L'insomnie éclairée de Lobo Antunes

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Au moment où les prix littéraires vont tomber, Lobo Antunes annonce dans la presse portugaise qu’il n’écrira plus une ligne. Œuvre accomplie, dit-il. Médicis ou pas, La Nébuleuse de l’insomnie est un grand livre, une saga disloquée, portée par une prose poétique et sensuelle. Extrait en fin d'article.

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Dans le numéro de l’hebdomadaire Visão qui paraît en ce début novembre, l’immense écrivain portugais António Lobo Antunes publie une ultime chronique, sobrement intitulée : Adieu. Terminé, il n’écrira plus. Plus d’entretiens. Régulièrement cité comme favori du prix Nobel (mais on lui a, un temps, préféré le classique Saramago), alors que son dernier titre en français, La Nébuleuse de l’insomnie, figure dans la liste du Médicis 2012, il dit son indifférence, désormais, pour les honneurs. Il dit aussi sa certitude de laisser derrière lui une œuvre, que telle était son ambition, et basta. « Je regarde le tas de feuilles que je laisserai derrière moi, dans la quiétude d’un champ que j’ai cultivé seul : je n’ai plus qu’à rentrer chez moi et à fermer la porte. Que d’autres s’en occupent, s’ils le comprennent : ce n’est plus mon problème. » 

L’émission de France Culture, “Du jour au lendemain”, diffusée le 3 octobre dernier, fait ainsi figure d’ultime interview (à écouter ci-dessous). Conversation intime plutôt, entre Alain Veinstein et l’écrivain qui parle un français parfait. Et peut-être la meilleure introduction à La nébuleuse de l’insomnie. Un instant rare, qui éclaire un parcours et les soubassements d’une œuvre.

Un bœuf de l’écriture

Un endroit âpre, ingrat, où hommes et bêtes s’obstinent, milans qui s’envolent lourdement – « une grive sur un ange de plâtre et la bruine d’octobre, des gouttes qui ne tombaient pas, elles changeaient de place sous un ciel lessivé » –  parfum des coffres à l’étage, et immédiatement, ces pensées fragmentées, télescopages temporels, sensuels, mémoriels. Le domaine sans nom dont il est ici question est un Yoknapatawpha situé à une encablure de Lisbonne, on le découvre en lisant. Celui qui parle est dit autiste, on l’apprendra en route. Des histoires et des personnages traversent un univers brutal, qui n’est pas sans parenté avec celui du Benjy faulknérien, autre histoire de « bruit et de fureur racontée par un idiot ».

Comparaison périlleuse, mais la saga hypnotique de Lobo Antunes atteint elle aussi à l’universel avec ses gens de « basalte, de violence et de chardons et où seules les femmes consentaient sans se plaindre ». Cette terre enfermée sur elle-même en dépit des larges horizons s’impose jusqu’à devenir familière. Les phrases coupées – parfois au milieu des mots – interrogations, images récurrentes souvent ramènent le lecteur à l’état d’enfance : acuité de la perception et appréhension bousculée du réel. La saga, si souvent mise en ordre du temps et des générations, et rassurante en cela, s'autodétruit : « Lire des histoires apaise la part d’enfance qui est en nous. Mais cela ne sert à rien, si ce n’est à nous tranquilliser. Et à continuer à nous tenir éloigné de ce qui nous inquiète, nous effraie, nous alerte. »

Portrait dans le New Yorker © DR Portrait dans le New Yorker © DR

Lobo Antunes le dit : en écriture, il y a les étalons et les bœufs. Il se range parmi les bœufs, ceux qui retravaillent encore et encore leurs textes. C’est lorsqu’il arrive à s’épuiser, au bout de plusieurs heures d'écriture, qu’enfin sa « police politique intérieure » cède devant le mot nécessaire, celui qui surgit dans ce qu'il nomme son « délire contrôlé ». Avec de rares instants, où le texte rêvé coïncide enfin avec le texte écrit.

Un vingtième siècle flou, mutant. Dans « ce que je m’entête à appeler maison faute de trouver un autre nom », passe l’aïeul fondateur, juché sur son mulet, tout-puissant, son fils apeuré à cheval, ces filles pour le plaisir que l’on choisit parmi les bonnes, ou au village, « celle-là, là », les meurtres à coups de sarcloir, le tintement d’une tasse que tient la grand-mère à jamais tremblante, un prénom murmuré, Jaime, les lapins écorchés, d’infimes fragments d’histoires d’amour, une fille qui accouche seule dans le désordre d’une grange, des bâtards et des héritiers, « des boutons de cuivre qui leur ferment le cou »,un curé peut-être abattu, l’inceste (« celui-là il est de moi ou de l’idiot ? ») les portraits des anciens aux murs.

Lisbonne tremblotant à l’envers

L’autiste entend, retient, il voit ce qui a précédé sa naissance, il est le dépositaire d’une mémoire collective en vrac. Est-ce pour cela que son aîné ira le tirer de l’hôpital où il a été placé, chez « les hommes au crayon », les « hommes de l’auto » ?

Les pensées, les souvenirs, se brisent net, traversés par d’autres. Il y a « interpénétration des sentiments », dit Lobo Antunes, interpénétration des temps, des lieux, voire des identités. Des phrases claquent, court-circuitent un discours : « tu crois qu’on peut appeler ça une vie ? » Et ce sont bien des vies, et des instants, image fugitive d’une mère oubliée, « une dame qui le berçait et à la fenêtre des branches de pommiers en train de grandir puisque ça sentait les pommes », ou encore cet unique moment de paix à Trafaria, village en bord d’eau, de l’autre côté de l’embouchure du Tage, « mon grand père désignant ce qu’il appelait Lisbonne tremblotant à l’envers à l’autre extrémité de l’eau si bien que des maisons

Et mon grand-père

Le monde est immense, pas vrai ? » Ressassement et soulagement de l’eau qui bat sur les pontons.

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« Il y a des gens qui regardent ce que j’ai construit comme quelque chose de difficile à comprendre. C’est qu’ils ne comprennent pas la complexité de la vie, et ce n’est pas ma faute, c’est un défaut de leur part. » L’intransigeance de Lobo Antunes, qui si souvent condamne, au moins pour un temps, l’écrivain à une renommée confidentielle, l’a curieusement servi. Cherchant sa voix, obstinément, il essuie à la fin des années 70 de nombreux refus d’éditeurs. Mais à peine publié, il vend à son propre étonnement une centaine de milliers d’exemplaires au Portugal, où son large succès ne se démentira jamais, lui permettant, dès 1985, d’abandonner son métier de psychiatre. Le Portugal, gavé depuis des décennies d'histoires édifiantes et édulcorées, s'éprend de cet écrivain qui a connu la guerre d'Angola, l'acquiescement feutré de la bourgeoisie au régime de Salazar.

La France l’adoube promptement, et durablement (le Centre national du livre lui a rendu hommage en septembre dernier). Et il y eut même, dès son premier roman, un agent américain pour s’intéresser à lui, qui ne donne guère, pourtant, dans le page turner plébiscité par les Anglo-Saxons…

« Peut-être que la mort c’est vivre d’une autre façon »

« Il n’y a pas de livre difficile, il n’y a que des lecteurs inattentifs. » Peut-être, dans La Nébuleuse de l’insomnie (lire un extrait en fin d'article) s’agit-il moins d’attention que d’abandon au texte. Si l’on ne reconstitue rien, si l’on renonce à distinguer morts et vivants qui semblent se côtoyer, si l’on accompagne sa prose poétique, alors apparaît la formidable cohérence du récit. Tels ces dessins, dans les vieux albums, où il faut retrouver le loup caché dans les frondaisons : le regard flottant distingue plus vite le motif caché que l’œil inquisiteur.

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Le domaine de La Nébuleuse est né de la volonté terrible d’un homme, il est en voie de déréliction. La maison ne fut peut-être jamais belle, mais grande et solide ; elle est devenue inquiétude plus que refuge. On retrouve là l’une des obsessions de Lobo Antunes, qui entretient avec les demeures des relations passionnelles : il lui est arrivé de se transporter d’un lieu à l’autre, incapable d’écrire dans « une maison qui ne (l)’aimait pas »… S’y ajoute, dans ce roman-ci, une autre dimension. Au moment où il écrivait, il apprit qu’il était atteint d'un cancer. « J’étais à peu près au milieu du livre et on ne savait pas si j’allais vivre. » Suivirent des mois de soins, de dépendance, d’épuisement, avec cette idée, finir le roman. Sans doute, dit l’écrivain, cela se retrouve-t-il dans le texte ? L’autiste n’est pas le malade. C’est tout le corps social, le clan familial qui est atteint. La maladie essaime dans ce domaine borné par des genêts « qui coiffaient un éperon rocheux scrutant par-dessus la montagne ce qui était hors de notre portée, des baies, des golfes, des kiosques à musique ».

Lobo Antunes, qui raconte (lire sous l'onglet Prolonger) qu’il n'a vraiment dialogué avec son père qu'après la mort de celui-ci, s’est alors trouvé face à « l’incrédulité immense devant (sa) finitude ». D’où dans le livre, peut-être, ce compagnonnage entre morts et vivants, Marie-Adelaïde est ainsi tout à tour enfant morte, et épouse adulte : un destin en superposition.

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Pour le lecteur français, les adieux à l’écriture de Lobo Antunes ne sont pas définitifs. Ses œuvres ne sont pas faciles à traduire – d’autant qu’un écrivain lisant le français, exigeant, et doué d’un caractère ombrageux ne facilite pas toujours la tâche à ses traducteurs – et il fallut trois essais successifs pour parvenir à la remarquable version de Dominique Nédellec. Dans l’intervalle, Lobo Antunes a écrit deux autres livres.

Quant au prix Médicis, qui vient d’accueillir impromptu en seconde sélection Salman Rushdie porté par une promotion mondiale, peut-être lui échappera-t-il. Ce serait dommage, mais un grand livre perdure, resteront les vagues molles de Trafaria, les bonnes en chœur diffus, le rêve éveillé des lecteurs qui comme l’autiste, feront leur le réel fragmenté du domaine sans nom.

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La Nébuleuse de l’insomnie, António Lobo Antunes, traduit du portugais par Dominique Nédellec, 347 pages, éditions Christian Bourgois, 20€.

Extrait ici.

 

 

 

 

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Remerciements à Courrier International : certaines citations sont extraites de l'article publié le 2 novembre.