Raphaëlle Branche: «Il était temps que l’Etat admette sa responsabilité»

Par

L’historienne Raphaëlle Branche, dont les travaux avaient établi l’ampleur et le caractère systémique de la torture pendant la guerre d’Algérie, réagit à la déclaration d’Emmanuel Macron. « L’acte politique est posé », se réjouit-elle. « Cela me paraît important comme historienne, parce que cela fait vingt ans que les faits sont établis », ajoute-t-elle.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Raphaëlle Branche est historienne. Ses travaux ont établi l'ampleur des pratiques de tortures dans l’armée pendant la guerre d’Algérie et en ont montré le caractère systématique. Son livre, La Torture et l'Armée pendant la guerre d'Algérie, 1954-1962, issu de sa thèse, est paru chez Gallimard en 2001.

product-9782070469208-195x320
Aujourd'hui professeure d’histoire à l’Université de Rouen, elle commente, pour Mediapart, la reconnaissance officielle de la responsabilité de l’État français dans l’assassinat du militant communiste et mathématicien Maurice Audin et la déclaration de l’Élysée qui « reconnaît aussi que si sa mort est, en dernier ressort, le fait de quelques-uns, elle a néanmoins été rendue possible par un système légalement institué : le système “arrestation-détention”, mis en place à la faveur des pouvoirs spéciaux qui avaient été confiés par voie légale aux forces armées à cette période ».

Comment réagissez-vous à la déclaration d’Emmanuel Macron de ce jour ?

Raphaëlle Branche. Avec soulagement. C’est une déclaration importante, attendue, nécessaire, essentielle, juste. Il était temps que l’État reconnaissance enfin sa responsabilité dans la perpétration de la torture. Il était temps pour Maurice Audin, sa veuve et ses enfants, mais pas seulement.

Emmanuel Macron ne s’arrête pas au cas Audin, puisqu’il reconnaît officiellement que la France a permis le recours à la torture lors de la guerre d’Algérie. Est-ce que cela solde définitivement les comptes ?

À la fin de mon livre sur les violences commises par l’armée en Algérie, j’appelais à ce que l’État reconnaisse cette vérité historique. Même si les termes peuvent être jugés encore alambiqués, il s’agit bien de cela. Quelque chose est donc atteint. Bien sûr, on peut toujours espérer plus. Mais l’acte politique est posé. Cela me paraît important comme historienne, parce que cela fait vingt ans que les faits sont établis et qu’on entend souvent dire qu’il faut que les historiens travaillent pour que la parole politique puisse exister. En l’occurrence, le travail historique était là et la parole politique ne venait pas. Mais cela me paraît aussi important en tant que citoyenne.

La déclaration de l’Élysée aurait-elle pu aller plus loin ?

J’ai déjà entendu quelques personnes regretter que la phrase « l’État français reconnaît avoir pratiqué la torture pendant la guerre d’Algérie » ne se trouve pas dans le texte. Mais pour moi, reconnaître un système revient au même et va, d’une certaine façon, au-delà. Si la phrase n’y est pas, l’idée y est, et la reconnaissance d’un mécanisme systémique me paraît fondamentale. La pratique de la torture a été conçue et proposée comme un élément du système répressif mis en place pendant la guerre d’Algérie.

Pourquoi cette reconnaissance se fait-elle maintenant ? Quel processus a permis d’y parvenir ?

Pour ce qui concerne Maurice Audin, on perçoit l’influence de Cédric Villani, dont la proximité avec Emmanuel Macron a été déterminante pour donner à la famille Audin accès au président et qu’il puisse avoir de la compassion et de la compréhension envers elle.

C’est un élément de conjoncture, mais il est important parce que Cédric Villani est mathématicien, comme l’était Maurice Audin, et que sa mémoire a été portée par des mathématiciens de tous bords, et pas seulement par des communistes.

Il y a donc eu des gens qui ont su parler au président, mais cette déclaration s’inscrit dans la continuité des positions d'Emmanuel Macron sur l’Algérie. On sent qu’il est capable d’aller plus loin que ses prédécesseurs, parce qu’il a moins de réticences personnelles ou parce qu’il rencontre moins de résistances – mais j’en doute – dans les secteurs de l’opinion auxquels ce geste doit déplaire.

Cette reconnaissance demeure-t-elle intolérable à beaucoup de gens ?

Je pense que le fait que Maurice Audin ait été membre du Parti communiste demeure insupportable à certains et que le fait que la torture pratiquée en Algérie l’ait été sur ordre et ne soit pas le fruit de « bavures » continue d’être compliqué à admettre pour quelques-uns.

Ce qui est reconnu aujourd’hui par l’État se trouve dans les livres d’histoire depuis vingt ou vingt-cinq ans. Mais on voit à travers certaines réactions aujourd’hui que ceux qui refusent cette réalité demeurent actifs et audibles, à défaut d’être nécessairement nombreux. Depuis qu’on a utilisé le mot de « repentance », tout ce qui ressemble au fait de parler du passé colonial pour en identifier les aspects négatifs demeure intolérable pour une fraction de la population française, qui n’est pas prête à bouger.

Existe-t-il d’autres domaines de l’histoire de la guerre marqués par un écart entre ce que savent les historiens et ce que reconnaissent les États ?

Sur la guerre d’Algérie, aucun autre sujet n’a mobilisé à ce point pour une reconnaissance officielle. Et le pouvoir politique n’a pas vocation à prendre position sur l’histoire. Sur la guerre d’Algérie, on attendait et on réclamait que l’État assume ce qu’il avait ordonné. C’est fait, et c’est lié aux militants qui ont porté cette revendication, à la demande sociale qui s’est manifestée.

Il existe une demande comparable du côté des irradiés nucléaires en Algérie, des personnes qui demandent une reconnaissance des responsabilités de l’État en la matière. Et on pourrait aussi imaginer un propos plus général de la responsabilité de l’État français dans le fait colonial, comme le candidat Macron l’avait envisagé.

La torture n’a pas été pratiquée seulement en Algérie, même si c’était avec une ampleur et un caractère systématique inédits. Peut-on et doit-on imaginer une reconnaissance similaire dans les pays qui constituaient l’Indochine coloniale ou à Madagascar ?

Il existe deux spécificités essentielles du cas algérien. La première est la systématisation du recours à la torture. La seconde est la présence du contingent, c’est-à-dire d’une armée de masse et d’une armée de conscrits, donc de citoyens français. En Indochine ou à Madagascar, c’est bien sûr l’armée de la République qui est en cause, mais en Algérie ce sont des gens dont ce n’était pas le métier qui ont été conduits à torturer sur ordre. La déclaration d’Emmanuel Macron me paraît à cet égard aussi importante pour l’Algérie que pour la France.

En Indochine ou à Madagascar, on sait des choses, mais on manque encore de recherches, ce qui n’interdit pas une reconnaissance politique. Peut-être aussi qu’au Cameroun ou à Madagascar, une reconnaissance officielle des crimes de guerre de l’armée pourrait être importante pour ces pays et leurs populations, mais elle n’aurait pas forcément un sens aussi important pour les citoyens français, parce que ce n’était pas exactement la même armée.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale