JO du livre (4/8): En danseuse, échappées romanesques à bicyclette

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On ne compte pas les écrivains amoureux des cycles, de Malaparte déclarant que « la bicyclette, en Italie fait partie du patrimoine artistique national au même titre que la Joconde » à Paul Fournel, en passant par Blondin, Audiard, Cioran, Buzzati (qui suivit le Giro pour le Corriere della Serra) ou Bayon. Parcours d'étape en quelques romans et nouvelles. 

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Comme le rappelle Tristan Garcia dans En l’absence de classement final (voir le premier volet de notre série), l'histoire du vélo obéit à des cycles : le cyclisme d’hier avec « la Banesto de la grande époque, autour de Miguel Indurain » qu’a connu Ernesto, manager, 70 ans, et le cyclisme d’aujourd’hui, « ceux de l’Est et des États-Unis qui commençaient à tripatouiller la génétique », alors que, durant l’âge d’or, « Anquetil gagnait avec de l’aspirine » (une affirmation que Paul Fournel contredit dans Anquetil tout seul). Mais Ernesto est prêt à tout pour faire gagner son coureur César Léon et donner du lustre à son équipe de danseuses en retraite. Il fait appel au Dottore, spécialiste en EPO dernière génération, a priori intraçable dans les urines. « Un nouveau cycle va commencer ! » s’écrit Ernesto. Ce sera plutôt une saga tragi-comique : le produit-miracle provoque des coliques – « il n’arrête pas de chier, c’est quoi cette merde ? » Alors César avale des antidiarrhéiques qui… vont révéler l’anabolisant. Une course contre la montre s’engage, qui n’a plus rien de cycliste : transfusion sanguine complète. La valse des petits arrangements avec la ligne rouge se poursuit, travail de sape ironique du prétendu « cyclisme à l’eau claire », via un César qui n’a d’héroïque que son prénom.

Les romans cyclistes cachent rarement la face dopage de la discipline. Dans Meli-Vélo, dictionnaire amoureux de la petite reine (lire ici la critique du livre), Paul Fournel cite Jean-Noël Blanc qui, dans La Légende des cycles, déclare que le vélo « n’est pas un moyen de locomotion. C’est un conte de fées ». Mais il était aussi une fois les pots belges et un chapelet d'expressions argotiques, certes extrêmement poétiques : « Marcher à la topette, se charger, allumer les phares, bourrer le canon, charger la chaudière, charger la mule, pousser les feux, saler la soupe, etc. » Et lorsque l'écrivain publie, en 2012, un magnifique Anquetil tout seul, se demandant à quoi « marche » le champion, il ne passe pas sous silence piqûres et drogues – ce n'est pas un scoop, Anquetil s'en est confié dans L'Équipe en 1967, en déclarant : « il faut être un imbécile ou un faux jeton pour s'imaginer qu'un cycliste professionnel qui court 235 jours par an peut tenir le coup sans stimulants. » Philippe Delerm, dans La Tranchée d'Arenberg, fustige le « disque dur » Lance Armstrong, qui certes « n'aura pas été le premier à triompher par le dopage, mais l'aura fait avec une froideur de despote, liée à une désagréable utilisation médiatique de son cancer pour faire vibrer la corde sensible. »

Paul Fournel rapporte cette anecdote si romanesque, Jacques Anquetil et Ercole Baldini au Grand Prix de Forli contre la montre. Les deux champions savent qu'ils « feront un et deux » tant ils dominent la discipline. Le nom du vainqueur est un détail aussi, ils ne sont plus à une victoire près. Comment dès lors donner du sel à la course ? « La veille au soir, au dîner qu'ils partagent avec quelques amis, une idée leur traverse l'esprit : “Puisqu'on est sûrs de gagner, pourquoi on se la ferait pas à l'eau minérale, pour voir ? On prend pas d'amphètes, rien.” Marché conclu presque en riant, presque une farce. Le lendemain, ils courent, comme promis, sans cachets, sans piqûres, ils gagnent. Ils font une moyenne inférieure de un kilomètre et demi à celle des autres années, la route leur semble interminable et ils ont l'impression de se traîner et de souffrir le martyre. Ils se retrouvent à l'arrivée, épuisés. Anquetil a fait un, Baldini, deux. “On ne recommencera jamais !” “Jamais. Promis.” »

Même partage entre fascination pour l'exploit et la dénonciation des docteurs faustiens du cyclisme chez Christian Prigent. La Vie moderne est un journal poétique, avec ses rubriques obligées – société, politique, sciences, gastronomie, culture, météo, sport – et détournées, puisque chaque page offre des vers satiriques, composés en cut up (ponction de mots, de bouts de phrases attrapées dans Libération) et retravaillées pour produire le même effet de sidération que celui produit par l’actualité : effroi, fascination, incompréhension, désir de comprendre entre les lignes. La poésie peut naître des bribes et éclats du quotidien. La rubrique “Sports” a sa petite reine : « La cuisse ondée de sueurs puantes », dans une Vision au Galibier, Armstrong « Faust cosmonaute », casque carbone, oreillette et « hyperoxygénation », « Vroum Formule 1 moteur survitaminé / Par Signor Ferrari docteur bien nommé. » Mais aussi Contador, Hinault, rétropédalage et vélo rouge. De quoi garder « l’œil vrillé au chrome », avec les quelques romans qui suivent.

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