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« Qui portera les réformes collectives, qui caractérisent d’habitude les sorties de guerre ? »

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Qu’est-ce qui caractérise alors en général les lendemains de guerre ? Valérie Toureille, médiéviste et professeur à l’université de Cergy-Paris Université, a dirigé un ouvrage publié en 2010 intitulé Lendemains de guerre… De l’Antiquité au monde contemporain : les hommes, l’espace et le récit, l’économie et le politique, où les « lendemains » sont considérés comme une période complexe de transition, durant laquelle la souffrance et les déceptions côtoient l’espoir et l’apaisement, une période dont le trait dominant est l’instabilité, voire la violence.

En ayant fait le choix, dans cet ouvrage, d’une perspective diachronique, elle juge que « les lendemains de guerre se ressemblent à travers les époques car ils sont tous marqués par la difficulté des combattants à quitter la violence propre à la guerre pour retourner à la vie civile. La brutalisation née de la guerre ne s’interrompt pas quand la crise est formellement terminée, pour migrer parfois dans la société civile. »

Peut-on affirmer que les lendemains de mobilisation sont des lendemains qui chantent, et ainsi imaginer un après-confinement joyeux ? Pour Valérie Toureille, « il existe des poussées de liesse, où l’on chante et où l’on danse, quand on proclame des trêves ou qu’on signe des traités censés apporter la paix, mais cela reste très éphémère. Au cours de la guerre de Cent Ans, il y a de nombreuses trêves mais elles correspondent paradoxalement à des moments de tension, lorsque les soldats sont privés de soldes et vivent de pillages sur les populations civiles. »

Guillaume Piketty note que « la sortie de crise va le plus souvent de pair avec un soulagement ressenti au plan individuel et sur lequel les pouvoirs publics peuvent faire fond », mais que « ce soulagement peut néanmoins être mitigé. Ainsi, à la Libération, nombre de résistantes et de résistants ont vu leur joie assombrie par le deuil ou du fait de l’anxiété générée par l’absence de nouvelles de certains de leurs proches ».

Si l’allégresse des lendemains de guerre fait largement partie des images d’Épinal, dans quelle mesure la crainte que « cela recommence » pèse-t-elle sur les temps d’après-crise ? Et jusqu’à quel point les populations touchées adaptent-elles leur mode de vie à la crainte d’un retour du malheur ? « Pour la période médiévale, répond Valérie Toureille, on voit des communautés rurales tenter de se protéger, en se fortifiant sur des îles, en s’installant dans des souterrains, mais aussi en se déplaçant dans les forêts. En Normandie se crée ainsi toute une résistance populaire, qui alimentera une part de notre conscience collective, et dont l’épopée de Jeanne d’Arc participe. »

Bruno Cabanes rappelle que « par son intensité et sa violence extrême, la “der des ders” avait porté la guerre à son apogée. Ses contemporains aspiraient à une paix universelle. À l’inverse, notre projection vers l’avenir est plus difficile. À l’heure actuelle, qui sait quand et comment la pandémie se terminera ? Nous n’avons pas encore de vaccin, les effets de la crise économique risquent d’être désastreux. Et, comment ne pas craindre que nous soyons véritablement entrés dans une époque nouvelle, où des pandémies récurrentes déstabiliseront nos comportements sociaux, nos relations internationales, notre commerce, et jusque notre vie intime ? »

Quand les grandes crises se terminent, même si c’est de manière discontinue et à des rythmes différents pour les personnes impliquées de manière hétérogène, recherche-t-on alors en général plutôt le statu quo ante ou de nouvelles perspectives ? Valérie Toureille juge qu’on observe souvent « dans les lendemains de crise, un dynamisme démographique, économique, créatif. Il est remarquable de souligner que la Renaissance et l’Humanisme se développent durant la guerre de Cent Ans. Et c’est aussi un moment où les penseurs politiques réfléchissent à la question de la souveraineté et à la nature de l’État et des institutions. »

Pour Guillaume Piketty, « on retrouve les deux sentiments, avec une envie de retour à une vie “normale”, mais aussi le désir de mettre en place de nouvelles formules, à l’instar de celles qui, à la Libération, découlèrent du programme du CNR et des propositions élaborées à Londres puis à Alger sous l’égide du Comité national français et du Comité français de la libération nationale ».

Alors que les après-guerres du XXe siècle manifestaient un espoir de renouveau des relations internationales, illustré par la création de la Société des Nations, de l’Organisation des États-Unis ou de la Communauté économique européenne, nous avons assisté depuis quelques semaines, souligne Bruno Cabanes, « à une accélération de la crise du multilatéralisme sous toutes ses formes. Pour tous ceux qui croyaient dans l’idée européenne, c’est une épreuve supplémentaire. » Et d’ajouter : « Qui portera les réformes collectives, qui caractérisent d’habitude les sorties de guerre ? Il faudra beaucoup d’énergie à nos contemporains affaiblis par la menace sanitaire et la crise économique pour s’inventer un avenir. À moins que ce ne soit l’énergie du désenchantement et de la colère. »

Une autre question qui se pose pour l’après est celle des responsabilités. Les sorties de guerre sont-elles en général des moments de pacification ou de règlements de comptes ? Pour la période médiévale, Valérie Toureille repère effectivement « un temps d’amnistie, au nom de l’apaisement général ». Guillaume Piketty juge, lui, qu’il est « impossible d’établir une règle générale ». Il ajoute faire aujourd’hui partie de « ceux qui pensent que, sans accorder de blanc-seing, il faut d’abord laisser agir ceux qui nous gouvernent, considérer qu’ils font de leur mieux dans une situation très exceptionnelle, et leur savoir gré de nous conduire à travers les rapides. Ensuite, le possible apaisement post-crise dépendra des réponses qui seront alors apportées, car le temps du soulagement est aussi celui où l’on fait les comptes et où l’on mesure l’ampleur des blessures. »

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