La France arabo-orientale : images et clichés

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Alors que de plus en plus de forces politiques et médiatiques brandissent des représentations biaisées des musulmans, un ouvrage et une exposition racontent, à l’aide de 700 documents iconographiques, la longue présence des mondes arabo-orientaux en France.

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La Une de L'Express de ce jour vient encore une fois rappeler à quel point il est nécessaire de mener la guerre des images contre l'idée que les musulmans en particulier, et les arabes en général, constitueraient une population à part, exogène et culturellement trop éloignée, dont la présence en France serait problématique.

Un livre qui paraît ces jours-ci peut y aider : La France arabo-orientale, 13 siècles de présences, publié aux éditions La Découverte sous la direction de quatre historiens – Pascal Blanchard, Naïma Yahi, Yvan Gastaut et Nicolas Bancel – et sous l’impulsion du groupe de recherche ACHAC. Il s’agit en effet d’un ouvrage riche en illustrations, présentant 700 documents, qui prouvent, s’il en était encore besoin, que l’histoire des contacts entre l’Hexagone et le monde arabo-oriental sont aussi anciens que les peurs et les fascinations qui s’expriment aujourd’hui.

Ce projet d’inscrire l’histoire de France dans celle des mondes arabo-orientaux, et inversement, s’accompagne d’une exposition, actuellement visible à l'Institut du Monde arabe à Paris, disposant aussi d'un site internet permettant d'en faire une pré-visite virtuelle.

Cette fresque « de Charlemagne à Zidane », dixit Pascal Blanchard, inclut des images de la présence arménienne ou kurde, parce que la notion même d'Orient ou « d'arabo-oriental » est mouvante. Elle ne se résume donc pas à une histoire de la présence musulmane en France car, explique l'historien, « elle parle aussi des Coptes, des Pieds-Noirs, des Harkis, des Juifs d'Afrique du Nord… », même si elle cherche particulièrement à comprendre comment la France « semble être passée d'une terre rêvée à une terre hostile », notamment pour les populations arabo-musulmanes.

Entre 12 et 15 millions d'habitants actuels de la France pourraient retrouver dans cet « album de famille » un ancêtre ou un parent et être aujourd’hui considérés comme les héritiers d'une histoire de contacts, diffus et croisés entre 718 et 1797, puis rêvés entre 1798-1871, avant d'êtres scandés par l'arrivée de différents représentants de ces populations arabo-orientales, notamment pendant les deux guerres mondiales et durant la reconstruction de la France à partir des années 1950.

Ce projet prolonge d’autres projets mémoriaux et éditoriaux dont Pascal Blanchard et l’ACHAC avaient déjà été les chevilles ouvrières, comme Le Paris arabe, le Paris noir ou le Paradis asiatique, mais surtout, il y a deux ans, La France Noire, trois siècles de présence (Éditions La Découverte).

De nombreux épisodes de cette présence arabo-orientale en France sont sans doute mieux connus que ceux de la « France noire ». Et la volonté de faire débuter cette histoire avec Charles Martel « arrêtant les Arabes à Poitiers », il y a treize siècles, comme le choix de donner la définition la plus extensive possible aux mondes arabo-orientaux oblige les auteurs à quelques contorsions, parce qu’il s’agit d’une histoire moins linéaire et plus ambiguë que celle de la « France noire », que l’on pouvait résumer par le dédain et l’invisibilité, jusqu’à une période très récente.

Bataille de Roncevaux en 778. Mort de Roland Bataille de Roncevaux en 778. Mort de Roland
Mais la plupart des images présentées sont saisissantes et permettent de déconstruire les imaginaires et fantasmes, qui se sont constitués avec la bataille de Poitiers, qui s'est d'ailleurs plutôt déroulée près de Châtellerault, ou avec la Chanson de Roland, puisque le lieutenant de Charlemagne ne fut pas tué à Roncevaux par des Sarrasins, mais par des guerriers vascons…

Campagne d'Egypte Campagne d'Egypte
Le fil de l’ouvrage consiste donc à montrer les paradoxes d'une histoire faite d'autant de fascinations que de rejets. L'expédition d'Égypte de Bonaparte, entreprise à la fois militaire et scientifique en est un exemple. Mais, même après la conquête de l'Algérie en 1830, « la France a un double visage : elle est la puissance coloniale, l'oppresseur, l'occupant, mais aussi la patrie des droits de l'Homme, une terre qui guide les “réformateurs” et accueille les réfugiés venus d'Orient ». C'est d'ailleurs à Paris, en 1913, que s'est réuni le premier congrès arabe et c'est la France laïque qui fournira de la viande halal sur les champs de bataille, tout en demandant à ses soldats de porter, sur les plaques permettant de les identifier, leur religion…

Pour les auteurs, comprendre « l'été chaud de 1973 et ses arabicides dans le Sud de la France », exige donc de connaître l’épisode moins connu de 1620 et les « violences collectives dans le port marseillais contre les turcs, les Barbaresques et les musulmans présents ». Pascal Blanchard estime en effet que « l'Amérique se comprend parce qu'elle tue des Noirs, la Russie parce qu'elle tue des Juifs, la France parce qu'elle tue des Arabes », et qu'il faut donc remonter à Godefroy de Bouillon et aux croisades pour donner un sens à cette histoire longue des présences et des contacts arabo-orientaux, même si celle-ci est loin de se réduire, comme le montre l’ouvrage, à une histoire d’affrontements militaires ou culturels…

« Sans tout cela, juge Pascal Blanchard, il manque une clé d'explication pour comprendre la société française d'aujourd'hui et sa focalisation sur l'arabe et l'islam. C'est pour cette raison que nous avons pris le parti d'en tracer la particularité, sur le temps long, y compris dans les imaginaires. »
 
Démonstration en images avec deux des codirecteurs de l'ouvrage, Pascal Blanchard et Naïma Yahi.

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Crédit des photos :

• La représentation de l'expédition de 1830 (en fait vers 1860), Léon et Lévy/Roger-Viollet

• Le plan de Paris en arabe, SHD/DR

• L'installation des Turcos dans la caserne de la rue de Lille, Coll. Groupe de Recherche ACHAC

• Les scènes d'orient (vue stéréscopique), Rijksmuseum, Amsterdam

• Le musulman de la Chambre, Coll. Groupe de Recherche ACHAC

“L'attaque du convoi”, Coll. Groupe de Recherche ACHAC / DR

• L'enterrement à Potigny, Coll. André Billaux / DR

• La traversée en 1914, Coll. Eric Deroo/ DR

• La manif après la meurtre de Laïd Moussa, Coll. Groupe de Recherche Génériques / DR