Les mirages de la médecine moderne

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Alors qu’on nous vend à longueur de pages une médecine futuriste à la fois hyper efficace et individualisée, la réalité est celle d’une stagnation dans les découvertes médicales et d’une emprise économique croissante qui creuse les inégalités de santé. Comment réorienter le soin en maîtrisant la technologie et les questions éthiques et politiques qu’elle soulève ? Entretien avec le professeur Sicard.

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À intervalles réguliers, les hebdomadaires consacrent un dossier à la manière dont nous serons soignés bientôt, et étalent alors sur plusieurs pages les promesses des implants en biomatériaux, de la nanorobotique, des micropompes composées d’une membrane ondulante, des scanners dernier cri ou des prochaines avancées moléculaires…

Pour le professeur Didier Sicard, ancien chef de service en médecine interne à l’hôpital Cochin et ancien président du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), cette manière de voir les choses constitue un leurre pour au moins deux raisons. D’un côté, il n’existe guère aujourd’hui, contrairement à hier, de révolutions médicales d’ampleur, mais plutôt une tendance à la stagnation dans la découverte de nouveaux médicaments et d’avancées majeures dans le traitement des corps souffrants. De l’autre, l’économie et la technologie paraissent prendre le pas sur les considérations éthiques, politiques et sociales qui constituent pourtant le socle de la médecine « d’après-demain ».

Pour le professeur Sicard, la France est dans une situation paradoxale, puisqu’elle dispose de nombreux atouts pour être le laboratoire de la médecine de l’avenir, mais ses logiques et structures actuelles risquent fort de la laisser sur le bord de la route. Pour celui qui a présidé le comité d’experts des données de santé, le big data en matière médicale en est l’incarnation. La France est en effet, du fait de la centralisation de l’assurance maladie, le pays qui possède de loin le plus de données, mais aussi celui qui s’en sert le moins, en raison des réticences des médecins et des inquiétudes du politique : une réalité qui n’est pas sans lien avec le fait que la France est aussi l’un des pays qui ont accumulé le plus de scandales sanitaires sur la longueur, à l’instar du Mediator.

À partir du constat d’une relation médecin/malade transformée par la technologie au point d’en oublier, de plus en plus souvent, le savoir du corps, Didier Sicard réfléchit aux transformations liées à l’individualisation du soin, au vieillissement de la population, à la captation marchande d’une médecine dont on attend de plus en plus, et qu’on maîtrise de moins en moins.

Comment séparer les vraies innovations technologiques de l'innovation marketing qui vend, à peu de frais, des rêves irréalisables ? Peut-on transformer les bases aujourd’hui obsolètes de l’enseignement de la médecine ? À quelles conditions une véritable prévention, point noir de la médecine en France aujourd’hui comme dans l’avenir, peut-elle être mise en place ? Peut-on encore échapper à l’emprise de la rentabilité sur le monde du soin, devenu l’une des dernières mines d’or de la sphère marchande ?

Éléments de réponse dans le cadre d’une série de rencontres intitulée « Penser le monde d’après-demain », co-organisée par les Ateliers de la pensée du Festival d’Avignon, la Revue du Crieur et Mediapart.

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Cet entretien a été réalisé le mardi 11 juillet dans le cadre d’une série intitulée « Penser le monde d’après-demain », dont le programme se trouve ici.