Comment on (s’)en sort

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« On assiste à des transgressions multiples »

Ces précautions prises, Bruno Cabanes n’exclut pas des parentés entre la situation contemporaine et ses objets d’études historiques. « L’événement collectif et personnel que nous vivons s’apparente par son ampleur à un conflit mondial, je parle évidemment de son impact psychologique plutôt que démographique. Il y a longtemps que nous n’avions pas été forcés massivement à faire le deuil d’un proche sans pouvoir l’accompagner dans ses derniers instants, sans nous recueillir devant un corps ou rendre hommage au défunt par une cérémonie publique. Les contemporains de la Grande Guerre étaient familiers de cette disparition des corps. Ils en connaissaient la douleur particulière. Nous l’avions oubliée. Et voilà qu’elle s’abat sur notre quotidien, sans prévenir, en deux ou trois semaines. À l’heure actuelle, des malades partent à l’hôpital, et leurs familles ne les revoient plus jamais. C’est aussi le drame des EHPAD qui nourrit un terrible sentiment d’abandon chez les personnes âgées et de culpabilité pour leurs proches. »

Certes, ajoute l'historien,  « il est absurde de comparer les pertes de la pandémie actuelle avec celles de la Première Guerre mondiale et de la grippe espagnole, beaucoup plus meurtrières. Mais du point de vue de nos rapports aux morts, la crise que nous traversons est tout aussi violente. Les soignants le confient également : voir repartir dans des housses les cadavres des victimes du Covid-19 est une expérience choquante. Dans des housses, et non plus sur des brancards. À New York, on envisage d’utiliser des parcs publics pour procéder à des inhumations provisoires. En France, une chambre froide de Rungis a été dédiée à l’accueil des cadavres. Est-ce que nous nous rendons bien compte de ce qui se passe en ce moment ? On assiste à des transgressions multiples dans les procédures d’accompagnement des morts et des survivants, et tout cela, répétons-le, en quelques semaines seulement. Il a fallu si peu de temps pour que nous basculions dans cette autre chose, que nous ne savons d’ailleurs toujours pas nommer. »

Que l’interruption des rituels de mort et l’inédit du confinement puissent provoquer des traumatismes importants n’implique pas toutefois que ces derniers soient similaires à ceux de la guerre. « C’est notre rapport au monde qui est en train de changer, poursuit Bruno Cabanes. Autrui est porteur d’une menace invisible. Et le danger s’est glissé dans l’ordinaire des gestes quotidiens, notamment de nos sens du contact et du toucher : par exemple, composer un code d’immeuble ou le distributeur bancaire. Je pense que cela va laisser des traces importantes dans notre rapport aux autres et au monde qui nous entoure. Depuis le 11-Septembre, nous étions entrés dans l’ère du soupçon. Nous basculons désormais dans une “haptophobie”, une peur du contact physique, portée à son apogée. Or, si les travaux des historiens nous permettent de saisir comment les sensibilités collectives, notamment les phobies sociales et les dégoûts, peuvent évoluer au fil des siècles, ils nous laissent plus démunis pour comprendre les processus sensibles de sortie de crise et de normalisation. » 

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Pour Guillaume Piketty, codirecteur avec Bruno Cabanes de l’ouvrage Retour à l’intime au sortir de la guerre (Tallandier, 2009), « les crises et les guerres sont vécues de façon très différente selon les individus, et c’est une chose qu’il faut prendre en compte. Ainsi, dans la crise sanitaire actuelle, celles et ceux qui sortent des services d’urgence ou de réanimation doivent parfois faire face à des complications d’ordre cardiologique ou pulmonaire, ou encore à des pertes d’équilibre. Il faut déjà penser aux réponses qu’on apportera aux personnes qui affronteront de telles séquelles, à celles qui seront en deuil, ou celles qui devront accompagner les soignants traumatisés par le combat livré en première ligne. »

Quels que soient les parallèles qu’on puisse, ou non, dresser entre la crise présente et celles du passé, il existe des choses à apprendre de la façon dont se sont faites les sorties de guerre dans l’histoire. Guillaume Piketty, coauteur avec Bruno Cabanes d’un article pionnier intitulé « Sortir de la guerre, jalons pour une histoire en chantier » juge que le « premier intérêt d’étudier les sorties de guerre est que ces phases de transition disent énormément de la pâte humaine, parce que ce sont des temps durant lesquels beaucoup de choses bougent, au plan individuel comme au niveau collectif. Le concept de sortie de guerre va également à l’encontre de l’idée selon laquelle il y aurait un après-guerre qui, à un moment donné, succéderait à la guerre. Dans la plupart des cas, on ne sort en fait jamais complètement de la crise. On sait ainsi que le syndrome de stress post-traumatique peut concerner non seulement les combattants, mais aussi leurs enfants, voire leurs petits-enfants. En troisième lieu, l’étude des sorties de guerre montre qu’il est essentiel de ne pas s’intéresser seulement au plan macro, par exemple diplomatique, mais de se pencher aussi sur le micro, d’examiner ce qui se passe au niveau individuel. Dans la réflexion en cours sur l’après-Covid, citoyens et gouvernants doivent ainsi penser ensemble les deux étages : les décisions macros et les situations individuelles. »

Pour Bruno Cabanes, les sorties de guerre du passé permettent de prendre la mesure de ce qui nous attend : non pas un retour à l’identique, mais un processus lent, difficile, tortueux. « D’une certaine manière, la notion de “déconfinement” – l’un des mots clés de notre année 2020 – est aussi simplificatrice que celle de “démobilisation”, tant il existe de nuances et de rythmes variés. »

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