Médecin et écrivain, Christian Lehmann ausculte la novlangue sarkozyenne

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De Rachida Dati à Carla Bruni, tous ceux qui entourent le président parlent désormais la Sarkolangue, un sabir qui pousse l'oxymore à son paroxysme et permet à tout instant de dire tout et le contraire de tout. Entretien avec Christian Lehmann, découvreur et explorateur agacé de cette Sarkolangue, qui donne son titre à son dernier livre.
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Médecin généraliste en grande banlieue parisienne et auteur de plusieurs livres remarquables sur le système de santé, Christian Lehmann est très tôt parti en guerre contre la politique de Nicolas Sarkozy en lançant avec quelques confrères l'Appel contre la franchise sur les soins.

 

Mais c'est aussi, et peut-être d'abord, comme écrivain qu'il a décidé de mener un combat qui s'avère surtout celui des mots, et de leur sens. Romancier aussi doué que polymorphe (on lui doit des livres pour enfants, des polars et des romans tout court), il ne peut se résoudre aux attentats langagiers quotidiens que nous inflige un Président qui use et abuse d'une novlangue politique d'un genre nouveau, propre à détruire tout ce qui constitue habituellement le « sens » d'un discours.

 

Sarkolangue : c'est le titre de l'essai qu'il vient de faire paraître, critique littéraire et politique à la fois d'une époque où, avec le langage, c'est la vérité qui trop souvent s'embrouille.

 

 

 



Comment peut-on définir la Sarkolangue ?
La Sarkolangue, c'est cette capacité sarkozyste à démentir formellement le lendemain ce que l'on martelait la veille.

 

Certes, nous nous sommes hélas habitués au fil des années à ce que nos hommes politiques se contredisent, nous mentent, mais la vitesse avec laquelle s'enchaînent dénégations et reniements a atteint aujourd'hui un paroxysme, qui a pour effet collatéral de déstabiliser totalement l'opinion, et de vider les mots de leur sens. Les exemples abondent, chez Nicolas Sarkozy comme chez les seconds rôles.
Nicolas Sarkozy n'est donc pas le seul locuteur de cette novlangue politique ?
Loin de là. Souvenons-nous, par exemple, de Rama Yade fustigeant le 10 décembre 2007 la venue de Mouammar Khadafi à Paris : « Le colonel Kadhafi doit comprendre que notre pays n'est pas un paillasson, sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s'essuyer les pieds du sang de ses forfaits. La France ne doit pas recevoir ce baiser de la mort. »

 

Le même jour, la voilà en plein rétropédalage, prise en flagrant délit de Sarkolangue : « Je dis et je redis que le colonel Kadhafi d'aujourd'hui n'est pas le même que celui d'avant... Je n'ai absolument aucune hostilité vis-à-vis d'une visite du colonel Khadafi, à partir du moment où il a renoncé à tout programme militaire nucléaire... Dans ces conditions il vaut mieux parler avec lui plutôt que de le marginaliser ou de le rejeter aux confins du terrorisme.»

 

Le but : dire tout et son contraire, engranger le bénéfice médiatique d'une fausse posture rebelle, tout en se rangeant à la realpolitik du gouvernement. Jouer sur les deux tableaux lui permettra d'apparaître en couverture du Point sous un jour flatteur : « Rama Yade... la femme qui dit non ». Encore un bel exemple de Sarkolangue. « Rama Yade, la femme qui dit non, puis pourquoi pas, puis d'accord mais un autre jour », aurait moins insulté la vérité des faits.

Un texte de Nanni Moretti sur Berlusconi

Car ce que cache cet exercice de Sarkolangue, c'est la raison de l'agacement de la sous-ministre : «Personnellement, je me retrouve avec une journée des droits de l'homme sur les bras et Khadafi sur le tarmac d'Orly. Donc, pour moi c'est un problème. Mais c'est comme ça, voilà, ça doit être un oubli. »

Le problème majeur de Rama Yade, crûment énoncé ici, c'est le déficit médiatique engendré par le venue du dictateur lybien le jour où la secrétaire d'Etat aux affaires étrangères et aux droits de l'homme pouvait légitimement espérer poser elle aussi dans Paris Match.

La sarkolangue serait donc devenue le sabir commun aux membres du gouvernement ?


Oui, on pourrait citer aussi bien Fadela Amara considérant « dégueulasse » mais pas «insupportable » au point de démissionner... « l'instrumentalisation de l'immigration »... Mais dans quel gouvernement officie-t-elle ? Quel homme politique a instrumentalisé l'immigration avec plus de constance et de succès que Nicolas Sarkozy ?

 

Et que dire de la prestation de Martin Hirsch, questionné sur les franchises médicales en direct dans l'émission de Nicolas Demorand sur France Inter par un auditeur, et énonçant fermement : « Est-ce que j'approuverai cette mesure? La réponse est non... J'ai dit il y a quinze jours, un mois, deux mois, trois mois que ça ne me paraissait pas une bonne mesure », avant de modérer son propos : «Je peux être convaincu mais je pense vraiment que ce n'est pas ce qu'il faut faire»...

 

Et de se renier le lendemain en expliquant avoir été « pleinement rassuré » par les précisions de Roselyne Bachelot et de Xavier Bertrand : en effet, il aurait obtenu l'assurance que la mesure « sera accompagnée des exonérations nécessaires pour tenir compte des situations sociales très dégradées ». Bel exercice de Sarkolangue que ce reniement-express en moins de 24 heures, quand la réalité sociale est tout autre.

 

En France, le seuil de pauvreté est à 820 euros, et l'exonération n'est accordée qu'aux revenus inférieurs à 610 euros. Concrètement, si les mots ont un sens, cela signifie que les plus faibles, les adultes handicapés, les pauvres, paient les franchises Sarkozy...

Pourquoi avoir choisi de citer, sur la couverture de votre livre, cette phrase prononcée lors de la fameuse conférence de presse du 8 janvier : « Excusez-moi, Monsieur Joffrin, les mots ont un sens... »


Cette phrase a beaucoup fait couler d'encre, parce qu'elle révèle, au-delà de l'erreur d'analyse de Nicolas Sarkozy (une monarchie élective, dénoncée par Joffrin, n'est pas forcément héréditaire), une conception particulière de l'exercice de sa fonction : le plaisir d'humilier en direct. En 2006, Nanni Moretti avait publié un texte étincelant sur Berlusconi, où il décryptait les deux facettes du personnage : « séduire et insulter ».

Ruptures des codes et illusions

 

Ce propos peut être appliqué à Nicolas Sarkozy, qui, avec les jeunes de banlieue, les syndicalistes, les journalistes, ou encore récemment dans le « off » du plateau de France3, utilise les mêmes méthodes : une fausse connivence basée sur la rupture des codes habituels, une illusion d'intimité basée sur le tutoiement, le contact physique... et qui peut à la moindre contrariété se muer en comportement agressif, menaçant, de chef de meute.

 

Regardez la vidéo de cette conférence de presse, écoutez le ton du Président à cet instant : «OK... quand ça fait mal, il ne faut pas protester tout de suite, parce que ça se voit. » Nous ne sommes pas dans une conférence de presse, mais dans un match d'improvisation, où l'important pour le Président est de faire taire l'adversaire, si possible en le ridiculisant.

 

Mais cette sortie sur le sens des mots, venant de Nicolas Sarkozy, m'a paru énorme, au point d'être reproduite en bandeau sur la couverture du livre. Car ce que j'analyse, au-delà du décryptage des petites phrases qui donnent le tournis ou la nausée, c'est selon..., c'est la genèse d'une Sarkolangue, née du couple symbiotique monstrueux Sarkozy-Guaino lors de la campagne présidentielle.

 

Le premier aurait dû remporter le César de l'interprétation, le second le César de la mise en scène... Le candidat faisant un temps oublier son personnage de trublion agité et bravache (que les Français, amers, déçus, découvrent aujourd'hui avoir élu...) en se glissant dans les mots d'un autre, en usurpant son centre moral et ses valeurs « gaullistes-sociales » au fil de discours doloristes et passéistes sur « la France éternelle qui ne peut pas mourir », à laquelle, transfiguré, le petit homme à la tribune semblait de son corps vouloir faire rempart, dans une posture de martyr...


Vous y décelez l'origine de la Sarkolangue...

Oui, la Sarkolangue est née là, ainsi que cette capacité inédite, jamais vue, à énoncer des valeurs que l'on contredira le lendemain. Rappelons-nous les visites-express au plateau des Glières, les promesses de faire retraite en monastère qui se terminèrent au Fouquet's puis sur le yacht de Bolloré...

 

Et comme je le décrypte dans le chapitre « Le seul bon résistant est un résistant mort », les péripéties autour de la lecture de la lettre de Guy Môquet amenèrent plus souvent qu'à son tour Henri Guaino, « la plume qui pense », à prendre la parole au nom du Président. Mais cette cascade de reniements en chaîne a atteint une telle ampleur aujourd'hui, sur tant de sujets, les franchises sur les soins, le pouvoir d'achat, les relations avec la Chine, les instituteurs et les curés, que sais-je encore...

Le rôle éminemment politique de Carla Bruni

 

Toutes ces arguties, toutes ces exhortations véhémentes sur la nécessité des réformes, pour en arriver là. Un président de la République prisonnier de son incapacité à faire coïncider une action politique cohérente avec une Sarkolangue qui a trop longtemps énoncé tout et son contraire, jusqu'à ce que lui-même ne se souvienne plus très bien le lendemain quel mensonge il a énoncé la veille.

 

Une cour de courtisans terrorisés, tentant vainement de dresser rempart au roi nu en surenchérissant dans l'accumulation de dénégations. Un quarteron de conseillers tentant vainement de donner corps au concept fumeux de « politique de civilisation » griffonné dans un discours au retour du Caire, au point d'inviter Edgar Morin à l'Elysée pour tenter de profiter d'un effet d'aubaine.

 

Et un peuple d'abord séduit par les promesses, puis abasourdi par les volte-face, enfin ulcéré par l'accumulation de mensonges et de reniements débités à longueur de discours et de communiqués de presse pour retarder l'inévitable... ce jour où la France sarkozyste ouvrira les yeux.

A ce stade de défiance, que penser de la place de Carla Bruni dans ce dispositif ? Peut-on parler de Carlalangue ?

 

Carla Bruni joue un rôle éminemment politique, en faisant semblant de tout faire sauf de la politique. Servie par une partie des médias, elle livre des "analyses" pleines de "bravitude" sur la situation du monde, commentant sans honte une photo de sans-papiers dans Libération, citant Nietzsche dans une pirouette après avoir, comme Rama Yade (mais en l'espace d'une seule phrase, quel talent...), compati sur le plan émotionnel tout en renvoyant ces questions complexes aux messieurs sérieux, dont le si gentil Brice Hortefeux, dont la tâche, on le sait, n'est pas tous les jours facile...


Carla Bruni, c'est aussi l'enrôlement des artistes, comment opposer un contre-discours, des contre-récits ?


Des artistes, Nicolas Sarkozy en a toujours eu autour de lui. Des pointures de la taille d'une Mireille Mathieu, d'un Christian Clavier, d'un Jean Réno, d'un Doc Gyneco, dont l'ouvrage dédié à la gloire de Nicolas Sarkozy Les grands esprits se rencontrent est un objet-culte...

 

Avec Carla Bruni, rencontrée chez Jacques Séguéla dans une mise en scène digne de Barbara Cartland, avec Carla Bruni que les journalistes découvrent au côté de Nicolas Sarkozy dans la queue du Mickey quelques heures à peine après que Mouammar Khadafi eut quitté le sol français, les story-tellers communicants de l'Elysée tentent de raconter une histoire inédite.

La captation d'une posture gauche-caviar

 

Le Président aurait épousé une femme de gauche, et ce serait la preuve qu'il n'est pas l'idéologue libéral de réformes brutales, mais un humaniste loin des anciens clivages droite-gauche aujourd'hui inopérants....

 

Faut-il faire remarquer que là encore, il ne suffit pas de s'afficher à gauche pour en être ? Et que, victime d'une Sarkolangue mal maîtrisée, Carla Bruni, en s'affichant « épidermiquement de gauche » jusque sur la Une de Libération, dévoile sans s'en rendre compte le pot aux roses ?

 

Car qu'est-ce que l'épiderme, sinon la couche superficielle de la peau dont la surface est formée de cellules mortes desséchées et durcies qui desquament en lambeaux... Opposer un contre-discours, ce serait donc dénoncer cette captation d'une posture de gauche-caviar très éloignée des réalités sociales, en posant un discours authentiquement de gauche, qui dénoncerait clairement les atteintes à la solidarité, à ce qui fait sens et lien dans une communauté, comme l'avaient fait en 2004 les anciens résistants, devant la destruction annoncée du modèle social né du pacte de 1945.

 

Nicolas Sarkozy clive, il déchire, c'est une posture qui permet de scinder l'opinion, de désigner un « Autre », coupable phantasmatique. C'est une posture qui permet de remporter une élection, mais qui est désastreuse pour la cohésion nationale lorsqu'on est en position de gouverner.

 

La question qui se pose à la gauche est donc d'être authentiquement de gauche, et de ne pas reproduire les erreurs du passé, en se positionnant sur le terrain de l'adversaire au nom d'une triangulation mal comprise chère à Tony Blair... Car se positionner sur l'identité nationale et le drapeau face à un Nicolas Sarkozy prêt à toutes les surenchères sur ces sujets, c'est se condamner à ne plus être crédible lorsqu'on aborde les questions qui auraient réellement fait sens pendant la campagne 2007, celle de l'accès aux soins, celle du pouvoir d'achat, celle des conditions de travail.

 

Le chantier pour la gauche est immense, et très éloigné des querelles de personnes ou d'appareil : c'est de redonner un sens aux mots des politiques. Les artistes peuvent y contribuer, comme le mouvement social, mais c'est aux politiques de faire leur boulot, plutôt que de venir pêcher des icônes médiatiques ou des héros du quotidien dans le vivier culturel et social, le temps d'une motion ou d'une élection.

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