La langue arabe est un outil d’ouverture dans une France refermée sur elle-même

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Les préventions grotesques contre la langue arabe relèguent la France dans son obscurantisme monoglotte. La diversité fait la richesse, comme le montrent trois linguistes nés en Tunisie, Henriette Walter, Claude Hagège et Louis-Jean Calvet, qui plaident inlassablement en faveur d'un multilinguisme comme antidote aux nécroses identitaires.

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Accolez « arabe » à « enseignement » et vous obtiendrez un scandale bêtement, lamentablement, odieusement français. Et chaque année, s’il vous plaît. En septembre 2016, un certain Bruno Le Maire hurle contre une prétendue obligation de l’arabe au détriment du français à l’école. La ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, balaie le bobard en regrettant « l’absence de filtre entre ce qui circule sur la fachosphère et les propos des responsables de droite ».

Au mois d’avril 2017, la campagne mensongère reprend, avec une telle ampleur sur les réseaux dits sociaux, que la rubrique « Désintox » du quotidien Libération se fend d’un article : « Non, personne n’est obligé d’apprendre l’arabe à l’école ». Et voici qu’en cette rentrée 2018, la bêtise au front de taureau encorne une nouvelle fois la vérité.

Retour sur cette étrange semaine.

La machine infernale s’enclenche lundi 10 septembre avec les premières réactions à la publication d’un rapport de l’Institut Montaigne sur « la fabrique de l’islamisme » en France. Sur BFMTV, interrogé par Jean-Jacques Bourdin, le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, suggère de « développer » l’apprentissage de l’arabe, au même titre que le chinois et le russe. Il dit simplement ceci : « Il faut donner du prestige à ces langues, et c’est particulièrement vrai de l’arabe, qui est une très grande langue littéraire, et qui doit être apprise pas seulement par les personnes d’origine magrébine ou de pays arabes. C’est toute cette stratégie qualitative vis-à-vis de la langue arabe que nous allons mener. »

Le lendemain, le 11 septembre, sur France Inter, Nicolas Dupont-Aignan crie au « début de l’islamisation de la France », tout en scandant à tout-va le mot « assimilation », antidote, selon lui, à « l’arabisation » vers laquelle irait ce pays à force de « cultiver les différences ». Ce même mardi, le ministre Blanquer, sur LCI, précise : « Je n’ai jamais dit que l’arabe devait être obligatoire à l’école primaire, mais nous avons intérêt à différencier la langue arabe d’un certain fondamentalisme religieux. » Rien n’y fait, Marine Le Pen se montre obtuse, mercredi 12 septembre, sur RTL : « On va apprendre aux enfants à parler arabe pour lutter contre l’islamisme. » Elle enchaîne alors à propos du voile, en un raisonnement biscornu. Louis Aliot, sur Europe 1, livre la morale de l’histoire forgée par l’extrême droite : « Nous sommes dans une idéologie de soumission. »

Xavier Bertrand, comte de l'exagération, marquis de l'amplification, duc de l'hyperbole, prince de l'adynaton... Xavier Bertrand, comte de l'exagération, marquis de l'amplification, duc de l'hyperbole, prince de l'adynaton...
Toujours le 12 septembre, sur France Inter, Xavier Bertrand, astre du recentrement néogaulliste, exagère, tel un as de la rhétorique. Il emploie une figure d’amplification : l’adynaton, qui consiste à user d’une hyperbole insensée, habituellement censée faire rire. Mais M. Bertrand est un adepte du PCG-PCP (plus c’est gros, plus ça passe), alors il balance son énormité le plus sérieusement du monde : « L’arabe obligatoire en primaire, c’est non ! » Dans la même veine, il pourrait un jour se hisser jusqu’à : « L’arabe en burka et la tête sur le billot, pas question ! »

Quant à Luc Ferry, ancien ministre de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche des gouvernements Raffarin au début du siècle, quant à cet agrégé de philosophie, il décroche la timbale du sophisme en faisant mine de s’interroger à haute voix (sur Europe 1, le 11 septembre) : « Est-ce qu’il s’agit de lutter contre l’islamisme ou de le faire entrer dans l’Éducation nationale ? »

Pourquoi tant d’incompréhension bravache et de sottise délirante ? Parce que nous touchons à deux types de fantasmes qui s’imbriquent, en France plus qu’ailleurs : une méfiance séculaire envers les sujets post-coloniaux (on leur donne ça, ils nous prennent ça !) et un attachement à la langue nationale (si pure mais si menacée qu’il faut la protéger d’une concurrence déloyale). Le tout réactivé, en ces temps de crise et de panique identitaire, par une laïcité dévoyée devenue traque d’une prétendue menace arabo-musulmane. D’où cette logique raciste à l’œuvre : c’est en apprenant l’arabe qu’on devient islamiste.

Le linguiste Louis-Jean Calvet préfère en rire : « À ce compte, il n’aurait jamais fallu apprendre le russe entre 1917 et 1991 parce que c’était la langue du communisme ! Que voulez-vous, l’arabe, comme l’écrivait Roland Barthes à propos de l’abbé Pierre, est “une forêt de signes”, dans laquelle nos compatriotes ont tendance à se perdre. Ils ont parfois des difficultés à comprendre qu’il s’agit de parler la langue de l’Autre et non la langue de la religion de l’Autre. Il est certes délicat de désigner l’arabe comme une possible langue laïque – l’adjectif s’avère intraduisible et prend souvent le sens d’athée. Mais tâchons de l’appréhender comme une langue véhiculaire. Et réfléchissons aux moyens de l’enseigner. »

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Louis-Jean Calvet rappelle que l’agrégation d’arabe date de 1905 : seules quatre langues frontalières (l’allemand, l’anglais, l’espagnol et l’italien) avaient précédemment donné lieu à un tel concours de recrutement. En dépit de ce legs ancien et des 3 millions d’arabophones vivant en France, 0,1 % des écoliers apprennent aujourd’hui l’arabe (97,3 % pour l’anglais !) ; la proportion passe à 0,2 % dans l’enseignement secondaire. Pas de quoi sonner du cor, tel Roland au col de Roncevaux face aux Maures, en 778 (voilà 1 240 ans) !

Il ne faut pas nier pour autant que le mythe du Coran incréé (c’est-à-dire dicté par le souffle divin au Prophète dans une langue arabe devenue ainsi vénérable et inaltérable) produit des bigots surchauffés. Louis-Jean Calvet se souvient que lors d’une conférence qu’il prononçait à Mostaganem, en Algérie, sur les transformations des langues, voire leur disparition, un islamiste s’est levé pour déclarer que la langue de Dieu, donc l’arabe, oncques ne saurait mourir. Le linguiste répondit du tac au tac : « Sauf si Dieu le veut » et le barbu s’est rassis.

Il ne faut pas nier non plus l’échec relatif de l’Elco (enseignements de langue et de culture d’origine), institué sous le président Giscard dans les années 1970, pour maintenir chez les immigrés des capacités linguistiques rendant possible leur retour au pays natal. La France avait alors signé des accords bilatéraux avec huit États (Algérie, Maroc, Tunisie, Turquie, Espagne, Portugal, Italie, ex-Yougoslavie) afin de recevoir des enseignants. Or l’Algérie s’était empressée d’envoyer au nord de la Méditerranée les islamistes dont elle entendait se débarrasser – certains avaient du reste été formés par des islamistes égyptiens dont s’était défait Nasser dans les années 1960, en les dépêchant vers l’Algérie pour arabiser ce pays nouvellement indépendant…

La linguistique est une école de l’antiracisme

Classiquement, les islamistes font le jeu de l’extrême droite et vice versa : chacun brandit le Coran comme indissociablement lié à l’arabe ; les uns en guise d’oriflamme, les autres à la manière d’un épouvantail.

À cette intrusion du religieux enkysté dans l’arabe se superpose le culte furieusement français, et ce depuis le Grand Siècle et la fondation de l’Académie par Richelieu, d’un idiome national objet de révérence. Effet miroir garanti ! Parler sans profaner, ne commettre aucun péché de langue, intérioriser la culpabilité linguistique et viser le sans-faute : voilà deux attitudes siamoises chez bien des locuteurs arabophones et francophones, comme le révèle le dialogue entre Claude Hagège et Tahar Ben Jelloun dans la vidéo ci-dessous.

© La Grande Librairie

L’ultime ruse des ennemis de l’arabe – à défaut de pouvoir hurler au « communautarisme » depuis que Mme Vallaud-Belkacem puis M. Blanquer prétendent instituer un enseignement de qualité en milieu scolaire, plutôt que de laisser un tel apprentissage aux mosquées – consiste à jouer les linguistes en posant la question qui tue : enseigner l’arabe, mais lequel ? L’arabe classique que personne ne pratique, ou une version dégradée, dialectale – mais alors laquelle, puisqu’un paysan marocain est incapable de comprendre un citoyen libanais ?

Louis-Jean Calvet reconnaît bien là le refus de la diversité, la peur de l’hybridation, l’idée encombrante et inopérante d’une parlure idéale, isolée, que rien ne viendrait contaminer : « L’arabe est une langue de communication et son enseignement pourrait montrer les relations entre l’arabe standard de la chaîne de télévision Al Jazeera, par exemple, et les arabes nationaux. Rien n’est étanche, tout est différent mais apparenté, si bien que les locuteurs s’adaptent, font évoluer l’arabe qui n’est pas en vase clos mais s’inscrit plutôt dans un système de vases communicants. Les retombées socio-linguistiques sont passionnantes, avec en particulier cette capacité de passer d’une langue à l’autre en fonction d’une situation : ce phénomène de diglossie que j’appelle même schizoglossie… »

L’extrême droite française infuse une intolérance à l’hétérogénéité, qui se résume par « le français d’abord » – c’était le leitmotiv des criailleries radiophoniques de Marine Le Pen ou Nicolas Dupont-Aignan. Là encore apparaît une rivalité mimétique avec l’Algérie, dont les militaires bornés au pouvoir furent toujours embarrassés par un trilinguisme de fait (ne jamais oublier le kabyle, en sus du français et de l’arabe), que les autorités rêvent de réduire à un monolinguisme au profit de l’arabe.

En-deçà de la Méditerranée, le blocage vient d’une certaine France monoglotte, qui astique ses œillères en théorisant son ignorance. « La multiplication des langues n’est pas une catastrophe mais un fait. Je ne vais pas m’en plaindre, ni en tant que linguiste, ni en tant que citoyen », nous déclare Louis-Jean Calvet, né en 1942 à Bizerte, en Tunisie, où il s’est frotté à l’arabe – mais également au maltais et au sicilien –, à l’école et dans la rue, les 18 premières années de sa vie.

Claude Hagège, né en 1936 à Carthage, banlieue de Tunis, a vécu dans un univers « hyper-babélisé », où l’hébreu s’ajoutait à l’italien (et ses variantes régionales), à l’arabe dialectal et littéraire, mais aussi au russe (du fait d’une petite colonie), à l’allemand, etc. De ces coudoiements originels, Hagège a gardé une conviction – la linguistique est une école de l’antiracisme – et une pratique étonnante : il parle le français comme il l’écrit, 100 fois mieux, osons un jugement de valeur, que Mme Le Pen ou M. Dupont-Aignan retranchés dans leurs préjugés contre toute pluralité !

Claude Hagege dans ses œuvres orales... © Buffalo_Soldier

Hasard de l’histoire ou génie des lieux, la troisième linguiste française connue du grand public (mettons à part Alain Rey, qui n’est pas linguiste mais lexicographe), Henriette Walter, est également née en Tunisie : à Sfax, en 1929. Elle nous reçoit dans son appartement parisien, sous le portrait de son père, qui vendait de l’huile d’olive, non sans l’avoir goûtée – Henriette Walter garde le souvenir de ce rituel, aussitôt accompagné de notations sur un carnet quant aux caractéristiques du breuvage…

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« Dans les années 1930, nous explique-t-elle, je n’ai pas eu la chance d’assimiler l’arabe, qui s’apprenait dans la rue, où je ne traînais guère, et à l’école – où les petites Tunisiennes n’étaient pas envoyées, à l’époque, par leur famille. Mon frère était devenu arabophone dans son école de garçons, mais moi, j’étais fort dépourvue dans mon école de filles. Toutefois, voilà une douzaine d’années, lorsque j’ai travaillé avec le linguiste libanais Bassam Baraké sur notre livre Arabesques, je me suis rendu compte que je savais beaucoup plus d’arabe que je ne le croyais ! Dans mon esprit, la musique arabe fut longtemps lancinante et monotone. Quand on ne connaît pas, tout semble uniforme ; dès que l’on sait, tout devient différent. J’ai vieilli, j’ai appris. Savoir l’arabe, connaître cette culture, est une chance extraordinaire. Il y a là une poésie inimaginable, dans laquelle le son prime sur le sens, comme si le vers de Verlaine était réalisé : “De la musique avant toute chose !” Et à Sfax, il n’y avait pas seulement l’arabe, mais aussi le grec moderne, le maltais… »

Les yeux d’Henriette Walter brillent à l’évocation de la phonologie du maltais, à part des autres arabes et souvent proche des langues romanes, sans même évoquer l’alphabet latin, ni le contexte catholique et non musulman : « Pour le coup, au lieu d’avoir peu de voyelles et beaucoup de consonnes comme les autres arabes, le maltais a beaucoup de voyelles et peu de consonnes, comme nos langues européennes : c’est une particularité magnifique ! »

Les différences ne sont pas des anomalies chez Henriette Walter, qui, assise à son bureau, à 89 ans, donne le tournis en voyageant mentalement dans l’arabe, à haute et intelligible voix : « L’arabe de l’est est plus proche de l’arabe classique, pour avoir gardé à peu près le même nombre de syllabes, tandis que l’arabe du Maghreb en a perdu. Si bien qu’un Marocain peut comprendre un Égyptien, qui lui en donne un peu plus, alors qu’un Égyptien peine à saisir ce que lui dit un Marocain, ne parvenant pas à reconstituer ce qui a disparu dans la langue… »

Henriette Walter, comme Claude Hagège et Louis-Jean Calvet, plaide inlassablement en faveur du plurilinguisme : « Je suis même allée en Nouvelle-Zélande défendre la cause du reo māori ! J’ai du mal à concevoir que des enfants puissent grandir, vieillir et mourir avec une seule langue… »

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