A Cannes, sans les palmes (2011) (1/10) Chronique

«Polisse»: raté, ce n'est pas un film sur la police!

Polisse est le premier film français de la compétition du 64e Festival de Cannes. Et il est à double-fond: le film sur la police (brigade de protection des mineurs) et l'enfance confrontée à la violence est raté. L'autre, sur la fiction, le jeu, les mensonges et les vérités des adultes, est plus intéressant. Comme un film de Maïwenn.

Emmanuel Burdeau

13 mai 2011 à 00h00

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La France présente cette année quatre films en compétition officielle. Polisse de Maïwenn, L'Apollonide de Bertrand Bonello, The Artist de Michel Hazanavicius, Pater d'Alain Cavalier. La chronique d'une brigade de protection des mineurs à Belleville. Le huis clos d'un bordel chic de la fin du XIXe siècle. Jean «OSS 117» Dujardin muet, en noir et blanc, aux Etats-Unis. Alain Cavalier et Vincent Lindon pour tout casting. Quatre singularités, quatre exceptions, rien de bien représentatif, rien qui permette a priori de dessiner un paysage. C'est aussi bien. Cela nous évitera les synthèses hâtives sur la situation du cinéma national.

Polisse a été montré ce jeudi 12 mai à la presse. La police vue dans sa besogne quotidienne, les policiers enfin traités comme des hommes et des femmes, des employés, avec leurs problèmes administratifs, le caractère à la fois grave et répétitif du labeur, les histoires de cœur, les amitiés de bureau et de mission : nous connaissons ce programme. Dévoiler la vérité derrière l'idéologie, faire œuvre documentaire, nettoyer enfin le regard (Maïwenn s'est donné le rôle d'une photographe des beaux quartiers qui suit la Brigade pour un livre commandé par le Ministère) : nous sommes déjà passés par là.

Il faudrait en effet être Hibernatus en personne pour ne pas se faire la remarque, voyant Polisse, qu'il a été devancé par le Police de Maurice Pialat (c'était il y a vingt-cinq ans, et pas son meilleur film), par L 627 de Bertrand Tavernier (c'était il y a presque vingt ans, et pas son pire film), et plus récemment par Le Petit Lieutenant de Xavier Beauvois et The Wire, la série de David Simon et Ed Burns : deux chefs-d'œuvre de notre temps, pour faire sobre.

Bande-annonce dans l'article © 
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Polisse n'a pas la sécheresse lyrique du premier, ni l'ampleur de la seconde. La volonté de dire l'horreur des violences – surtout sexuelles – faites aux mineurs y alterne trop volontiers avec les mines froissées et les tirades concernées d'une pléiade d'acteurs qu'on croirait réunis pour une nouvelle émission de télé-réalité, sur le mode «Police Academy» (comme il y eut «Star Academy») : Karin Viard, Marina Foïs, Karole Rocher, Nicolas Duvauchelle, Emmanuelle Bercot, Frédéric Pierrot, Joeystarr à la fois tels qu'en eux-mêmes et dans la peau de policiers du nord parisien. Tous bons, au demeurant.

Au revoir les enfants

Non seulement ce film-là, le quotidien de la police en temps réel, n'est pas réussi – trop de raccords de regards faisant gyrophare, trop de cas passés en revue pour ne pas donner l'impression d'un survol. Mais Polisse est en vérité un autre film. Regardez Viard, Foïs et les autres soignant moins leur professionnalisme que leur dégaine, avançant dans la rue ou au petit matin parmi des caravanes : c'est leur histoire que le film raconte, l'histoire de ce à quoi ces acteurs ressemblent quand ils jouent aux flics, quand ils jouent à ne pas jouer, quand ils jouent le jeu du non-jeu, réplique bafouillée, brouhaha, gestes trop larges, théâtre de l'improvisation. Regardez les enfants roumains enlevés de leurs caravanes danser dans le bus qui les emmène vers un foyer qu'on ne verra pas. Et regardez, un peu plus loin, la brigade danser en boîte de nuit –Joeystarr le premier – après avoir sauvé un bébé.

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Vous n'avez pas vu le film, mais vous commencez à comprendre de quoi il retourne. Polisse n'est pas l'île aux enfants rechantée au générique par les ouailles de Christophe Izard. C'est l'île aux adultes. Pourquoi faut-il filmer Viard, Foïs et les autres riant aux larmes devant une jeune fille expliquant qu'elle a tranquillement consenti une fellation afin que ses copains veuillent bien lui rendre son portable? C'est intenable, mais le film ne tient pas autrement que par ces outrances : on aurait tort de le chercher ailleurs. Le réalisme à la Pialat? Le résultat est médiocre. La sensibilisation au sort des enfants? Ce n'est pas Joeystarr en flic papa gâteau qui précipitera la prise de conscience, bien qu'il soit presque aussi puissant acteur qu'il est grand rapeur.

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Maïwenn en photographe, métaphorisant la recherche d'un regard juste avant de tomber dans les bras de Joey? C'est émouvant mais un peu gros. C'est toutefois une piste: le cœur de Polisse, ce n'est pas la manière dont les enfants orthographient –mal, mais joliment – les forces de l'ordre, c'est un autre travestissement, celui des acteurs, celui des adultes, celui d'une cinéaste ne résistant pas à la tentation de remettre en scène son histoire d'amour.

Le bal des figurants

Les premières scènes installent l'une après l'autre la même inquiétude: bien que la vérité soit réputée sortir de la bouche des enfants, nous n'avons aucun moyen d'être sûrs qu'ils la disent bel et bien, même quand ils racontent que papa est venu soir après soir les caresser dans le lit. Ce qu'ils énoncent pourrait être un conte. Nul ne saurait pour autant les traiter de menteurs. Ce n'est pas le vrai que traque Maïwenn, c'est la dimension de conte qu'il y a dans le vrai, la dimension de vrai qu'il y a dans le conte. Ce mélange-là, insistons-y, ne concerne pas les enfants : il concerne les adultes.

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Le précédent film réalisé par Maïwenn, Le Bal des actrices, montrait Karin Viard, Marina Foïs, Maïwenn elle-même dans leur propre rôle, prises dans le roman de leur image publique, de leur vie privée, de la confusion entre image publique et vie privée. Polisse reprend les mêmes, jouant non plus elles-mêmes, mais ce qui en est le plus loin : des policiers de Belleville, des représentants de la réalité. Qui sont aussi des figurants, ainsi qu'il est répété dans une scène-clé, c'est-à-dire des acteurs en devenir, attendant de bondir hors du rang des silhouettes indifférentes, impatients d'entrer à leur tour dans le bal où le vrai et le faux redeviennent égaux – mais de l'autre côté, une fois l'innocence perdue. C'est à cet endroit que le film peut choquer, en suggérant que dans une telle perspective les plus à plaindre ne sont pas ceux que l'on croit, que la détresse des enfants violés est alors moins urgente à narrer que les histoires d'amour, les déboires, les disputes, les comédies des adultes. Comment comprendre autrement l'étrange montage parallèle final, rapprochant le désespoir d'une femme-flic et la renaissance d'un gymnaste de 9 ans tout à l'heure surpris dans les toilettes serré par son entraîneur?

La fiction difficile

Née en 1976, Maïwenn fut femme-enfant, épouse de Luc Besson, demi-sœur d'Isild Le Besco, actrice pour Jean-Loup Hubert, Claude Lelouch, Jean Becker, Francis Girod, elle a filmé sa famille dans Pardonnez-moi (2006), ses amies célèbres dans Le Bal des actrices (2009). Elle est rompue au spectacle, au spectacle du spectacle, et même au spectacle du spectacle dénudé en vie nue. Elle connaît la chanson, les ruses de la complaisance et les détours de l'image de soi. Elle sait tout cela, parfaitement et de longue date.

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Polisse persévère dans cette voie. Ce n'est pas exactement un bon film. Sa dimension édifiante n'est pas facile à écarter. Il suggère pourtant quelque chose de plus fort, qui concerne le cinéma actuel, notamment l'intimité – évidente, fragile – de la fiction et du documentaire.

Les enfants s'en sortiront, car ils ne font pas encore le partage du vrai et du faux, du bien et du mal. Les parents, c'est moins sûr, car il leur faut chaque jour se battre pour insuffler un peu de roman dans la banalité et la misère d'existences qu'ils ne se font pas faute, eux, de percevoir comme telles.

La fiction est difficile: le philosophe et grand critique de cinéma Jacques Rancière en dressa le constat il y a plus de dix ans, à rebours de toutes les plaintes dirigées contre la virtualisation du monde. Il est un peu étrange que ce soit un film se piquant de vérisme sur un sujet sensiblissime qui le rappelle aujourd'hui. Mais il est piquant qu'il soit l'un des premiers à être proposé par la 64e édition du Festival de Cannes.

Emmanuel Burdeau


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