Maurice Genevoix au Panthéon: la der des ders du président Macron

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Le marathon commémoratif de la Première Guerre mondiale se conclut ce 11 novembre avec la panthéonisation de Maurice Genevoix. Retour sur la fièvre mémorielle dont fait montre ce pouvoir, qui vampirise le passé faute de futur.

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Commémorer, c’est distordre. À son seul profit politique, sous couvert de rendre hommage à autrui sur fond d’unanimisme obligatoire. Il ne s’agit rien de moins que d’une super prédation ritualisée en haut lieu. Mediapart n’a cessé d’étayer un tel point de vue, hétérodoxe, depuis le lancement, par François Hollande en novembre 2013, du tralala commémoratif de 14-18.

La Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale a été dissoute en 2019, son directeur général, Joseph Zimet, est alors devenu, le temps d’une petite année, chargé de la communication du président de la République française ; avant que d’être nommé, en septembre 2020, préfet de la Haute-Marne – il pourra donc continuer de mêler histoire, remembrance et politique en veillant sur Colombey-les-Deux-Églises, cœur mémoriel du département.

Le tintouin cérémoniel aurait dû mettre les pouces le 11 novembre 2018, en toute logique. Mais voilà : « Quand c'est fini, N.I. ni-ni, ça recommence », ainsi que le chantait Léo Ferré. Un colossal goût de revenez-y, une grandiose resucée animent l’Élysée : la panthéonisation de l’écrivain Maurice Genevoix (1890-1980).

La translation des corps au sommet de la montagne Sainte-Geneviève, dans l’ancienne église bâtie par Soufflot et transformée en temple républicain voué « aux grands hommes, la patrie reconnaissante », relève de l’apanage du monarque républicain depuis la cérémonie lugubrement sublime du 19 décembre 1964, marquée par le brame malrucien : « Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. »

Emmanuel Macron va jouer, ce 11 novembre 2020, sur un autre homme accompagné d’autres spectres d’une autre guerre : Maurice Genevoix, donc, officier blessé jusqu’à frôler la mort (« Je vois sur ma poitrine un profond sillon de chair rouge ») en avril 1915, aux alentours d’une commune de la Meuse dont le nom fit longtemps frissonner la France, tant ce prétendu « champ d’honneur » engloutit une part de sa jeunesse : Les Éparges.

Les Éparges, c’est le cinquième et dernier volume – après Sous Verdun, Nuits de guerre, Au seuil des guitounes et La Boue – d’une série consacrée à son expérience de la guerre, publiée par Genevoix entre 1916 et 1921, puis réunie en 1949 sous le titre Ceux de 14. Ceux-là, dans toute leur densité fantomatique, escorteront donc l’écrivain combattant dans la crypte du Panthéon, comme Jean Moulin y était entré, selon le thrène insurpassable entonné par André Malraux voilà bientôt 56 ans :

« Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé ; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses ; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l'un des nôtres. Entre, avec le peuple né de l'ombre et disparu avec elle – nos frères dans l'ordre de la Nuit... »

Jean Moulin fut panthéonisé 20 ans après la Libération. Pourquoi Maurice Genevoix a-t-il dû attendre 106 ans après la déclaration de guerre, ou 102 ans après la fin du conflit, plutôt que de bénéficier d’un chiffre rond pour son ultime ensevelissement ? Élise Julien, maîtresse de conférences à Sciences Po Lille, spécialiste du premier conflit mondial et de sa mémoire des deux côtés du Rhin, membre du conseil scientifique de feu la Mission du centenaire, retrace pour Mediapart les méandres d’une telle décision politique :

« Le projet de panthéonisation a d’abord été porté par la fille de l’écrivain, Sylvie Genevoix, jusqu’à sa mort en 2012. Une association, “Je me souviens de Ceux de 14”, soutenait une telle initiative, avec des appuis tels Jean-François Copé ou Christian Kert, à même de faire avancer l’initiative sous la présidence de Nicolas Sarkozy. L’entrée de Maurice Genevoix au Panthéon était du reste inscrite dans le pré-rapport rédigé en 2011 par Joseph Zimet. »

Élise Julien poursuit : « François Hollande, élu en 2012, n’a pas retenu l’idée. Le nouveau président était approché par d’autres réseaux et donna la priorité à quatre “combattants de la liberté” de la Deuxième Guerre mondiale – dont deux femmes : Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion, Pierre Brossolette et Jean Zay, panthéonisés en mai 2015. »

En 2014, Joseph Zimet, relais des desiderata politiques, justifiait ainsi l’abandon hollandais du transfert de Maurice Genevoix : « Il y a déjà un Panthéon pour 14-18, il est sous l’Arc de triomphe avec le Soldat inconnu. » Cependant, une fois Emmanuel Macron élu en 2017, l’initiative fut à nouveau à l’ordre du jour, rencontrant une oreille favorable à l’Élysée, toujours partant pour un branle-bas mémoriel jupitérien.

« Mais cette fois, remarque Élise Julien, le projet avait gagné en cohérence et venait couronner un discours commémoratif qui s’était ouvert aux soldats et non plus seulement à leurs chefs ; un discours capable d’inclure les mutins, les coloniaux, les femmes ; un discours à même de ne pas se focaliser sur les individus mais apte à les relier au collectif : la panthéonisation de Maurice Genevoix serait la reconnaissance de l’ensemble des morts plutôt que la mise en valeur d’un seul. Restait à ériger un monument à “Ceux de 14”, qui n’a pu être fini à temps. D’où cette panthéonisation tardive, qui a cependant trouvé sa justification : le centenaire de l’inhumation du Soldat inconnu sous l’Arc de triomphe, le 11 novembre 1920… »

Maurice Genevoix lit « Ceux de 14 » © Mediapart

Maurice Genevoix était connu – secrétaire perpétuel de l’Académie française de 1958 à 1973, bon client de Jacques Chancel et de la radio-télévision française en général durant la dernière décennie de sa vie : il gagne à être lu. Il vaut mieux que sa réputation d’écrivain régionaliste dont le roman Raboliot (prix Goncourt 1925), avec ses bruits de feuilles froissées, ses bestioles qui se carapatent et ses descriptions de la nature, offrit moult dictées aux écoliers de jadis, désormais âgés de 55 ans et plus…

Les choses vues, éprouvées, restituées dans Ceux de 14, à la jonction du témoignage et de la littérature, offrent des pages prodigieuses. L’écrivain s’attache à la chaîne du vivant soudain déchiquetée. La souffrance y est cosmique. Arbres, plantes, bêtes et gens ploient sous la douleur. Le hennissement déchirant d’un cheval blessé, le regard d’un autre – « un infini de stupeur triste » – s’avèrent d’une modernité saisissante, à l’heure où la cause animale n’est plus considérée comme une lubie marginale.

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