Régis Jauffret : d'où tu parles, écrivain ?

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2 commentaires sélectionnés par Mediapart

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«L’écrivain s’empare du terrain déserté par la presse»


Non! Les chiens écrasés, les faits divers, sont le lot de la presse contemporaine. Le monde médiacratique ne fonctionne que par la spéculation sur la scandalite chronique de nos temps (d'où entre autres le phénomène sociologique de l'Indignation résultat de plus de 40 ans de visionnage des actualités télévisées avec des journalistes abattus et tristes -de circonstances, cela va de soi-  nous parlant des «nouvelles» du monde). Si la littérature se rend ainsi complice en «s’emparant» des quelques manques de la presse, je vais aller pêcher à Terre-Neuve, une île sauvage où l’homme y a laissé très peu de traces. Continuez.


Pour preuve?: «(…) Jauffret (qui a d’ailleurs collaboré pendant des années à un journal de faits divers).»

Cher Niklas,

Là, nous ne parlons pas de la même chose. Le fait divers, dans son aspect spectaculaire, réduit aux faits, se porte parfaitement, c'est sûr, et comme toujours. Là, vous avez raison. Régis Jauffret, dans l'entretien, fait allusion à la période mythique de Détective publié par Gallimard, où des écrivains et des journalistes enquêtaient au long cours: sur l'extrême de l'humain, le caché. Plus proche de nous dans le temps, il y a eu de luxueuses périodes où il était possible de passer un mois non sur une affaire, comme aujourd'hui, mais sur une histoire humaine. Le résultat n'avait rien à voir avec ce que l'on peut voir et lire presque toujours aujourd'hui.

Oui, Régis Jauffret a travaillé pour un journal de faits divers, mais il publie de la littérature depuis 1988. Tout comme Emmanuel Carrère qui a aussi écrit sur le sujet. Tout comme de nombreux écrivains: le fait divers est aussi une entrée dans l'humain et dans des réalités que parfois on ne connaît que du dehors..

Je m'attendais à cette réponse. J'aurais pu vous l'écrire. La parole reste élastique. L'art de la parole permet de justifier tout et rien. Rhétorique sophistique dira Platon. Le fait divers n'est pas nécessairement un lieu où «l'extrême de l'humain, le caché» peut se dire. Il y a des faits humains «non divers» qui peuvent en parler tout aussi...Vous le savez.

Je pense en effet qu'il le sait. Ce qui est par contre beaucoup plus discutable, c'est de réduire une "littérature du réel" aux "faits divers"... Cela dit, les faits sont "réels", mais tout l'enjeu de la littérature n'est il pas d'interroger cette réalité (contrairement au journalisme qui est surtout là pour l'établir)

 Il ne s'agit pas de justifier ( et il s'agit ici de littérature, laquelle ne se justifie pas, mais peut  être interrogée. Si le livre ne présentait pas d'intérêt, inutile d'en débattre).

Passons aux aveux: des faits-divers, j'en ai écrit pas mal, dans des conditions plutôt de rêve ( à Libération ou l'Autre journal, par exemple), et sans doute nombre d'entre eux vous apparaitraient comme  ce que vous nommez des faits humains non divers: même lorsqu'un crime a eu lieu, c'est plutôt l'occasion d'un regard sur la vie. J'ai pu ainsi entendre, rencontrer, écouter, apprendre, face à des personnes que dans des circonstances ordinaires je n'aurai pas connues. Ou seulement dans le cadre d'un rapide rapport social. Cela m'a passionnée: on peut avoir des intuitions justes, qui se vérifient plus tard, entrevoir une réalité autre que celle qui est claironnée, et bousculer les catégories parfois contraignantes du journalisme, dans la limite stricte du réel.

Voyez-vous, cher Niklas, lorsque Régis Jauffret dit qu'il 'a pas voulu rencontrer Josef Fritzl parce qu'il savait ce qu'il dirait par avance, je le comprends mais je pense qu'il a tort: on ne peut jamais connaître toutes les réponses à l'avance. C'est là que ça devient intéressant...

Je disais que "les faits" sont "réel" mais on pourrait aussi dire que "les faits sont divers" (et pas seulement pour la catégorie "fait divers") Il me semble fâcheux d'écraser la diversité des "faits divers" dans une catégorie (journalistique) déterminée. Même si le rubricage a sa justesse et son utilité.

/// Voyez-vous, cher Niklas, lorsque Régis Jauffret dit qu'il 'a pas voulu rencontrer Josef Fritzl parce qu'il savait ce qu'il dirait par avance, je le comprends mais je pense qu'il a tort: on ne peut jamais connaître toutes les réponses à l'avance. C'est là que ça devient intéressant...

Il a tort dans la réponse qu'il fait, mais il n'a pas forcément tort si on considére la différence de visée entre le journalisme et la littérature (qui ont chacune leurs contraintes, leurs lettres de noblesses et leurs vissicitudes)

Tout à fait d'accord: la nécessité de l'écrivain n'est pas celle du journaliste, même si elles peuvent se croiser. Pour l'écrivain qui enquête, la discussion reste ouverte! ( et le fait-divers est une catégorie journalistique réductrice, son intérêt étant justement de traverser les catégories)..

Restif de la Bretonne nous raconta des faits divers, il aimait lui se baladant dans les rues de Paris à la tombée de la nuit avec sa plume nous les raconter...
Régis Jauffret  n’a aucun intérêt à rencontrer son personnage…Il aurait fallu qu’il l’inventa. N’est pas madame Bovary qui veut.

/// N’est pas madame Bovary qui veut.

Madame Bovary, c'est moi ! Il parait qu'un certain Flaubert prétend que non (et représenter lui même ladite dame) mais il se trompe ! Lourdement.

Il existe en français une forme interrogative. « D'où parles-tu, écrivain ? », par exemple. Pourquoi ne l'emploie-ton plus, même dans la langue écrite ? Cela donne à langueur de journée cette cacophonie des « t'es qui ? », « tu fais quoi ? », « c'est quoi la réponse ? », etc., etc. Pour le reste, Jauffret a du roman des idées si plates que leur énoncé même paraît incongru.

Parce que c'est une allusion historique – à l'évidence, pas claire. Ecrire «d'où parles-tu?» serait aussi incongru que d'écrire «Le crépuscule des seniors» au prétexte que «Le crépuscule des vieux» pourrait choquer.

Et j'imagine qu'écrire « en page 83 » au lieu de « à la page 83 » est aussi une « allusion historique » ?

Vous avez raison: toute modestie oubliée, j'ai décidé de récrire (on trouve aussi réécrire) la chanson de Gavroche: « Je suis tombé par terre / c’est la faute de Voltaire » car cet analphabète d'Hugo écrivait: «la faute à Voltaire». Lorsque j'en aurai le loisir, je proposerai une fin à La Symphonie inachevée (de Schubert). Clin d'œil

Ce qui est curieux dans ces entretiens en vidéo, c'est que chaque vidéo apporte une clarté supplémentaire, à la manière du romancier qui donne à voir des choses qui peu à peu se révèlent, la parole de Régis Jauffret dévoile lentement sa pensée, il faut donc résister à la première vidéo et persister.

(Il enchaînait les interviews avec probablement un peu d'anxiété. J'aime bien la première et la troisième, celle de la page deux est plus diluée)

Chère Dominique Conil

je n'ai pas lu Claustria. Mais je vous signale, cela peut être intéressant à savoir, que, en avril 2011, Einaudi a publié Elisabeth, de l'Italien Paolo Sortino. Qui raconte à la 3è personne, la même histoire, à travers le point de vue d'Elisabeth Fritzl. Livre qui m'a été proposé par l'éditeur. Que j'ai lu de bout en bout (on m'en avait vanté le caractère "extraordinaire") et que j'ai refusé sans hésitation. Pourtant, ça aurait pu faire ce qu'on appelle "un coup littéraire". Mais le sujet, le fait que cette jeune femme soit vivante et que l'on parle d'elle sans détour, la description de tant de perversion, de douleur et de jouissance - de quel droit parler à sa place, alors qu'elle se tait ? - m'ont poussée à dire non à ce genre de littérature.

Pourtant, j'ai aimé De sang-froid et L'Adversaire. Et nous savons depuis belle lurette que le fait-divers peut être un excellent sujet de roman. Mais ce n'est pas  comparable.

Je pense à ce que dit Elisabeth Costello, le personnage de Coetzee, dans un passage du livre du même nom. Invitée à une conférence où un écrivain engagé veut défendre sa prétention à tout dire, tout montrer, même "le plus obscène et le plus cruel”, elle affirme que cela revient à obliger celui qui lit, ou écoute, à regarder presque malgré lui. Par pudeur, par compassion pour Elisabeth Fritzl, dans la “compassion d'un corps pour un autre corps" - et là, je cite Andrea Tagliapietra, philosophe italien auteur d'un magnifique La Forza del pudore - on peut se demander ce qu'apporte un tel livre, et de quoi nous risquons de nous rendre complices en le lisant, en l'encensant.

Je ne parle pas de censure, mais de responsabilité, et de ma liberté de choix, et d'éthique d'un éditeur. L'auteur, l'éditeur font des choix. Mais en faisant ces choix, en choisissant aussi de livrer en pâture cette femme - victime ou complice, innocente ou coupable, elle aussi, mais qui a droit au respect, et à l'oubli, il opte pour un type de littérature que sommes en droit, nous de refuser.

"Pour Costello-Coeztee, il n'existe pas de bourreaux ni de victimes dans l'absolu mais il existe, toujours, un moment souverain où il faut briser l'indifférence et choisir son camp. Sauf que, à ce moment décisif pour notre destin moral, et pour notre propre authenticité, il n'est aucun savoir qui puisse nous secourir, il n'y a pas de vision triomphale de l'être, du vrai, du bon et du juste, mais seulement un fragment, un obscur lambeau d'expérience intérieure. La trace du bien se trouve dans l'ombre, dans l'inimitable. Il s'agit de cette identification profonde, de ce chacun au fond de chacun de nous, qui alimente la source la plus authentique du sentiment de ce que, au bout du compte, nous sommes.”  (A. Tagliapietra, op.cit)

En vérité vous venez de répondre à Dominique Conil. Cela peut accentuer un certain voyeurisme à tel point que même les «crimimels» en profitent pour en faire à leur propre compte de la littérature. Peut-être est-ce une façon de «polluer» la littérature sans le savoir? À mon sens la littérature touche, exprime l'existence humaine sous beaucoup de facettes mais je ne crois pas que l'existence humaine puisse devenir source de littérature. Autrement dit: la littérature est miroir, la réalité ne l'est pas. Face à mon miroir, je vis la littérature en me voyant mais je ne suis pas littérature en me mettant face au miroir. Je tente d'expliciter maladroitement. Un petit exemple cinématographqiue serait Le voyeur (Peeping Tom) de Michael Powell.

à Chiara V, vos réserves sont très justes, elles méritent d'être entendues sous cet angle-là de la responsabilité de dire. De celle du respect des personnes, qui ont vécu l'événement, qui veulent le repos. De la responsabilité d'offrir à lire, à voir, à imaginer. On ne peut pas tout dire, en effet, et il est bon de rappeler les réserves que vous mentionnez en interrogeant de quoi nous nous rendons complice en publiant. Merci pour ces judicieux rappels qui ne manqueront pas de faire leur chemin dans nos pensées.

Jean-Jacques M’µ

Niklas, votre ex du miroir est très parlant, pas maladroit du tout.

Mais dire que "l'existence humaine ne peut pas devenir source de littérature" m'étonne. L'écrivain construit un monde, des êtres qui existent à travers les mots, le rythme, la structure, mais où irait-il puiser, sinon, en premier lieu, dans sa propre "expérience humaine" ? Evidemment, la vie à l'état brut n'est que chaos, non sens, mais notre vie - mentale, physique, imaginaire.... - est un immense réservoir de sujets.

@chiara v

Lorsque je dis que «l'existence ne peut devenir source de littérature», je sous-entend que la vie en elle-même ne peut être matière à littérature mais la repreésentation de cette vie (comme pour les peintres voire les musiciens...). oui. C'est pour moi dans ce décalage entre réalité (vie) et fiction (littérature) à venir que la représentation joue (c'est là où se situe l'enjeu crucial de la littérature). Vous savez que l'inspiration de l'écrivain est reliée, inspirée par «l'expérience humaine » (pas nécessairement la sienne), mais seule la représentation sera son souffre-douleur. Comment exprimer, trouver le bon mot, le bon phrasé, le souffle, le ryhtme etc... La vie a l'état brut s'éprouve, la vie en résultat de la représentation elle s'ouvre aux possibles narratifs. D'où l'importance de la littérature offrant du sens au sens mais ausi du sens à la réalité. La réalité ne nous nomme pas; c'est nous qui nommons la réalité. Transcendance disait-on jadis. Là encore je prends pour témoin cet auteur du billet dont je ne lirais pas le roman (c'est atroce , n'est-ce pas!) parce qu'il se nourrit d'un «fait» divers dont la représentation en quelque sorte est exclue. Il désire rester collé aux faits. Kafka ou Bruno Schulz sont aussi collés dans l'imaginaire  au réel mais ils parlent si bien de la vie, de l'existence ...Ils la transcendent. pensez à la Métamorphose chez le premier ou au Traité des mannequins du second...Aussi à écrit de P. Quignard, Les tablettes de buis d'Apronenia Avitia. Imaginaire, réalité?

Pareil pour le cinéma basé sur des faits dits réels se trouvant moins réels que si on filmait sur des faits imaginaires en termes de représentations et qui semblent encore plus proche de la réalité. On dit assez souvent comme un réflexe après un grave accident par exemple: «c'était comme dans un film» ou «arrête de faire ton cinéma». Dans ce sens madame Bovary est plus réelle que n'importe quelle petite bourgeoise ennuyée et bien vivante. La représentation est le fond ontologique de la littérature, son essence, que nous nous devons de préserver. Laissons le fait divers à ceux/celles qui aiment s'en abreuver. Les journaux ne s'y trompent pas. On peut en faire des livres certes mais je préfère des cerises sauvages à celles qui sont cultivées avec des pesticides.

Orhan Pamuk écrit dans son bel essai L'auteur implicite: «Dans mon imagination, tout devient intéressant, captivant et réel.»

Le comique en ce qui me concerne est le fait que l'on met Hannah Arent à toutes les sauces (ou causes) pour sa réflexion sur la «banalité du mal» mais il y a tant d'autres écrits de Arendt que l'on oublie qu'elle pense aussi tout autrement.

«Nous voulons être créateurs dans notre propre sphère, plus basse, nous aspirons aux jouissances de la création - en un mot à la démiurgie.» (B. Schulz). Dans le fond mon choix est un choix politique, intellectuel et profondément humain...

Merci de cette belle mise au point, Niklas, je vous suis entièrement.

Pour le dire avec John Ruskin : "On peut imaginer des choses fausses, et écrire des choses fausses, mais seule la vérité peut être inventée.” Paradoxe du roman, admirablement résumé.

Je n'ai pas lu le Traité des mannequins, mais ça m'intéresse.

Et moi je vous conseillerai, de Marta Morazzoni, justement,  le court roman intitulé L'Invention de la vérité. Ou l'histoire, croisée et revisitée, de la création de la tapisserie de Bayeux, alternant avec la dernière (présumée) visite de John Ruskin à la cathédrale d'Amiens.

Chiara V.

Je vais me le procurer en le faisant voyager vers ma forêt québécoise. J'apprécie beaucoup Ruskin depuis belle lurette...Merci à vous, merci à D. Conil et al.

Chère Chiara. V,

Merci, vous soulevez tous les bons points, évidemment. En ce qui me concerne: poser les questions ne veut pas dire que j'ai des réponses. J'ignorais, merci de nous l'indiquer, l'existence d'Elisabeth de Paolo Sortino.Est-ce un bon livre ? Soit un livre qui ne se résume pas à son sujet. Qui ne vous condamne pas au voyeurisme .

Je lis Régis Jauffret depuis longtemps - quand il publiait chez Verticales alors dirigées par Bernard Wallet - et ce qui m'a décidée, concernant Claustria: c'est un livre qui existe fortement. Pour ma part, comme lectrice, j'accepte de lire ce que je n'aurais pas envie de lire si quelque chose dépasse, cet "obscur lambeau d'expérience intérieure". S'il y a un univers.

Il ne me semble pas que Régis Jauffret ait été guidé par le désir de faire un "coup littéraire"; peut-être plus par la terreur que peuvent vous inspirer 24 années sous terre. Le réel parfois rencontre vos hantises, et devient roman. La promotion de celui-ci est autre.

Néanmoins, comme vous, le sentiment aigu que derrière la littérature, cette littérature, il y a de vraies personnes qui ont choisi de se taire ou de parler ailleurs, soudain soumises à la force d'un imaginaire et des mots, après avoir été soumises des années durant aux désirs d'un homme, me gêne. Dans son ensemble, la critique a choisi l'évitement: roman, pur roman, inspiré de. C'est un peu plus compliqué tout de même. Mais s'il fallait donner une définition du récit, fait divers ou littérature, qui touche aux interdits et nous révèle quelque chose, votre citation - "cette identification profonde, de ce chacun au fond de chacun de nous, qui alimente la source la plus authentique du sentiment de ce que, au bout du compte, nous sommes"... Cela.

 

A Chiara et Dominique.

Je suis dans la lecture de Claustria, et loin d'être un ouvrage qui lance une victime en pature au lecteur avide de frissons, de compassion facile ou je ne sais quoi encore, c'est une peinture de l'indifférence humaine, de l'invisibilité de la souffrance, de la négation pure et simple d'une réalité dans un pays dit moderne, qui refuse de voir une monstruosité de plus. L'Autriche, comme il est écrit dans le livre qui préférerait qu'on s'intéresse à ses monuments, ses opéras, plutôt qu'à ce fait divers sordide, indigne, dont on devine en creux la montagne d'indifférence qui a permis sa génèse. Tel est le réel personnage de ce roman. Celui qui se tait, qui ne dit rien, préfère croire aux balivernes. Il y a le spectre de l'histoire au dessus de ce roman. Quand on n'a pas voulu croire, voulu voir, jusqu'à ce que cela ne soit plus possible.

Ce livre, comme il a été dit ici et là, se lit rapidement. Si je me suis un peu perdue au départ, étonnée d'être propulsée soudainement en 2054, je me suis rapidement sentie absorbée par ce roman, jusqu'à ... ce matin. Ce matin, Angelika (Elisabeth) vient d'être enfermée après avoir vécu une idylle de quelques semaines. La description de ses premiers temps dans la cave est assez insupportable et je commence à en souper un peu de ce Fritzl et de cette mère complice-persuadée-de-ne-pas-l'être. Une lassitude face au sordide qui s'étire en longueur. Je n'en peux plus de cette cave, de ce type si content de lui. Je suis littéralement gavée. Je regarde le bouquin de travers, lui qui ne m'épargne rien de ce que les autres n'ont pas voulu voir. Je vais continuer sans aucun doute. Poursuivre "l'aventure" jusqu'au bout, mais désormais avec un peu d'apréhension. A plus tard donc !

Chiara V ,je vous approuve a 100/100 mais,malheureusement ,il semble bien que ( ? ) je ne puisse vous recommander,défaut informatique .. peut-être ..

Idem pour moi : j'ai tenté le "recommandé" et... rien !...

D'où le mot que j'ai fait...

Bon...

Jean-Jacques M’µ

Merci de vos réponses, Marc Tertre, JJMU et Dominique Conil.

Le livre de Sortino n'est pas un mauvais livre, c'est un premier roman, très noir mais plutôt bien écrit, et il serait bon de comparer les deux. Sortino montre que la stratégie de survie de la jeune femme consiste à prendre, peu à peu, le dessus sur son père. Mais j'avoue que ce n'est pas pour moi une priorité que de comparer ces deux textes. Curieusement - et là, je flaire la mauvaise foi, Sortino dit, au début du livre, qu'il l'a écrit parce que "ce schéma lui servait à raconter des expériences universelles" Ce qui me laisse rêveuse.

Lui aussi met en cause le fait que les voisins n'aient rien entendu. Et, dans les dernières lignes de son roman, il laisse entendre que, pour Elisabeth, tout ce qui s'est passé dans cette cave, la mort de son fils, etc... ont été "un bien".

Mais je le répète, ça me gêne qu'un écrivain s'empare de la vie et des souffrances de quelqu'un dont il n'a pas demandé l'avis, et joue du paradoxe, si habile soit-il, sur un fait dont les protagonistes sont des êtres de chair et d'os, déjà marqués au fer rouge.

Je crois bien que je ne lirais pas ce livre. Pas pour une quelconque raison morale, mais je hais cette propension actuelle à se déboutonner face au public. Et d'aucun d'y aller de son histoire de viol, d'attouchement, de torture jusqu'à l'overdose du lecteur embarqué par curiosité malsaine ou par mégarde. Le fait se suffit. L'humain on le sait depuis longtemps sait être une bête immonde. Qu'apprendre de plus sur les protagonistes d'un tel drame ? Ce qui m'intéresserait d'avantage c'est de comprendre le procès bâclé, la réticence des médias autrichiens, le parallèle qu'on ne peut s'empêcher de faire avec le nazisme, là oui le miroir cruel du fait divers m'aurait incité à une lecture.

L'hypothèse d'un pays entier préférant taire les silences complices qui ont, en leur temps, refusé d'entendre les cris des victimes, à Mathausen comme dans une cave de bâtiment immobilier, est une hypothèse plausible, évoquée ici par Dominique Conil qui a fait un travail de compilation et de comparaison des sources, notamment en citant Jelinek.

Jean-Jacques M’µ

Régis Jauffret dit, très justement, dans la première video, que le roman est une forme géniale parce qu'elle évolue. Ce qui me semble ne pas bouger d'un pouce en revanche, ce sont les attaques contre le roman, au choix immoral ou amoral, immonde, flattant les pulsions malsaines. Reproche auquel Gautier répond, avec verve et panache dans la préface de Mademoiselle de Maupin en... 1835.

(Et la question du nazisme est abordée dans cette même première video)

Il ne s'agit pas d'"attaques". Mais on a le droit de poser, et de se poser des questions, non ? Et ce n'est pas du "moralisme" ni de l'angélisme. Si tout était inventé, pas de problème. Mais les enfants d'Elisabeth Fritzl sont vivants, et elle aussi. Et ça, ça pose problème.

Je ne visais absolument pas votre commentaire, Chiara. Les questions que vous posez sont fondamentales et les éclairages que vous donnez tout à fait passionnants.

C'est la condamnation a priori du roman comme forme qui flatte les bas instincts des lecteurs qui me gêne, dans un autre commentaire, une accusation sur laquelle Gautier ironise mais que la forme romanesque traîne depuis le XVIIIème siècle (en tout cas avec cette virulence). Le fait que les personnages de ce roman soient des êtres de chair et de sang, que Jauffret ait, comme il le dit, poussé la fiction à ses limites, est un débat d'un tout autre ordre, que vous soulevez fort justement.

Pas écouté les vidéos, peut-être Jauffret en parle-t-il, mais en lisant l'article m'est revenu le souvenir de La Séquestrée de Poitiers d'André Gide et de La Cave, méditation sur un sacrifice humain, de Kate Millett. Deux récits terribles nés à partir d'un fait divers, le deuxième davantage tiré vers la fiction que le premier. Pas de viol ni dans le premier, ni dans le second, si je me souviens bien, mais le silence de l'entourage et, dans Millett, une analyse de la soumission au pouvoir patriarcal.

Chère Anne,

Non ( ce qui n'empêche pas de regarder les videos:)), Jauffret n'évoque que très peu de ses prédécesseurs. Ni Gide, ni Kate Millett ( qui y aurait pleinement sa place).  Il y en a tant. Pour ma part, je me bornerai , même si c'est court, à mentionner Werner Kofler, de Carinthie,  et son Hôtel clair de crime, avec deux des récits issus de faits divers , et un sens profond, republiés en octobre 2011 par les éditions Absalon, ou encore Jacob Wassermann ( allemand lui, ayant vécu en Autriche): tout le monde se souvient de Kaspar Hauser ( un fait divers); pour ma part encore plus de l'affaire Maurizius, également issue d'un fait divers, rééditée en 2000 avec un complément d'Henry Miller. A chaque fois, le silence, parfois le danger du médiatique.

 

Dominique,

j'apprends, au détour, que "L'affaire Maurizius " a été réédité (avec, en plus, ce complément de Henry Miller !) Peux-tu nous dire chez quel éditeur ?  Je suis vivement intéressé. J'ai perdu depuis longtemps mon vieil exemplaire de poche, acheté pour deux francs chez un bouquiniste du XIéme parisien, dans un de mes nombreux "déménagements".

En folio, 2006. Pour ma part je n'ai qu'une très vieille édition, sans les réflexions d'Henry Miller..

à Dominique,

Je n'ai pas eu le temps aujourd'hui de regarder les vidéos, mais je le ferai demain.

Il y a eu aussi une pièce de théâtre, Le Malentendu, et, tant que j'y suis, pourquoi ne pas remonter jusqu'à Phèdre

Je n'en reviens pas du procès fait à Jauffret dans les commentaires, et cela simplement sur des présupposés, un peu comme récemment les cathos traditionalistes…

Peut-être l'horreur particulière de ce fait divers est-elle en cause. Mais contre quoi se défend-on en refusant de lire la manière dont Jauffret l'a traitée ? Car c'est bien ça qui fait la différence.

Sans vouloir faire le procès de quiconque, je ne peux que dire le malaise que je ressens quand Dominique Conil affirme avoir écrit sur des faits divers dans des conditions de rêve (et j'imagine la bande son, avec la voix qui s'attarde sur la dernière syllabe...) J'entends bien qu'il s'agit d'un confort qui n'est pas nécessairement matériel, j'entends bien qu'on peut écrire au chaud des choses qui restent justes ou qui se révèlent généreuses... mais... mais... enfin ma sensibilité à ces choses là s'en trouve émue. Je crois que je ne participerai jamais de ces conforts-là, tant sociaux qu'idéologiques. Et je préfère le risque que prit Laurent Mauvignier dans Ce que j'appelle oubli : il s'efforce d'écrire depuis la place de l'amant. L'empathie ne peut venir du salon, elle vient des terrains vagues partagés.

Cher Olivier Timbaud,

merci de faire un effort de lecture, depuis le vôtre, de salon. Tout d'abord, et comme c'est parfaitement hors sujet, je vous laisse "les terrains vagues partagés", dont vous ne savez strictement rien en ce qui me concerne. C'est précisément parce que la vision surplombante qui semble être la vôtre n'a jamais été la mienne que j'y suis allée, sur le terrain du fait-divers. Parce que la rencontre avec les gens , leur histoire, la couleur du ciel, le temps que l'on passe avec eux change tout.

Les "conditions de rêve" sont des conditions de travail: le temps, une fois encore, la possibilité de se déplacer en décalage et hors ruée mediatique. Et puisque vous semblez au moins sensible au risque intérieur de l'écriture , ne croyez-vous pas que celui-ci est présent dès lors qu'on écrit sur des gens ? Le confort du salon: c'est de "couvrir" en journalisme assis, depuis son ordi, avec vérif par téléphone et mail. Il reste des cas de figure, peu d'humain. Par exemple.

Et basta sur le sujet, puisqu'ici il s'agit de littérature inspirée, ou nourrie par le faits-divers, de l'éventuel mélange entre les deux.. Dans  le très beau Ce que j'appelle oubli de Mauvignier, tout s'articule autour de la voix de la victime (laquelle étant morte, dans la vie, des coups qu'on lui a assené, n'est de toute façon plus là pour souffrir éventuellement du discours intérieur qu'on lui invente).Mais sur le risque intérieur qui est alors pris, vous avez raison: inhérent à la littérature elle-même, mais de nature différente.

 

Dominique Conil,

J'avais tenté de prendre garde à exprimer ce que je ressentais très profondément sans pour autant avoir un mot qui blesse. Mais le salon m'a trahi. Expression idiote, juste trouvée trop rapidement en regard de ces terrains vagues où Laurent Mauvignier imagine avoir rencontré la victime (ou du moins, c'est moi qui l'imagine à partir du texte). 

Oui, Dominique, il y a à mes yeux un confort à écrire sur des gens, sur leur drame, depuis un canard, de gauche, et ce n'est pas tout à fait la même chose que de se coltiner au réel, côté taule, ou côté enquête, ou côté juge, ou côté victime. Je sais que c'est un truisme, mais Carrère s'en tire mieux que Romand. Et il s'en est toujours mieux tiré, même avant les faits, même avant le livre. Que nous puissions vous opposer cette violence de différence de destin ne me semble pas illégitime en soi.

Mais que vous ayez fait de ce confort autre chose, je le crois tout à fait. Puisse cette confiance affirmée réparer le maladroit "salon".

Merci de votre réflexion qui donne à penser.

Merci de votre réponse... Oui ( en général, car trop de destinées tragiques chez les écrivains pour généraliser), l'écrivain dit ce qu'un homme comme Romand vit et fait, c'est très différent. Il arrive qu'ainsi l'écrivain donne une voix à celui qui n'a jamais eu les mots. Il arrive qu'il nous donne à entendre ce qu'un destin éveille au plus profond de lui-même, là où tout confort disparait.

L'ensemble de ce débat, fort intéressant et de haut niveau, repose, me semble-t-il, sur une fausse évidence, à savoir qu'entre l'histoire et le roman, il y a une différence de niveau que la fidélité au "réel" permettrait de tracer. Paul Veyne a dit de l'histoire (celle qu'on écrit,bien sûr), qu'elle est "un roman vrai". Tout récit, qu'il soit historique ou romanesque, est une (re)construction, et donc une fiction. Le thème de "l'histoire véritable" est ancien, il remonte à Lucien pour le moins. Alors, y a-t-il, en dehors des questions de pudeur justement soulevées, ou d'intérêt général pour l'intelligence des choses, des "limites" que l'imaginaire ne devrait pas dépasser? Le vrai ne se moque pas du réel (fût-il "divers), c'est lui qui le dépasse.

Vous résumez très justement, et merci aux contributeurs, y compris ceux qui expriment des points de vue qu'on peut ne pas partager: un fil est un chantier( les bons jours). Si Régis Jauffret avait écrit sur un événement réel et passé inaperçu de tous, même dramatique, sans doute n'y aurait-il aucune interrogation ( il explique d'ailleurs dans l'entretien que c'est le cas dans certaines de ses Microfictions par exemple. Ici, l'énormité de ce crime avec victimes mais sans mort ( à l'exception d'un nouveau-né), la proximité dans le temps ( 2008) ouvre sur des interrogations à propos de ce que vous nommez "les questions de pudeur". Quant à l'intérêt général pour l'intelligence des choses, à chacun d'en juger en lisant, je l'ai trouvé, aisi qu'une oeuvre littéraire..

Oui, il faudra lire ce "roman". Merci de nous en avoir donné l'envie.

J'ai du mal à suivre !! je ne suis pas experte en litterature !! Mais quelqu'un a t'il lu ce livre parmi vous ? et en dehors de tout ce questionnement fait divers, reel, fiction, morale, est ce que ce ce livre est un bon livre ? dans le sens ou moi lectrice potentielle je vais renter dedans à fond et adorer !

Chère Anne,

merci déjà de ce regard attentif sur l'entretien. Je dois m'absenter et préfère prendre le temps d'y répondre, dès que de retour...

Mieux vaut tard que jamais...

Oui, il y a des points aveugles, en partie dûs à cet exercice qu'est l'entretien en temps très limité, qui n'autorise guère les digressions, or c'est souvent dans la digression que quelque chose se révèle  ou s'autorise.

Du coup, cela rigidifie le propos de Régis Jauffret, le rend plus schématique. A le lire, je suis convaincue que  la pulsion, au départ, celle qui lui fait dire "il faut écrire" ( ce qui pour un écrivain signifie  "je veux écrire"), c'est la claustration. La partie la plus forte, celle qui est acte d'écriture, est là dessus. Mais je pense aussi que le fait divers ( ou d'autres formes de réalité, moins spectaculaires) amène à s'interroger tout au long du travail, et après, sur  ce qui a été touché en nous, suffisamment fort pour s'embarquer dans une création. C'est aussi, sans doute, la seule façon de n'être pas prédateur ( trice). A cet égard, nous parlerons bientôt d'un livre magnifique, Supplément à la vie de Barbara Loden, qui est entre autres une triple interrogation: ce qui dans la vie a généré le film Wanda , ce qui a généré la passion pour ce film, ce qui a généré ce livre..

Pour Libération, j'ajouterai juste qu'après la publication du texte de Marguerite Duras, et la bagarre interne qui a précédé celle-ci, on n'a jamais lu autant de conditionnels à longueur de faits-divers, des mois, voire des années durant! ( Le conditionnel étant parfois une pure hypocrisie).

Sur le cinéma auquel on reprocherait moins qu'à la littérature de traiter la réalité: voilà vraiment un point que j'aurais aimé creuser, car Régis Jauffret, justement, vient de vivre... l'inverse. Lorsqu'il a publié Sévère, directement inspiré de l'affaire Stern, avec ajouts romanesques, la famille n'a pas bronché. Mais lorsque le livre est devenu projet de film, procès immédiat! Question d'impact, certainement, mais surement aussi peur de ce que raconterait l'image, qu'on supporte de lire ?

Enfin, en lisant aussi les commentaires qui suivent, et les nombreuses références à ces oeuvres issues du faits divers, peut-être, ce point: la vitesse de sédimentation. Juffret dans son livre est dans un double sujet: la réalité elle-même, et aussi son impact mediatique. C'est une première différence avec nombre d'écrivains autrefois, qui justement s'attachaient à l'histoire entrevue, incomplète, ignorée. La seconde étant qu'aujourd'hui, il ne faut pas, en somme, "prendre trop de retard" par rapport à la réalité. Le monde est pressé.Or, en littérature, il est souvent bon de laisser infuser comme disait Michaux. On y gagne en épure, en profondeur, en imaginaire, ce que l'on perd en pertinence selon les critères des plateaux télé...

 

Merci de cette longue réponse, chère Dominique. Pour le cinéma, je serais plutôt comme toi d'avis que ça devrait toucher davantage, et donc a priori donner une plus grande prise au scandale, à cause de ce fait bien connu, mais qu'il faut souvent répéter : le mot “chien” n'aboie pas (d'après un proverbe yiddish).

Mais cela dépend tellement du traitement. J'ai en tête le contre-exemple d'une scène abjecte dans un film récent, que le réalisateur1, ne comprenant rien aux critiques, justifia d'un pauvre : “C'est arrivé dans la réalité, il y a des photos qui le prouvent.”

Je partage ton avis sur le temps de maturation, qui peut faire la différence en ce qui concerne la force du livre, mais pas sur son droit d'exister en tant que tel. Or c'était quand même l'argument de quelques commentateurs de ce fil.

Quant à l'exercice de l'entretien, oui, le temps limité, l'obligation faite à quelqu'un qui n'est peut-être pas très clair sur les notions théoriques qu'il croit nécessaire de mettre en avant… Pauvres auteurs, je les imagine, allant de rendez-vous en rendez-vous, et devant chaque fois dire quelque chose, un calvaire !

Et aucun ne peut se permettre de déclarer – sauf pour ceux qui sont très connu, dans ce cas, ça pourrait au contraire augmenter les ventes – et pourtant, comme ce serait reposant, pour eux, pour nous : “Je n'ai rien à dire sur mon livre. Lisez-le, c'est vous qui allez, peut-être, m'apprendre quelque chose. ”

Drôle d'époque…

1-Je ne cite pas son nom ici, mais je le ferai le jour où j'aurais le courage d'écrire un article sur cette question.

Le livre de François Bizot Le silence du bourreau serait-il seulement envisageable si son auteur n'avait pas payé "en chair" ce droit d'écrire ? 

Bonjour, et pardin je découvre tardivement votre commentaire. Je n'ai pas lu Le silence du bourreau, tout d'abord, je le précise ( et je devrais, sans doute). Toutefois, il s'agit d'un témoignage, écrit, mûri, pensé,certes. Rien de dépréciatif, ici, évidemment pas, mais le livre de Bizot se place sur un autre plan. Aurait-on pu en faire de la littérature ? Surement, ce serait alors très différent. Et ce sera peut-être plus tard. Le cinéaste Rithy Pahn, lui-même rescapé des camps, fait oeuvre de fiction sur le Cambodge actuel, mais pour ce qui est de la période khmers rouges, il a choisi le documentaire.

Merci sylviane ruen

J'ai du mal à comprendre cet afflux dit littéraire qui s'empare de faits réels pour en rajouter sur le plan de l'imaginaire ! Faut-il sans cesse remuer ce qu'il y a de plus bas dans l'humain pour en remettre encore un peu plus sur le plan des idées (sinon déformations personnelles de son ego) qui ne peuvent que trahir des faits dont le côté abject ne nécessite guère de s'y étendre... En outre pourquoi donc vouloir faire oeuvre d'imagination sur des comportements dont on connaît sans doute si peu (même les thérapeutes y démèlant difficilement les fils puisqu'ils se contredisent souvent)?

Ce qui me rappelle un écrivain par ailleurs égyptologue de bon renom qui écrit des livres de 300 à 400 pages sur des souverains ou hauts personnages égyptiens dont le nom est devenu quasi mythique comme - par exemple - Nefertiti, cette "Belle qui est venue", alors qu'archéologiquement parlant, on est incapable d'en écrire plus de 20 pages sinon pour poser des questions restées - et qui resteront peut-être à jamais - sans réponse...

Je rajouterai que je ne suis pas certain que les journalistes soient là pour rapporter des faits réels.... Cela se saurait ou bien faudrait-il requalifier le titre - sinon le métier - de journaliste !

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Bonjour,

Sur "le plus bas dans l'humain".  Comme le dit Régis Jauffret, cette histoire est entrée dans l'histoire humaine. Elle en fait partie, et contrairement à ce que vous avez l'air de penser, pas seulement pour le pire. En lisant le livre, oui, on est saisi, effrayé. Par l'iagination criminelle, à vrai dire, plus que par celle de l'écrivain. En le refermant, un autre motif apparaît, qui persiste: l'extraordinaire résistance, inventivité, espoir tenace d'êtres humains privés de presque tout.

Elisabeth/ Angelika aurait pu, aurait dû être détruite , ou mourir. 24 ans après avoir été jetée dans cette cave, elle apparait aussi comme une héroïne, tentant de sauver sa fille, et trouvant le moyen de s'échapper.

@Lucette Cazin. Bonjour, le livre n'est en vente que depuis hier. Donc, hormis les journalistes qui en ont reçu un exemplaire, personne n'a encore eu le temps de le lire. Par contre, et surtout pour un roman largement déjà commenté par ailleurs, et au moment où 500 livres paraissent hélas presque simultanément, en parler est un choix: le débat n'a de sens que si le livre est de qualité.

"J'ai du mal à comprendre cet afflux dit littéraire qui s'empare de faits réels pour en rajouter sur le plan de l'imaginaire !"

Cela n'a rien de nouveau. Je ne voudrais pas chaque fois ramener le commentaire au XIXème siècle mais c'est simplement pour situer, aussi, un peu les choses (le d'où on parle...) par rapport à une histoire littéraire. Les faits divers, sanglants, criminels, atroces ont nourri la littérature au premier XIXème siècle, qui est aussi (on peut se reporter aux travaux, universitaires, éclairants, de Marie-Eve Thérenty sur le sujet) le début de ce qu'elle appelle l'ère médiatique. Débuts du feuilleton-roman, pour soutenir les abonnements dans la presse (1836, E. de Girardin). Et que l'on pense à Hugo (Claude Gueux), à Stendhal (Le Rouge et le noir), à vien d'autres (dont certains sont aujourd'hui sont considérés comme des minores), ce sont des faits divers puisés dans la Gazette des Tribunaux qui sont à l'origine, qui sont l'inspiration première.

Merci de le rappeler, Christine. Et même quand les œuvres ne sont pas directement inspirées de faits divers…

En sens inverse, considérer la fortune de Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère, témoignage direct écrit en 1835, qui est considéré de nos jours comme un chef d'œuvre littéraire.

Oui, j'y ai pensé, tu as totalement raison. Ou le journal de Lacenaire, l'assassin poète, même époque. Ou ce que Balzac a fait du journal de Vidocq (dont en écrire une partie...).

C'est sans grande importance (une affaire d'étiquette, mais parfois les étiquettes donnent une indication sur le contenu de la bouteille), mais : peut-on qualifier ce livre, de Jauffret, d'alter-fiction, comme il y aurait des autofictions ?

   Autrement dit, "sur le fond", ne peut-on pas dire que tout écrivain  -romancier, poéte, essayiste, théoricien ou autre- "s'empare" toujours, d'une maniére ou d'une autre de faits, qu'ils soient divers ou communs, ordinaires ou extra- . C'est à dire, autrement dit, que la relation entre l'expérience intérieure et "l'expérience extérieure" -à partir d'observations- serait ce qui nourrit son travail de la matiére qui lui est propre : la langue. Car c'est de cela qu'il s'agit, pour quiconque écrit, même à son percepteur : la matiére de l'écriture c'est d'abord la langue, non ? Et donc, en sa particularité, et sa singularité, le style propre à chaque un. (Et il s'agit bien de style "propre", c'est à dire celui que le singulier particulier (l'individu, dirait un rapport de police) s'est approprié, le faisant sien ou l'ayant réinventé, quelque part, dans un bouge, un salon, ou une cellule (et pas forcément de prison, cher Niklas)

"S'emparer de ce qu'il y a de plus bas dans l'être humain"...

A ce moment-là, ni Zola, ni Kafka, ni notre immense et magnifique Giono, celui du "Roi sans divertissement", n'auraient eu droit à la parole ?

Le fait-divers peut être aussi un prétexte, un déclencheur, un révélateur...

Dans "L'Héritier", Gianfranco Bettin analyse et questionne l'un des faits-divers les plus terribles survenus en Italie ces vingt dernières années : l'affaire de Piero Maso, qui a assassiné ses parents pour tenter de s'emparer de leur héritage. Romancier et sociologue, il en a tiré un livre extraordinaire, une plongée dans la petite bougeoisie apparemment si paisible de Vénétie, pour montrer comment un adolescent aimé de ses parents, choyé, bascule dans un crime atroce. Et jamais son écriture ne tombe dans la fascination ou le morbide. Il y a une mise à distance qui laisse le lecteur libre de sa propre réflexion.

 

Je passe du coq à l'âne : pourquoi est-il impossible de recommander ?

 

 

 

 

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Quand j'ai vu qu'il y avait un "Régis Jauffret" sur le présentoir des nouveautés littéraires de mon supermarché, ça a été compulsif, je m'en suis emparée. J'ai lu la quatrième de couv, j'ai rien compris, alors j'ai ouvert le livre et lu un passage. Et le livre est reparti avec moi. Regis Jauffret, je l'ai découvert au travers de l'émission "d@ns le texte" d'arrêt sur images animée par Judith Bernard, pour son roman "Sévère". Judith avait été très critique justement sur l'origine du livre, le fameux fait divers, et l'échange qu'ils avaient eu tous les deux m'avaient vraiment donné envie de me faire ma propre opinion et de lire le roman. Il m'était arrivée le même phénomène avec Delphine De Vigan et ses "heures sous-terraines", mais j'avais été très déçue par l'écriture, alors que là avec Jauffret, ça a été autre chose. Sévère, je l'ai pris, je ne l'ai pas lâché. 

Et voilà que je tombe sur le nouveau Jauffret, et que je me demande s'il en a été dit quelque chose. Et j'arrive ici sur ce forum de Médiapart.

Le temps a passé. Il y a bien des personnes qui l'ont lu maintenant ? Moi ce sera fait quand j'aurai terminé "l'art français de la guerre", avec lequel j'ai beaucoup de mal. La narration me pousse à continuer, mais j'ai du mal avec l'expression, les tournures. Je me sens plus en dehors que dans un Jauffret (même si j'en n'ai lu qu'un). 

Enfin voilà, J'ai lu un débat entre initié. J'aurai bien aimé avoir l'avis des autres. Je repasserai quand je l'aurai lu.

Surtout merci de repasser après: ce n'est justement pas un débat entre initiés ( ni un forum, juste un article:).Je vous dis cela parce que ous êtes déçue par l'écriture trop simple des uns, découragée par l'écriture d'autres, mais que vous lisez: votre avis, après, peut-être venu du seul roman, j'aimerais bien. 

Je suis toujours dans l'Art Français de la Guerre. Après le commentaire IV, je commence à m'y attacher. Ce livre lointain vient de débarquer dans ma réalité, par une descente de police dans "un quartier", à grand renfort d'images télé et de phrases bien senties. Pour finalement relâcher tout le monde parce qu'en réalité, il n'y a tout simplement rien. Que le temps d'une stigmatisation, une de plus, même pas celle de trop, car ça fait longtemps que le trop est dépassé. Ou l'art de vous envoyer votre époque à la figure. Bien reçue !

Chère Annie Setoualé,

d'abord, merci de prendre la peine de revenir, de donner vos impressions de lectures. C'est sans doute le moment où le participatif trouve son sens: à deux voies!

Pour ma part, j'ai lu d'une traite ( obligation d'une part, lire dans les temps, ce qui mériterait d'être développé, car rendre compte des livres exige du temps perdu, en fait.. mais aussi habitude du "faits-divers").

Oui, il reste ce sale petit goût amer, bien d'accord, et des mois après lecture, je suis toujours partagée. L'espace étroit entre le récit nécessaire d'un écrivain - nécessaire pour lui, déjà - et la complaisance dans le pire, qui happe le lecteur et l'englue dans un glauque partage.

Si ce livre était écrit sans référence aucune au réel, qu'en tirerions-nous ?

Et une fois admis qu'il restitue une vision d'événements réels, s'appuie sur une enquête, est-ce une façon d'enfermer l'imaginaire du lecteur ( "c'est du vrai") où de le faire ressentir et penser ?

 

Vous êtes vous déjà trouvé devant un film, en vous disant : "bon sang, si je ne savais pas que c'est une histoire vraie, j'aurai pensé quand même que l'auteur poussait beaucoup !". De l’invraisemblance du réel, du refus de l'inimaginable, savoir ne nous protège pas de l'incrédulité. Le syndrome dont souffre peut-être Anneliese : le besoin de ne pas y croire, tout en le sachant.

Ma mère qui a fêté ses 20 printemps pendant la seconde guerre mondiale et fit parti de ces réfugiés en Vendée, me disait que bien que sachant que les juifs arrêtés ne revenaient jamais, que des rumeurs circulaient sur leur sort, c'était difficile à croire et que le choc fut grand à la libération. Elle me raconte pourtant sa peur bleue du SS, la famille du médecin qu'on est venu arrêter là où elle vivait dans les Ardennes, les gens qui se faisaient décimer les derniers jours croyant voir arriver les Américains. La famille massacrée dans leur maison qu'ils n'avaient pas voulu reprendre à leur retour, tellement elle avait été détériorée. Ces horreurs là, elle les a vécues. Elles sont inscrites à jamais dans sa mémoire. Celles que nous a appris l'histoire, c'était de l'insensé, de l'incroyable, de l'inimaginable. Ça ne pouvait pas être vrai et pourtant ça l'était.

C'est ce genre d'aveuglement que j'ai pensé voir dans la première partie du livre, avant l'enfermement dans la cave. J'en parle d'ailleurs plus haut en réponse à Chiara et vous-même, comme d' "une peinture de l'indifférence humaine, de l'invisibilité de la souffrance, de la négation pure et simple d'une réalité dans un pays dit moderne, qui refuse de voir une monstruosité de plus".

Dans les récits dégueulasses (excusez, mais c'est le mot), j'ai lu "Les prédateurs" de Maxime Chattam. Rien ne nous est épargné du sadisme du dit prédateur. C'est dans ces moment-là que je me rends compte que je suis incapable de laisser tomber un bouquin, même s'il me hérisse le poil. Histoire j'espère totalement inventée, mais narrée à mon goût avec beaucoup trop de complaisance, limite d'admiration face au fou furieux traqué le livre durant. J'y ai vu du grand malsain.

Dans le livre de Jauffret, même si cela avait été inventé, on est à des années lumières de ce style complaisant. On n'est pas là pour voir les boyaux de la victime torturée et admirer le travail. On est en immersion dans un enfer, certes, on ne nous épargne rien, certes, mais on reste dans la nature humaine, dans les réflexes de survie, dans le soutien de la victime. Fritzl n'est pas un type hors norme. C'est un sale type qui a réussi son rêve.  L'esclavagisme sexuel n'est pas une découverte. Là c'est sa forme qui est remarquable. Sa réussite n'est pas son inventivité, mais l'indifférence tout autour, le refus d'envisager ce qui se trame en bas. Malgré les hurlements, malgré la nourriture qui traverse la pelouse la nuit tombée, malgré le bruit de la télé, et ces enfants qui arrivent comme par magie sur le pallier.

Le malaise est bien là me semble-t-il : ce que j'appelle la magie de l'invisibilité. Qu'on peut transposer à bien d'autre cas. Le mouvement social à Mayotte, l'expulsion des Chagossiens, les victimes d'épidémies ou de famines dans bien des régions du monde, notre propre ignorance du sort terrible d'autres humains que le projecteur médiatique n'atteint jamais. Ce qu'on ne veut pas voir, parce qu'on pense qu'on y peut rien ou que ça n'intéresse personne. 

La descente dans la cave que nous impose Jauffret, s'appuyant sur du réel n'enferme pas la pensée du lecteur. Au contraire, je pense qu'il interroge, profondément sur l'humain. Ce goût amer qu'il laisse, c'est parce qu'il nous oblige à regarder là où d'autres ont refusé d'ouvrir les yeux. On est juste coincé dans la cave et on voudrait que ça se termine. Je crois que c'est en plein dans le ressenti justement. Et c'est ce qui fait que ce livre prend le lecteur, malgré son sujet qui dérange. Je dirais que c'est sans aucun doute à la fois sa force et sa faiblesse. Parce que pour certains, j'imagine que ça peut être insupportable. Au jour d'aujourd'hui, je ne sais pas si je recommanderai ce livre à quelqu'un, parce que c'est un livre qui touche au profond, et le profond des autres, ça leur appartient.

 

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Nous avons rencontré Régis Jauffret lundi 9 janvier.