de sa traque, loin de lui échapper, continue d’appartenir à son œuvre de fabulateur.

Jackie Kennedy, de son côté, reçoit chez elle un journaliste à qui elle entend imposer sa version du drame. Quitte à relire l’article, voire à en rédiger elle-même des passages. L’interview est un autre artifice, très couru celui-ci au sein de la tradition des films biographiques construits en flash-back. Il serait pauvre, cet artifice, si Larraín ne veillait à montrer comment la volonté de Jackie de conduire le récit est sans cesse mise à mal, tout comme dans Neruda, l’hypothèse selon laquelle Oscar est une création de Pablo est mise en balance avec celle selon laquelle c’est à l’inverse Pablo qui est une création d’Oscar. Du journalisme à la poésie et au polar, des créateurs à leurs créatures, Jackie et Neruda sont ainsi deux films sur l’écriture. Deux films qui demandent, comme l’énonce en termes nets l’héroïne du premier, si tout ce qu’on écrit est vrai – c’est-à-dire aussi si toute vérité n’est qu’écriture.

Neruda, se sachant menacé, balance un temps entre la clandestinité, la prison et la cavale sauvage. Le choix n’est pas une question de courage mais d’impact : dans quelle situation, se demande le poète, sera-t-il le plus nuisible au pouvoir chilien ? Toute la course du film repose sur cette belle contradiction : il faut que le poète demeure insaisissable, qu’il disparaisse, que la police ne sache pas où il se cache, mais il faut aussi que celle-ci se croie continûment sur le point de le débusquer afin que l’affaire fasse le plus grand bruit, et que ce bruit, Neruda puisse jouir de s’en croire l’orchestrateur.

Dans un tout autre cadre et sur un tout autre ton, le problème de Jackie Kennedy est exactement le même. Inquiète de ce qui restera du mandat de son mari, la jeune veuve hésite entre des funérailles discrètes et une procession grandiose dans Washington. Jackie changera maintes fois d’avis au cours du film. Là loge le seul véritable suspense de Jackie. Ce suspense montre Pablo Larraín à nouveau soucieux de la difficulté à faire coïncider histoire privée et histoire publique. Histoire et Histoire, disparition et spectacle, court et long terme. Soucieux aussi, voire surtout, du mouvement irrésistible par lequel une histoire singulière ne peut qu’échapper à son « propriétaire » tandis qu’elle rejoint une Histoire qui, elle, appartient nécessairement à tout le monde.

Les biopics actuels – cf. le Dalida d’Azuelos et Alviti il y a quelques semaines – mettent volontiers en scène des êtres courant à perdre haleine derrière un destin dont ils se sentent cruellement dépossédés. L’opposition entre espace public dévorant et espace privé ravagé y est en général marquée à l’excès, de même que le partage entre un art qui prend toute la place et une vie qui peine à s’en faire une, si petite soit-elle. Dans un tel contexte, l’intelligence et l’esprit avec lesquels Larraín aborde ce genre peu aimable ne peuvent que réjouir. Le Chilien se demande en permanence qui raconte et pour qui. Si ces deux instances sont distinctes ou si elles n’en font qu’une. Il sait qu’il n’y a pas d’un côté la vie et de l’autre son récit, mais que l’une et l’autre ne cessent d’interagir : chaque existence est déjà une narration, un film ou un désir de film ; chacun se bat avec une histoire et pas seulement avec des faits ou des événements.

Larraín peint certes des personnages qui, avec autorité (Neruda) ou désespoir (Jackie), manifestent une volonté farouche d’apparaître comme les auteurs de ce qui leur arrive. Mais comme il est loin d’être un naïf, le cinéaste chilien ne méconnaît pas qu’à ceux-là – Jackie, Pablo, d’autres encore –, il peut également arriver d’aspirer à l’inverse : n’avoir plus barre sur rien, se laisser aller, se laisser narrer, remettre entièrement sa vie dans les mains d’un autre. Qui pourrait être un journaliste. Ou un policier. Ou un écrivain. Ou la combinaison des trois – un cinéaste ?

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