« Berlin est une fiction »

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Et si Berlin était moins un lieu qu’un temps ? C’est en tout cas le paradoxe autour duquel s’articulent six livres récents qui gravitent autour de cette ville d’hier, d’aujourd’hui et de demain. « Berlin est une fiction », comme l’écrit Christian Prigent, comme le racontent aussi Cécile Wajsbrot, Gonçalo M. Tavares, Wilfried N’Sondé, Stefanie de Velasco ou Oscar Coop-Phane.

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Dans Ferragus (1833), Balzac écrivait de Paris qu’elle est « la ville aux cent mille romans ». Ainsi en est-il de Berlin, et depuis longtemps : en témoigne la réédition récente, dans des traductions inédites et version non censurée, de deux classiques comme Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin (1929) chez Gallimard en 2010 ou Seul à Berlin de Hans Fallada (1947) chez Denoël en 2014.

C’est aussi ce que montre le Berlin, histoire, promenades, anthologie & dictionnaire, paru chez « Bouquins » en octobre dernier : 1 152 pages pour tenter de cerner une ville en constante métamorphose, allemande et cosmopolite, capitale et provinciale, aussi fascinante que terrifiante dans ses heures les plus sombres. Historiens, architectes, écrivains évoquent tour à tour une partie de cette mosaïque urbaine dont le critique d’art Karl Scheffer disait déjà, au tout début du XXe siècle, qu’elle est « condamnée à toujours devenir et à n'être jamais ». Berlin est d’abord un « fantasme », une « Metropolis », au même titre que Manhattan, Londres ou Paris, lue et imaginée avant d’être visitée, jamais vraiment maîtrisée car elle est, comme le note David Sanson en avant-propos du volume, la topographie d’un paradoxe : un lieu réel qui semble une fiction, le symbole de toutes les contradictions de l’Histoire récente, une ville qui porte en elle toutes les strates du XXe siècle, et n’a de cesse d’inventer un « demain ».

Plus qu’une ville, Berlin serait un « État », terme qu’emploie Alban Lefranc dans l’une des promenades de cette Anthologie, « Berlin, la forêt au bord », voire une temporalité, comme l’écrit Christian Prigent dans Berlin sera peut-être un jour : certes « Berlin est un livre d’histoires », mais ce qui fait de ce lieu un temps c’est sa faculté à concentrer les conjugaisons. Si Paris ou Rome sont des villes « au passé décomposé dans l’ennui patrimonial » et New York l’espace d’un « présent indicatif pressé », Berlin est à la fois une « ville au futur » et « au conditionnel passé », « à Berlin on voit surtout ce qu’on aurait pu, voulu, aimé voir – et qu’on ne voit plus ». « Dit autrement : Rome est un cut-up, un énorme collage de bribes de siècles. Manhattan est une ode musicale, l’érection à la fois sauvage et réglée d’un rêve de grandeur gris-rodé, un poème pongien orgueilleux et sériel. Berlin est un sommet mallarméen détruit. Comme si cette ville était La Ville – en tant qu’absente de toute ville, et d’abord d’elle-même. Et comme si elle était du coup aussi une sorte de (pur) temps historique – Le Temps, absent de tout temps ; l’Histoire, absente de toute (petite et grande) histoire. Rien à voir. Donc tout à penser, imaginer, fantasmer, regretter, désirer. »

Berlin est l’infiniment autre, à la fois intime et insaisissable, susceptible de variations fictionnelles infinies. Elle fut pourtant l’espace du pire : Cécile Wajsbrot comme Christian Prigent évoquent la ville du IIIe Reich, pourtant haïe du Führer qui voulut la refonder et la renommer, faire de Germania un symbole, à travers les travaux architecturaux d’Albert Speer ; ils disent tous deux cette villa au bord de Wannsee où fut décidée et organisée la Solution finale. Cécile Wajsbrot raconte sa haine viscérale première pour une ville dont les « deux syllabes éveillaient de sinistres échos ». Puis lorsque le mur est tombé, un jour de novembre 1989, puis avec ces chantiers de reconstruction qui criblent l’espace urbain et cette volonté affichée d’être l’espace d’un futur, une sorte d’« Amérique avec une histoire », « de la ville où je ne voulais pas aller, Berlin était devenue la ville que je ne pouvais plus quitter ».

Berlin, "ville-livre", aimante les titres de romans comme de textes plus vagabonds – Demain Berlin d’Oscar Coop-Phane, Berliner Ensemble de Cécile Wasjbrot, Berlin sera peut-être un jour de Christian Prigent, Berlin, Bucarest-Budapest : Budapest-Bucarest de Gonçalo M. Tavares ou Berlinoise de Wilfried N’Sondé ; seul Lait de tigre de Stefanie de Velasco ne revendique pas son ancrage géographique dès la couverture. C’est le lieu qui attire les personnages de ces romans comme leurs auteurs qui y résident, y ont séjourné, n’ont de cesse d’y faire retour parce que Berlin est bien un état, au sens d’un état d’âme cette fois : « Nous aurons été, nous sommes encore et serons toujours "des Berlinois". » (Christian Prigent)

Berlin est une ville palimpseste, celle qui porte sur ses murs, dans ses rues, « l’Histoire, la robuste Histoire, le Siècle et ses grandes enjambées », elle est cette carte qu’évoque Gonçalo M. Tavares dans les premières pages de son Berlin, Bucarest-Budapest : Budapest-Bucarest, la matérialisation mobile et fluctuante « des modifications graphiques sur de la pâte à papier civilisée et préparée à recevoir de nouveaux tracés vigoureux par-dessus de vieux tracés fragiles ». Certaines de ces traces, Berlin voudrait sans doute les effacer, mais chaque écrivain s’emploie à les ranimer, à dire cette ville qui est un organisme et un corps, « à fleur de ruines », que l’on ne peut dire que via « l’é-normité dynamique de la fiction », en composant « une forme "chaosmogonique", comme disait Joyce. Une forme qui puisse relever le défi que lancent les espaces et l’histoire de la ville ».

C’est la seule manière peut-être aussi de traduire ce lieu qui est un vide né du trop-plein – « il y a du vide géographique et du vide mental, une place pour que les choses adviennent » (Wajsbrot) –, un espace qui attire tous les êtres en quête d’une réinvention d’eux-mêmes et d'un sens à leur existence… au point que certains ont la tentation de quitter cette ville trop à la mode, désormais trop offerte, artificielle : « malgré moi je faisais partie de ce qu’on considérait comme un phénomène sociologique. » (Cécile Wajsbrot) Berlin s’effacerait-elle, à coups de tourisme de masse (permis par les vols low cost) et d’urbanisation uniformisée ? Christian Prigent regrette cette « puissance d’arasement qui voue peu à peu Berlin à ressembler à toutes les grandes capitales uniformisées par les poncifs urbanistiques chers au marché planétaire et des décors publicitaires identiques à ceux que partout dans le monde on voit. Alors Berlin s’absente de Berlin et, quoi qu’on sache des drames et des misères qui hantaient les différences d’avant, ce n’est pas sans une sorte d’aigreur peinée qu’on assiste à ces changements ».

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