Caroline Fourest : «Le concept de laïcité positive n'est pas une idée de Nicolas Sarkozy mais du Vatican»

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Fine connaisseuse des intégrismes religieux, et particulièrement des catholiques radicaux, la journaliste Caroline Fourest dresse le portrait intellectuel et politique de Benoît XVI et analyse les convergences entre le pape et le président Sarkozy. Entretien.

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Journaliste à Charlie Hebdo, animatrice de la revue Prochoix et chroniqueuse aux Matins de France Culture, Caroline Fourest avait écrit avec la chercheuse Fiammetta Venner un essai sur la convergence des intégrismes religieux (Tirs croisés). Ensemble, elles publient ces jours-ci Les Nouveaux Soldats du pape (éd. Panama), une enquête très fouillée sur les mouvements catholiques radicaux, et en particulier les Légionnaires du Christ, l'Opus Dei et les traditionalistes. Entretien.

 

Quel portrait intellectuel et politique peut-on faire de Benoît XVI ?

Les journalistes spécialisés dans le suivi de l'actualité religieuse insistent sur son côté intellectuel, ou sur son caractère timide, pour minimiser l'orientation politique de son action depuis le Vatican. Pourtant, le bilan politique du cardinal Ratzinger et plus encore celui de Benoît XVI est un bilan extrêmement conservateur. Sur les questions de société, il incarne aussi bien que Jean-Paul II cette Église opposée aux libertés individuelles et en lutte contre les avancées du féminisme, parfois souvent de l'humanisme tout simplement (droit à l'avortement, égalité des couples et des familles sans discrimination d'orientation sexuelle). Ces positions ont un impact, qui ne concerne pas seulement les catholiques. Puisqu'en tant qu'Etat, le Vatican siège comme observateur à l'ONU, où il fait front avec les pays de l'Organisation de la Conférence islamique contre tout programme de prévention du sida autre que la chasteté, la planification familiale ou les droits des minorités sexuelles. Il soutient aussi les pays qui veulent faire interdire le droit au blasphème et à la critique de la religion.
A l'intérieur même de l'Eglise, Ratzinger puis Benoît XVI dit se préoccuper de l'unité du catholicisme mais alors que l'aile gauche est réellement marginalisée et méprisée, cette unité semble justifier de lourdes concessions à l'aile dure et droitière, voire aux traditionalistes d'extrême droite. Comme le motu proprio libéralisant l'usage de la messe en latin, le fait de communier à genoux ou de tourner de nouveau le dos aux fidèles pendant la messe, ou encore la réhabilitation de la prière pour les juifs. Certes, on ne dit plus "perfide" mais depuis Vatican II on ne priait plus pour la conversion des juifs à l'intérieur de l'Eglise. C'est une concession lourde aux courants les plus réactionnaires au détriment de l'esprit de Vatican II.

Comment expliquer sa trajectoire historique d'un soutien à Vatican II à la mise en place de ce que vous appelez avec humour un Vatican - 2 ?

Jeune, Joseph Ratzinger pouvait se montrer critique envers le centralisme de la curie et il a effectivement été le jeune assistant du cardinal Frings, qui a bousculé le Saint Office pour permettre un vrai débat lors du concile. Il sortait alors du traumatisme du nazisme et de son autoritarisme. Mais déjà, lors du concile, il ne veut pas aller trop loin et ne partage pas entièrement le point de vue de la théologie moderne portée par exemple par Hans Kung. Son vrai traumatisme remonte à Mai 68 en Allemagne, lorsque des étudiants mettent en cause son autorité de professeur et envahissent même un amphithéâtre pour crier «À bas Jésus-Christ». Entre la libération des mœurs et la montée du communisme, Joseph Ratzinger devient persuadé que l'Église court à sa perte et à sa dissolution si elle se laisse emporter par l'élan moderniste post-Vatican II. C'est une conception qu'il partage entièrement avec Jean-Paul, qui s'appuie tout au long de son pontificat sur des courants intégristes (comme la Légion du Christ, l'Opus Dei) pour contrecarrer l'influence de la théologie de la libération, quitte à soutenir des dictatures fascistes en Espagne ou au Chili. Mais en prime Benoît XVI éprouve une vraie nostalgie pour la liturgie tridentine et se méfie du relativisme dogmatique pouvant naître de l'œcuménisme. Or ce sont les deux reproches principaux que font les traditionalistes à Vatican II. Ce qui explique qu'ils s'entendent si bien et que les négociations avancent comme jamais. L'abbé Laguérie, le fameux ancien curé de Saint-Nicolas du Chardonnet, dont même la Fraternité Saint Pie X ne veut plus tellement il est extrémiste, dit de Benoît XVI qu'il est un pape «traditionaliste». Ce n'est pas le moindre des compliments venant d'un homme qui jugeait Jean-Paul II trop moderne... Désormais, Laguérie comme presque tous les militants traditionalistes animant l'extrême droite catholique française ont été réintégrés au sein de l'Église. Monseigneur Gaillot [évêque placardisé car jugé trop libéral sur les questions de société], lui, attend toujours....

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